CHAPITRE PREMIER
ACTION DE ROUE SCR LES RACES DE l’iTAUE
Origine de la ville de Rome. — Agrégation des peuples latins et italiens par transfusion et mélange.
Denys d’Haliearnasse, exposant les institutions primitives des Romains, celles qu’on attribue communément à Romulus, loue beaucoup ce peuple de n'avoir, contre l’usage suivi par les autres, ni exterminé, ni réduit en servitude les habitants des villes conquises, mais de les avoir laissés libres et propriétaires d’une partie de leur territoire, souvent même de les avoir
admis comme citoyens dans ses propres murailles: « Ce fui là, dit-il, la plus ferme base de l’indépendance « de Rome ; ce fut la source féconde de sa puissance 1 . » Là-dessus il s’élève contre la politique des États grecs, de Thèbes, de Sparte, d’Athènes, qui professèrent, à leur grand détriment, ajoute-t-il, la haine de l’étranger ».
Ces mêmes idées, Tacite les exprime à son tour avec son éloquence et son autorité ordinaires. Dans le beau passage de ses Annales où il nous montre l’empereur Claude demandant au sénat le droit des honneurs pour la Gaule chevelue, et réfutant, à ce sujet, par des raisons tirées de l’histoire, les doctrines d’exclusion sur lesquelles le vieux patriciat appuyait ses refus, il
1. Tertium etiam fait Romuli institutum, quod præcipue Græcos exercere oportuisset, ut omnium institutorumpræstantissimum (quemadmodum ego judico) quod etiam fuit romanæ libertatis firmissimum fuodamentum, quodque non minimum profuit ad res quæ ad parandum imperium pertinent : scilicet ut nec pubères in urbibus bello captis trucidarent, nec in servilutem rédigèrent, aut agrum earum desertum relinquerent; sed colonos in eas mitti, agrique partem ipsia assignari, urbesque devictas fieri Romanorum colonias, et nonnullis etiam jus civitatis dari. (Oen. Hal., Ant. rom., II, 16, Ed. Reiske. Lips. 1774.)
2. Dura autem Græcorum mores cum his confero , non possum ullo modo laudare illam consuetudiuem Laccdæmoniorûm, et Thebanorum, et Atheniensium de se ob sapientiam magnificentissime senticntium, qui, quod suam nobilitatem retinere vellcnt, nec cuiquam, msi rarissime, jura suœ civitatis impertirentur (illud enim omitto, nonnullos etiam solitos esse hospites expellere), non solum niiiil commodi ex bac sua arrogantia perceperunt, sed etiam maxima propter eam damna acceperunt. (Id., ibid., 17.)
met dans la bouche du prince ces remarquables paroles : « Pourquoi Lacédémone et Athènes, si puis- « santés par les armes, ont-elles péri, si ce n’est pour « avoir repoussé les vaincus comme des étrangers? « Tandis que notre fondateur Romulus, bien plus « sage, vit la plupart de ses voisins, en un seul jour, « ennemis de Rome et ses citoyens 1 . »
L’importance que semblent attacher à ce parallèle un Grec d’une science si incontestable et si variée, et le plus profond des historiens romains; les conséquences politiques qu’ils en tirent tous deux ; la solennité de la discussion où Tacite fait intervenir ce rapprochement comme un argument d’une grande portée, et presque comme une solution de la controverse ; tout cela doit, à mon avis, appeler sur la question notre attention la plus sérieuse. C’est un mot qui nous signale bien des mystères que l’histoire n’a pas suffisamment examinés; c’est un éclair jeté dans les entrailles mêmes de la société antique.
L’exclusion de l’étranger, le resserrement, l’isolelement de la cité : tel fut le principe sur lequel posa généralement la constitution des États grecs. Et ce principe ne tenait pas seulement à une idée d’arran-
1. Quid aliud eiitio Lacedæmoniis et Atheniensibus fuit, quanquam armis pollerent, nisi quod victos pro alienigenis arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut plerosque populos eodem die hostes dein cires habuerit. (Tac., Ann., xi, 1k.)
gement et de beauté plastiques ; il n’avait pas seulement pour but un certain équilibre plus parfait de la machine politique ; il était accepté et amplifié, mais non créé à dessein ; car il dérivait de lois nécessaires, se rapportant elles-mêmes aux conditions primitives de la société dans ces petits gouvernements. En Grèce, les constitutions furent diamétralement opposées à tout système de rapprochement et de fusion entre les peuples. Chaque gouvernement avait à tâche de se façonner un peuple exceptionnel, improgressif, dans l’acception la plus large de ce mot. La forme politique ne s’y moulait pas sur l’état social ; elle refaisait la société à son usage ; des institutions bizarres la garantissaient contre les progrès naturels du genre humain ; on l’élaborait comme une œuvre d’art coulée dans un moule arbitraire, et d’autant plus admirée qu’elle était plus inflexible ; puis on l’isolait pour la mieux conserver. Tel était le génie grec, surtout le génie dorien, génie politique par excellence chez les Hellènes.
A Rome, au contraire, la forme politique fut mobile, progressive, livrée incessamment aux fluctuations de l’état social; elle n’occupa même, à vrai dire, dans la vie nationale, qu’une place secondaire et subordonnée. Rome apparaît dès l’origine avec un double caractère. Comme ville, comme État particulier, elle suit les phases de développement intérieur naturelles
à tous les États; mais cette ville ne reste point, si je l’ose dire, renfermée en elle-même; elle se répand au dehors ; elle admet dans son sein d’autres villes, d’autres peuples, d’autres races d’hommes ; elle devient la tête d’une véritable société qui va se grossissant de jour en jour, et qui atteint enfin à des proportions gigantesques. Evidemment, l’action portée à l’extérieur dut amener de grandes perturbations dans l’économie intérieure : si Rome agit sur le monde, le monde réagit sur elle. Or il y eut dans cette seconde destinée, toute mêlée à celle du genre humain, quelque chose de bien autrement grand et fécond que la fortune domestique d’une petite république guerrière, développant isolément les combinaisons de sa constitution bien ou mal pondérée. L’histoire de Rome n’est que la lutte de ces deux actions. L’action sociale, comme la plus forte, grandit, domine, absorbe tout, bouleverse plusieurs fois la constitution, finit par la briser, et emporte avec elle jusqu’à la nationalité de la reine des nations.
Comme cette situation est unique dans l’histoire de l’antiquité, je m’arrêterai quelques instants à rechercher les conditions primitives qui purent la produire ; et, pour cela, j’examinerai ce que fut Rome à son berceau, et ce que furent aussi dans leurs commencements la plupart des Élats grecs.
Deux races d’hommes différentes, superposées sur le
même sol, mais séparées par une inimitié implacable, étemelle; l’une spoliatrice, l’autre dépouillée; l’uiie guerrière et oisive ; l’autre désarmée, dépérissant dans l’abjection et dans les fatigues du labeur servile ; en un mot, la violence perpétuée en système, l’opposition de race à race, l’abrutissement intéressé de l’homme par l’homme, voilà ce que nous rencontrons constamment à l’origine des cités de la Grèce. Bien au contraire, le fait primitif qui préside à l’organisation de la cité romaine est un fait non d’esclavage territorial, non d’oppression d’une race par une autre race, mais d’association. Des hommes de toute race, de toute tribu, de tout rang se donnent la main dans un asile ; l’association d’individus devient une association de tribus, puis de nations et de races entières. L’avenir possible des États grecs était restreint et caduc, parce qu’il était fondé sur l’exclusion ; celui de Rome, par la raison contraire, futimmense en étendue, immense en durée. Le résultat de part et d’autre se rattache au fait originel par un enchaînement évident, et n’en est, en quelque façon, que la dernière conséquence logique *.
1. Machiavel, dans ses discours sur Tite-Live, se place au même point de vue que Tacite et Denys d'Halicarnasse : la comparaison de Rome avec les États grecs lui fournit ce passage original : « É clic « questo modo tenuto per ampliare e Tare imperio fusse necessario e « buono, lo dimostra lo osempio di Sparta et d'Atene .. Una republica a piccola non pub occupare città nè regni cbe siano più validi né più ‘
Rome naquit donc affranchie des funestes nécessités qui- pesaient sur les ■villes de la Grèce. Dans l’asile du mont Palatin vécurent, confondus sans distinction de sang, des hommes de tous les coins de l’Italie, Latins, Sabins, Étrusques, fugitifs de la grande Grèce, aventuriers de l’Ombrie; grands et petits, libres et esclaves, bannis, meurtriers même, tous y furent admis. « On ne saurait croire, disent les historiens « romains, avec quelle facilité merveilleuse s’effacè- « rent les dissemblances d’origine, de langage, de « mœurs; — et de ces éléments si divers, agglomérés « en un seul corps, sortit le peuple romain 4 . » Une vieille tradition, probablement symbolique, racontait que pour créer en quelque sorte à cette colonie universelle un sol qui lui fût propre, une patrie qui la représentât matériellement, chaque habitant nouvellement admis dut apporter avec lui et déposer sur le comilium , dans une fosse consacrée, une poignée de
• grossi di Ici; et se pure gli occupa, gl’ interriene corne a quello
• albero che avesse più grosso il ramo cbe il piede, cite sostenetidolo
• con fatica, ogni piccolo vento la fiacca, conte si vede che intervenne
« a Sparta Il che non potette intervenire a Itoma, avendo il piè si
• grosso , che qualunque ramo poteva facilmente sostenere. » Mau chiavel, Disc. , u, 3.
1. Hi, postquam in una mœnia convenere, dispari genere, dissimili lingua, alius alio more viventes, incredibile memoratu est, quam facile coalucrint. Sallust., Catil., 6. — Ita es variis quasi elementis congregavit corpus unum, popuiumque romanum ipse (Romulus) fecït. Flor. , t, 1. — Sine discrimine liber au servus essoL Tit. Lir., 1, 8.
sa terre natale*. Ainsi se forma, suivant l’expression de Denys d’Halicarnasse, « la ville commune par « essence ; la cité hospitalière et civilisatrice entre a toutes *. »
En grandissant, Rome se montra fidèle au principe de son origine, elle chercha autour d’elle des citoyens ; elle en acquit par la paix et les traités, elle en acquit par la guerre même. On la vit importer ses vaincus comme un butin précieux, et les établir de force dans ses murailles, sur son forum, dans son sénat, avec une entière communauté de droits. Tantôt, sur un soupçon d’infidélité, elle confisque, pour ainsi dire, ses alliés albains ; elle se les approprie ; elle s’accroît des ruines d’Albe, comme dit énergiquement Tite-Live 8 . Elle s’approprie jusqu’à ses ennemis victorieux; elle invite les Sabins, déjà maîtres par surprise d’une moitié de son enceinte, à n’en point sortir, à y fixer leurs pénates, à y vivre fraternellement avec les vaincus 4 .
1. Poatremo ex qua quisqne advenerat regione, ejus terras portiunculam collatam illis adjecerant et commiscucrunt. Fossam hanc eodem quo cœlum nomine Tocaverunt Mundum. Plut, Rom., 11. Ed. Doehner Collect. Didot, Paris, 1846. — Fest., verbo ifundus.
2. Urbium communissimam et humanissimam. Dion. Haï., Antiq. rom., i, 89, éd. Reiske, Lips. 1784.
3. Roma intérim crescit Albæ ruinis; duplicatur civium numéros. Tit. Liv., i, 30.
4. Ita gémi nota urbe... Tit. Liv., i, 13. — Illud vero sine omni dubitatione, maxime nostrum fundavit imperium, et populi romani nomen auxit, quod princeps ille creator hujus urbis Romulus foedere sabino docuit, etiam boslibus recipiendis augeri civitatem oportere. Cic., pro Baià., 31 .
La formule consacrée à ces transfusions témoigne assez de la parfaite égalité qui les sanctionnait. « Que ceci « soit bon, favorable et heureux au peuple romain, à « moi et à vous, Albains! disait Tullus Hostilius au « peuple d’Albe ; j’ai dessein de transférer le peuple « albain à Rome, de donner à la multitude le droit de « cité, aux nobles une place dans le sénat, afin qu’il « n’existe plus entre nous qu’une même ville et qu’une « même république *. » Cette formule fut répétée si souvent durant les deux premiers siècles de Rome, elle s’appliqua à tant de peuplades latines, étrusques, sabelliennes, qu’un recensement fait dans la ville et sur son territoire, deux cent quarante-six ans après sa fondation, fournit le chiffre énorme de cent trente mille citoyens * au-dessus de l’âge de seize ans. Le dénombrement fait par Servius Tullius, cinquante-six ans auparavant, n’en avait présenté que quatre-vingtquatre mille ? .
Pendant que Rome allait ainsi, se développant par voie d’agrégation, que se passait-il dans ses murailles? Cette population incessamment croissante su-
1. Quod bonum, faustum, felixque ait populo romano ac mibi, vobisque, Albani; populum omnem albanum Rotnam traducere in animo est, civitatem dare plebi, printores in patres legere, uuam urbem, unam rempublicam facere. Tit. Liv., 1 , 28.