CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
IDÉE DE CET OUVRAGE
Tout peuple a deux histoires, l’une intérieure, nationale, domestique, comme on voudra l’appeler; l’autre extérieure. Le but de celle-là est la recherche des lois , des institutions , des révolutions politiques d’un peuple, de sa destinée propre, en un mot, de sou action sur lui-même; celle-ci envisage de préférence l’action de ce peuple sur les autres , et la part qu’il peut revendiquer dans les destinées communes du monde. Autant la première est restreinte dans son but et stérile en applications générales, autant la seconde
» . î TABLEAU DE L’EMPIRE ROMAIN.
s’étend et se généralise suivant le caractère et le rôle du peuple qui fait l’objet de son étude. Et lorsque ce peuple est grand, lorsqu’il appartient à la classe de ces instruments de civilisation, à qui la Providence livre le monde pour le transformer, son histoire extérieure, liée à celle de l’humanité tout entière, surpasse de beaucoup en importance son histoire intérieure, brillante peut-être comme drame local, mais bornée à des faits individuels, contingents, ensevelis pour jamais dans le passé avec les intérêts dont ils furent la représentation éphémère.
De ces grands ouvriers de l’avenir aucun n’égala le peuple romain en puissance, en gloire, en durée. Son vaste empire, source des États modernes, embrassa pendant huit siècles l’univers connu; ses deux langues, sous des formes variées, sont encore aujourd’hui celles des deux tiers de l’Europe et d’une portion de l’Asie ; ses institutions, accommodées aux besoins généraux des races humaines et mariées avec le christianisme, sont devenues la civilisation elle-même. Tandis que son histoire domestique, sans connexion avec l’état présent des sociétés, n’est plus qu’une étude morte pour ainsi dire, son histoire extérieure reste toujours vivante. Elle se perpétue dans nos histoires nationales, dont elle est la tète; dans nos mœurs, dans nos croyances, dans notre goût littéraire, qui procèdent de la vie romaine pour une si large pari;
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et ses applications dureront autant que ce monde moderne sur lequel Rome a posé sa forte empreinte.
Pourtant l’histoire intérieure du peuple romain a été seule étudiée, et étudiée à ce point que les livres qu’elle a fait naître composeraient à eux seuls toute une bibliothèque : son histoire extérieure, au contraire , n’a été ni écrite , ni peut-être aperçue , et j’essaye de la formuler ici pour la première fois : chose singulière assurément, mais qui tient à des causes diverses dont j’indiquerai en peu de mots les principales.
Il faut dire d’abord que nous avons emprunté le cadre et l’esprit de nos histoires romaines aux écrivains romains eux-mêmes, surtout à ceux des deux grands siècles littéraires qui portent les noms d’Auguste et de Trajan : Sali uste, Cicéron, Tite-Live, Tacite ont été nos guides. Éblouis par l’éclat de ces génies , incomparables, nous leur avons tout pris, les jugements, les idées, les passions, en même temps que les faits et la magnifique contexture des récits. Or Tite- Live, Cicéron, Salluste, écrivant à une époque où la réaction des peuples conquis sur les institutions de Rome conquérante commençait à peine à se produire avec quelque énergie, ne pouvaient ni se placer hors de la ville souveraine pour la juger; ni l’envisager autrement que d’un point de vue romain et souvent d’un point de vue de parti : Tacite eût pu davantage.
il ne le voulut pas. Dominé par la religion du passé , amoureux des vieilles formes politiques que le progrès du monde faisait tomber pièce à pièce comme un obstacle à son bien-être et à sa liberté; injuste jusqu’à l’outrage envers les races vaincues, Tacite détourna volontairement les yeux d’une révolution faite à leur profit. Il s’obstina à ne voir dans l’enfantement d’une Rome nouvelle que l’avilissement des mœurs et le crime des Césars. Son siècle d’ailleurs ne fut point témoin des faits les plus considérables amenés par ce grand enfantement, de ceux-là surtout qui devaient imprimer à la domination romaine son caractère universel et final. Il n’assista ni à la construction du droit romain de l’empire appelé si justement la raison écrite; ni au triomphe de l’égalité politique entre les hommes libres, ni à celui du christianisme qui, faisant un pas de plus, donna un Dieu unique à cette société de peuples, et proclama tous les hommes égaux devant lui.
Voilà les faits qui, pour nous, nations sorties de cette société, dominent l’histoire romaine; et les grands écrivains romains nos maîtres ne les ont point connus : ils étaient fils de Rome latine et quiritaire; nous sommes issus de Rome universelle. En nous abdiquant nous-mêmes devant ces autorités indiscutées , non-seulement nous nous sommes faits Romains exclusifs, mais Romains du parti de nos modèles. Puis-
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sance souveraine du génie sur le génie! Montesquieu, penseur si éminent et analyste politique si ingénieux, n’est après tout qu’un patricien de l’opposition au temps des premiers Césars; un Tacite doué de la vue prophétique, embrassant toute l’histoire romaine avec les sentiments, les préjugés, les regrets d’un contemporain de Domitien.
Encore si la formule empruntée aux grands écrivains de Rome expliquait complètement son histoire intérieure! mais il n’en est rien. Suivant les théoriciens politiques de la fin de la république et du commencement de l’empire, l’àge d’or de la constitution romaine est limité à l’époque des Scipions, lorsque les deux forces politiques, en lutte depuis l’établissement du consulat, arrivant à un équilibre à peu près parfait, la démocratie devient suffisamment forte, sans que le corps aristocratique se soit trop affaibli. Auparavant, disent-ils, c’étaient l’enfance et les crises de la jeunesse; après, ce fut la corruption, puis la décrépitude. Voilà l’appréciation des écrivains romains sur l’histoire intérieure de leur patrie. A partir de l’ère des Scipions, ils proclament sa décadence progressive, des Gracques à Marius, de Marius à César, de César à Trajan : dans ce système, l’histoire romaine, sauf un siècle de gloire et de liberté, n’est plus qu’un long cri de regret. Cependant Rome ne meurt pas : destinée à vivre bien des siècles encore, elle répand au loin,
par flots, sa vitalité féconde. Sa puissance sur le monde qu’elle va s’assimilant reste indépendante des variations de sa fortune domestique. De Rome conquérante aux peuples conquis, et de l’univers esclave à la ville reine et maîtresse, un mouvement d’action et de réaction se fait perpétuellement sentir : Rome transforme et est transformée. Une étude attentive révèle ce mouvement, dès l’origine de la petite cité latine, dans le jeu irrégulier de ses institutions qu’il trouble et qu’il brisera plus tard. L’alliance des peuples vaincus avec les plébéiens romains fut le grand levier des révolutions au sein de Rome républicaine; l’histoire de Rome impériale met cette vérité dans le plus grand jour.
La prédilection de nos pères pour l’histoire intérieure de Rome tient encore à une autre raison qu’il faut bien excuser, à la poésie même de cette histoire: qui de nous ne s’y est pas laissé entraîner, même malgré lui? Cette contemplation du monde romain des sommets du Capitole produit sur l’historien je ne sais quel éblouissement qui passe de lui au lecteur. On aime à se croire Romain, et sans beaucoup d’hésitation on se fait patricien , contemporain des Scipions et des Gracques , acteur dans les conquêtes du dehors et dans les luttes politiques du dedans. On monte en imagination à cette tribune du Forum où grondaient de si beaux orages; on prend place sur les
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bancs de ce sénat que saluaient de loin les rois et les peuples comme une assemblée de dieux; et l’on s’enivre de généreuses visions, causes de plus d’une erreur chez nos pères. La liberté jette sur la scène une lumière magique qui, grandissant les hommes posés au premier plan, les fait saillir de toute l’obscurité dont le reste est enveloppé. Telle est l’illusion poétique qui entoure les aristocraties, qu’elle se perpétue jusque dans l’histoire. Saisis par l’intérêt du spectacle, le lecteur ni l’auteur ne songent plus à quel prix se jouait, dans Rome républicaine, sur le théâtre du Forum, le drame domestique qui avait pour incidents l’esclavage du genre humain et la dévastation de la terre.
Assurément la vue de Rome prise en dehors de ses murailles et du milieu des nations conquises, n’offre point cet intérêt ardent, passionné. A mesure que le théâtre s’agrandit, les individualités s’abaissent ; la vieille aristocratie disparaît; l’esprit démocratique lui-même se perd au sein d’une aspiration inconnue qui anime les nations fondues ensemble et les races devenues sœurs. A la liberté politique et à ses débats succèdent le progrès de l’égalité et les luttes de la liberté religieuse. Le temps est arrivé des conquêtes pacifiques : de l’équité, du droit, de la bonne admi-, nistration. Les anciens sujets devenus maîtres octroient à leurs dominateurs d’autrefois des droits
g tableau de l’empire romain.
ignorés jusqu’alors. D’autres vertus répondent à d’autres besoins : les Yespasien, les Trajan, les Adrien, les Marc-Aurèle, les Alexandre-Sévère,les Dioclétien, les Constantin, sont les héros de Rome, mère et reine de l’univers. Dans ce mouvement profond qui travaille la société humaine, les individus s’effaçant, les masses se dessinent et occupent de plus en plus la scène. Les personnages de ce drame nouveau, ce sont les peuples qui viennent tour à tour gouverner la communauté; qui, vêtus de la toge romaine, manient successivement la plume de Virgile et l’épée de César. Il y a encore là, pour qui sait sentir, un foyer de véritable poésie; puis ces peuples sont nos ancêtres, et leur histoire fait partie de la nôtre.
S’il nous est permis d’apercevoir dans le passé des choses que nos pères n’y ont point vues, le mérite en est non pas à nous, mais à notre siècle. Disons-le sans prétention ridicule, comme sans irrévérence pour ce qui nous a précédés, le dix-neuvième siècle peut revendiquer plus que tous les autres l’intelligence des choses politiques : il doit cet avantage à de trop longues et trop rudes épreuves pour n’y pas tenir comme à sa conquête. Désabusés de l’illusion des formes, nous voulons aujourd’hui pénétrer jusqu’au cœur des institutions, qui valent pour nous, non ce qu’elles promettent, mais ce qu’elles donnent; ce même esprit pratique, qui peut nous garantir dans le pré-
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sent, nous éclaire du moins dans les obscurités du passé.
Ajoutons à cela un sentiment qui est encore de notre temps. Sans avoir perdu cet attachement sacré au sol natal, première vertu des nations et première force des États , nous avons étendu le sentiment de la patrie à la communauté des idées, des croyances, des intérêts : patriotisme de l’âme à peine senti par nos pères, et auquel l’esprit de large et libérale association ouvre, de nos jours, un avenir illimité. C’est précisément ce patriotisme, né pour la première fois parmi les hommes, sous l’abri de la domination romaine, qui caractérise la seconde époque de Rome, ou plutôt c’est lui qui dirige la ville éternelle dès son berceau à travers les péripéties de sa fortune intérieure.
Fecisti patriam diversis gentibus unam Profuit invitis, te dominante, capi ; Dumque affers victis patrii consortia juris, Urbem fecisti quod prius orbis erat.
Cette belle pensée exprimée en si beaux vers par un poète gaulois du cinquième siècle, lui-même préfet de Rome, m’a inspiré le plan de ce livre. Remontant à l’association des compagnons de Romulus dans l’asile desbords du Tibre, j’ai suivi pas à pas la construction de Rome latine, italienne, puis universelle, jusqu’au
jour où toutes les nations civilisées et une partie des nations barbares étant réunies sous le même sceptre,
11 n’y eut plus dans l’ancien monde qu’une seule cité, en travail d’un monde nouveau. De tous les points de vue de l’histoire romaine , celui-là m’a paru tout à la fois le plus élevé et le plus vrai.