CHAPITRE III
RÉACTION Dü MONDE BARBARE (De l’an 375 à la fin de l'Empire d'Occident).
Apparition des nations finnoises au centre de l’Europe. — Invasion des Huns. — Le royaume des Ostrogotlis est détruit, les Visigoths demandent asile aux Romains. — Conditions de leur admission en Mésie. — Ils se révoltent contre Valons; Théodose les pacifie. — Irruption des Alains, des Vandales et des Subves en Gaule et eu Espagne. — Les Franks et les Alamans défendent la frontière des Gaules ; ils sont entraînés par les émigrants. — Démêlés d’Honorius et d’AIaric; les Visigoths prennent Rome. — Ataülf est le plus Romain des princes barbares. — Établissement des Visigoths en Aquitaine ; leur rôle politique vis-à-vis des autres fédérés. — Attila, empereur de la Barbarie. — Il envahit la Gaule; les fédérés s’unissent aux Romains pour la défendre. — Visigoths, Franks, Burgondes, Lbtes. — Les fédérés cherchent à se rendre de plus en plus indépendants; leur ligue; ils font de l’arianisme le christianisme des Barbares. — Faiblesse de l’Empire; anarchie dans le gouvernement. — Le parti barbare devient prédominant. — Dictature des patrices barbares. — Ricimer, Gondebaud, Oreste, Odoacre. — Odoacre supprime la dignité impériale en Occident, et gouverne comme pa. tricc. — Tliéodoric roi d’Italie. — L’action de la politique romaine est continuée en Occident par les rois barbares. — Elle se perpétue en Orient avec l’Empire, jusqu’à la prise de Constantinople par les Turks.
Rome, à force d’efforts et de constance, maîtrisait ainsi les événements, et le progrès du monde avait repris une marche régulière , quand une nouvelle catastrophe viut tout remettre en question. La première
tempête avait soufflé du nord-ouest, celle-ci arriva du nord-est ; la première avait amené les nations Scandinaves au centre de l’Europe , l’autre y jeta les nations finnoises, et ouvrit la porte aux invasions de l’Asie.
J’ai montré plus haut le groupe des nations finnoises cantonné dans les contrées les plus voisines du pôle en Asie et en Europe, touchant d’un côté au groupe des nations Scandinaves, de l’autre aux hordes errantes de la mer Caspienne et des monts Altaï. Leur noyau principal, au quatrième siècle, était entre l’Oural et le Volga, où elles composaient, par leur réunion aux nomades asiatiques , une confédération que dominait alors une tribu de race mongole. C’était la vaste confédération des Huns, destinée dans l’histoire à une si fatale célébrité : les Finnois en formaient l’avant-garde à l’Occident, tandis que l’arrière-garde parcourait les déserts qui confinent à l’empire chinois.
L’ambition des rois ostrogoths et leur mauvaise politique vis-à-vis de leurs sujets sarmates provoquèrent entre eux et les Huds une première collision. Le Finnois et le Scandinave vivaient en mésintelligence partout où ils se rencontraient ; la haine éclatait à leur seul contact; et le récit de leurs rivalités se perpétuait à l’aide de chants nationaux doDt quelquesuns sont parvenus jusqu’à nous 1 . Pour le Finnois,
i. Voir, pour les Scandinaves, tes différents poèmes de YEdda; pour es Finnois, lo Kalevala,
l’homme de la Scandie était traditionnellement un géant cruel et oppresseur, tandis que le scalde suédois ou norvégien peignait l’enfant du Fin-mark comme un nain difforme, habitant au fond de la terre dans des cavernes ; un être malfaisant en rapport avec les puissances de l’enfer. Ces préjugés se réveillèrent avec violence quand les deux races vinrent à se choquer de nouveau à l’autre bout de l’Europe, autour des Palus- Méotides.A l’aspect des Huns de race mongole mêlés aux Finnois, et qu’ils se plurent àconfondre avec eux, les Goths, frappés de leur laideur, crurent voir réellement des êtres diaboliques ; ils les proclamèrent issus du commerce impur des sorcières Scandinaves avec les esprits du désert*. De la bouche des scaldes, cette fable outrageante passa chez les autres Barbares de race teutonique, pour qui les Huns ne furent plus que des démons ou des bêtes féroces à figure humaine a ; ceuxci leur rendirent aversion pour aversion.
Vers l’an 371 ou 372, les Roxolans, poussés à bout par les Ostrogoths, nouèrent des intelligences avec les Huns; ces trames ayant été découvertes, le chef des Roxolans s’enfuit , mais le roi des Goths, Ermanaric, fit saisir sa femme et la fit écarteler par quatre chevaux
t. Quas (aliorumnas) spiritus immundi pereremum vagantes dum vidissent, et earum se complcxibus in coïtu miscuissent, genus hoc ferocisslmum edidere. Jornand. R. Get. 2 4.
3. Sub bominum figura vivunt, belluina sœvitia. Jornand. 1. cit.
indomptés. Les Roxolans indignés se soulevèrent, et à leur appel les Huns passèrent le Volga, entraînant avec eux les Alains , autre peuple pasteur qui habitait à l’orient des Palus-Méotides. Tout céda à l’impulsion de ces hordes redoutables: Ermanaric, vaincu deux fois, se perça de son épée, et les fiers Ostrogoths se soumirent*.
Maîtres des plaines de la mer Noire jusqu’au Dniéper, limite de la Gothie occidentale, les Iluns, en 37a, attaquèrent les Visigolhs, qui ne les attendirent pas. La seule approche de ces démons les fit fuir comme un troupeau timide jusqu’au delà du Pruth; là une scission éclata entre leurs tribus. Celles qui professaient le christianisme opinèrent pour que la nation demandât un refuge aux Romains sur la rive droite du Danube; les autres insistèrent pour qu’elle se retranchât dans les Carpalhes, et Athanaric , païen zélé et de plus ennemi de l’Empereur, appuyait fortement cet avis. Les deux partis en vinrent presque aux mains et on finit par se séparer; mais une partie des tribus idolâtres se réunit aux tribus chrétiennes qui, sous la conduite des chefs Fridighem et Alavive, gagnèrent tumultueusement les bords du Danube.
J’ai dit dans le chapitre précédent comment la semence du christianisme avait été importée chez les
i. On peut consulter pour les détails mon Histoire d’Attila, de ses fils et de ses successeurs, etc., 1. 1, c. 1.
RÉACTION Rü MONDE BARBARE. «5
Visigoths par des prisonniers de guerre romains. La plante avait prospéré , et les relations religieuses s’étaient multipliées entre ce peuple et l’Empire. On n’avait pas vu sans une sorte d’étonnement le Grec Théophile venir siéger au concile de Nicée, en qualité d’évêque des Goths ; il eut pour successeur Uifda, Cappadocien d’origine, mais né et élevé en Gothie, par conséquent autant Barbare que Romain, et attaché de cœur à la nation des Goths. Ulflla dut sa dignité épiscopale à l’affection de Constantin qui l’avait distingué à sa cour, et le fit ordonner par son chapelain, Eusèbe de Nicomédie.Les empereurs se mirent ainsi à nommer les évêques des Barbares, comme souvent ils nommaient leurs rois. Ulfila fut le grand civilisateur des Goths. En créant pour leur langue un alphabet, et traduisant à leur usage l’Ancien et le Nouveau Testament, il accrut dans une proportion immense la communauté d’idées, de sentiments , de notions de toute sorte, entre ce peuple et les Romains. On ne vit la preuve lors d’une persécution soulevée par le roi Athanaric contre ses sujets chrétiens : ceux des persécutés qui se sauvèrent en Pannonie y trouvèrent, avec un asile et des secours, une commisération toute fraternelle.
Fridigliern et Alavive étaient donc fondés à croire que le parti qu’ils proposaient était le meilleur. Lorsqu’ils vinrent demander au commandant de la rive ro-
maine, pour le peuple qui les suivait, le libre accès du fleuve, et l’hospitalité au delà, Valens hésita; mais tandis que son conseil délibérait, les Goths, sous le poids d’une frayeur incessante, tentèrent de forcer le passage. Que pouvaient faire les Romains? Repousser ces chrétiens suppliants comme des ennemis, et s’unir aux Huns pour les exterminer ? Ni l’humanité, ni la religion ne le permettaient : on les reçut, on leur donna des terres; et ils furent cantonnés en Mésie dans la la condition ordinaire des fédérés. Valens y ajouta cette clause spéciale : que les païens se feraient baptiser, et que les catholiques se rangeraient à la communion d’Arius, qui était alors celle de l’Empereur et de la majorité des évêques orientaux. A ce prix les Visigoths devinrent membres intérieurs de la communauté romaine.
Ce fut un grand événement par ses conséquences qu’il était plus aisé - de prévoir que d’empêcher. L’Empire n’avait admis jusqu’alors sur son territoire quedes tribus isolées , faibles en nombre et faciles à réprimer si elles violaient leurs capitulations. Ici c’était un grand peuple tout organisé, que l’épouvante précipitait au milieu d’une province romaine, et qui n’était ni assez barbare pour que les Romains pussent l’écarter sans miséricorde, ni assez civilisé pour qu’ils pussent l’accueillir sans imprudence. La guerre, en effet, aéclat bienôt entre ces hôtes peu dociles et ceux à qui
ils devaient l’hospitalité. Yalens périt en essayant de les contenir 1 . Il fallut, pour les faire rentrer dans l’obéissance, l’invincible épée de Théodose, et toute son habileté pour les plier aux mœurs romaines , seule ressource efficace contre un peuple qu’on ne voulait ni ne pouvait détruire. Il attira leurs chefs près de lui, les attacha à sa cause, les lia à celle de l’Empire par des grades, par des bienfaits, par la participation aux avantages de la vie civilisée ; en un mot , il les égala presque aux Romains. Les Goths entrèrent avec ardeur et intelligence dans la voie qui leur était ouverte, et Théodose n’eut pendant le reste de sa vie ni serviteurs plus dévoués ni troupes plus fidèles. Les tribus qui s’étaient séparées du corps de la nation avant le passage du Danube, demandèrent, comme une faveur, de rejoindre leurs compatriotes en Mésie. Athanaric lui-même renonça aux préjugés haineux qu’il avait si longtemps nourris ; il se rendit à Constantinople où il mourut, laissant à ses sujets pour testament cette déclaration et ce conseil : « L’empereur est un dieu sur terre ; quiconque lève la main contre lui est coupable, et doit expier ce crime de tout son sang.»
L’époque de Théodose fut celle des grands Barbares ; à sa cour et sous ses auspices on vit se déve-