‹ Tableaux de l'Empire romainChapitre 60 sur 229 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PROGRÈS VERS l’üNITÊ PAR LES INSTITUTIONS POLITIQUES

Institutions provinciales sous Auguste. — Importance croissante des provinciaux sous les principats de Tibère et de Calus. — Claude est le père des provinces. — Guerres civiles; rôle qu'y jouent les provinces. — Fin de la famille romaine des Jules, de celte des Claudes, et de la famille italienne des Flavius. — Avènement des provinciaux au trône impérial.

Auguste ne possédait point, il s’en fallait bien, cette faculté créatrice qui avait distingué le génie de César : homme prudent avant tout, homme de détail et d’améliorations graduelles, que peignait bien sa devise : « Hàte-toi lentement 1 ; » il était plus fait pour suivre habilement le cours du temps que pour le précipiter avec audace et le diriger.

On dit qu’au moment de prendre avec l’autorité impériale cette mission suprême que l’opinion du monde y avait attachée, le courage lui manqua; qu’il reculait devant les difficultés de la tâche, quand Mécène vint le raffermir par ses conseils et l’aider de ses vastes lumières à constituer le nouveau gouvernement et la nouvelle société. « Tant que Rome fut petite et « son territoire médiocre, lui disait-il, si l’on en croit

1. Crebro itaque ille jactabat : antïitc SpciStw;. Suet., Auÿ., 25.

« l’historien Dion, la république pouvait suffire, et « elle fut un bien ; mais sitôt que, nous jetant hors de « l’Italie, et traversant les mers, nous avons rempli « de notre puissance les continents et les îles lointai- « nés, la république n’a plus été qu’un mal ; tout est « devenu désordre au dehors, commotion au dedans. « Semblable à un grand navire sans pilote et qui n’a « pour équipage qu’une tourbe ramassée çà et là, « notre cité a flotté au gré de toutes les tourmentes *. « Prends le gouvernail que les dieux te présentent; « et si maintenant le monde respire un peu par toi, « sache encore fonder sa sécurité pour l’avenir. » L’écrivain contemporain de Sévère met alors dans la bouche du conseiller d’Auguste un long discours où il donne le tableau des institutions de l’empire, non pas telles qu’on pouvait les imaginer vers le commencement du premier siècle de notre ère, mais telles qu’elles existaient en fait à la fin du second. Pourtant en dépit de ces anachronismes et de cette confusion, on y remarque des choses conformes au temps, et que Mécène a pu pressentir et conseiller. Quelques-unes rappellent ce curieux programme adressé, dix-huit ans auparavant, par Sallusle au premier César :

1. Itaque Urbs nostra,veIut navis oneraria eaque maxima et rcpleta varii generis turba, ac destituta gubernatore, per miilla jam sccula gravibus procellis agitata fluctuât, ac laine inde, quasi omnis sa- Durræ expero, jactalur. Dion., lu, IG.

« Épure le sénat, lui fait-il dire, car beaucoup de a ses membres ont encouru l’indignité ; et ceux-ci, tu « les remplaceras par les plus nobles, les plus consi- « dérés, les plus riches, non-seulement de l’Italie, « mais des provinces et des pays fédérés. Par là, tu le « créeras d’innombrables instruments d’action, tu « attireras à toi, par une coopération au gouverne- « ment, les premiers citoyens de tous les peuples 1 2 ; « et ces peuples vivront en paix, car ils n’auront plus « de chefs pour les agiter, les chefs leur prêchant au o contraire l’obéissance et l’amour du souverain. Ce que je te conseille pour le sénat, il faut le faire « aussi pour le corps des chevaliers. .. Plus tu réuniras « auprès de toi d’hommes distingués de tous les « points de l’empire, plus facilement tu administreras « par toi-même ; et les nations sujettes se convain- « cront que nous ne les tenons point pour esclaves, « ni pour des êtres inférieurs à nous; mais qu’aimer « et défendre la chose publique romaine, c’est pour « elles défendre et aimer leur propre chose a . Je vou-

1. In tocum rcjectorutn, nobilissimos, optimosque et ditissimos sufficies, non Italia tantum, sed ex fcederatis etiam ac subditis delectos. Dio., LH, 19.

2. Quanto enim plures viri eximii tecum erunt, tanto facilius et ipse omnia, ut decet, administrabis, et subditos in hanc persuasionem adduccs, quod eos, non servorum, aut deterioris, quant nos, conditionis hominum loco liabeas; sed eu m eis non tantum cætera omnia, quibus nos gaudemus, bona, sed et imperium communices : cui jam velut proprio studeaut. (Ibid.)

« drais même (tant je suis loin de me croire trop « hardi) que tous les étrangers reçussent le droit de « citoyens, afin qu’alors, enfants comme nous d’une « même ville, la seule vraiment ville dans l’univers, « ils ne regardassent plus leurs patries diverses « que comme les campagnes et les bourgades de «. Rome*. »

Il y a là, de la part de l’historien qui fait parler Mécène, anachronisme évident, au moins dans l’expression ; personne, au temps d’Auguste, n’était à même de donner une formule aussi nette de l’affranchissement du monde romain ; et les conseils du favori roulèrent vraisemblablement dans le cercle des combinaisons qu’avait essayées Jules César, et que son successeur continua d’appliquer en les étendant.

Au reste, et cette conduite lui était dictée par l’intérêt même d’une bonne organisation sociale, il se montra sévère en tout ce qui touchait au droit de citoyen. On peut conclure de divers textes, qu’il annula beaucoup de faveurs de ce genre antérieurement octroyées 1 2 . Peut-être re visa-t-il par mesure générale les

1 . Tantum vero abest, ut hoc quasi non recte a me dictum, retractandum arbitrer; ut potius omnibus iis civitatcm esse dandarn censeam, quoliujus quoque juxta participes, fldeles nobis nobis socii sint, quasi unam nobiscum urbem incolcutes, eamque vere urbcin, suas autem patrias, pro agi'is et pagis reputantes. Dio., lu, 13.

2. Quuni libertatem ac jus civitatis aliis dedisset, aiiis ademisaeu Dio., uv., 25.

privilèges qui dataient des guerres civiles; et effectivement il avait pu se faire dans ces temps de licence de bien indignes Romains. Ce grand titre avait été parfois aussi un objet de trafic; César fut accusé de le vendre par pénurie d’argent 1 2 3 ; Antoine le mit presque à l’enchère*; le triumvir César Octavien n’avait pas montré sans doute plus de scrupule ; mais l’empereur Auguste supprima totalement ce mode honteux de concession. « J’aime mieux, disait-il, amoindrir le « trésor que l’honneur de Rome s . » L’époque des moyens de parti était passée, celle des moyens de gouvernement était venue.

Les affranchissements d’esclaves formaient souvent aussi une source peu honorable de citoyens romains. « On n’aperçoit pas sans indignation ces impurs bon- « nets d’affranchis, dit un autenr contemporain, et l’on « s’écrie malgré soi : Quelle pépinière pour la reine « du monde 4 S. ! » Cette calamité que le désordre des derniers temps avait portée au comble, Auguste tenta

Page 1