‹ Tableaux de l'Empire romainChapitre 94 sur 229 · Aurel. Vict., Epil. in Marc · texte numérisé non relu

Aurel. Vict., Epil. in Marc

U. Joan. Chrys., ad Act. Apost ., 25.

quant aux intentions du législateur. Ils prêtèrent à celui-ci des motifs peu honorables, par exemple, celui de se procurer de l’argent, d’accroître les recettes du trésor impérial. Comme les citoyens payaient seuls certains impôts, entre autres celui du vingtième sur les successions, impôt que doubla Caracalla lui-même, on ne manqua pas de prétendre qu’en généralisant le droit de cité, il n’avait eu en vue que de généraliser les charges contributives imposables aux seuls citoyens 1 . Ce qu’on ne saurait nier, c’est que le revenu public s’accrut inévitablement par l’exécution de la mesure. Sans chercher ici à défendre un caractère peu compatible assurément avec des sentiments élevés et généreux, on peut dire que les intentions du fils de Sévère ne furent ni tout à fait bonnes ni tout à fait mauvaises; qu’elles renfermaient à la fois le bien et le mal, les calculs d’avidité fiscale et l’intelligence des besoins de l’Empire, principalement de ceux de l’Orient. Que sont d’ailleurs les princes, si l’on en excepte un petit nombre, dans l’initiative des grandes mesures et des grandes lois, sinon de purs instruments de leur temps? Mais nous pouvons, équitablement du moins, reporter l’honneur de la constitution antoni-

1. Cujus rei causa etiam omnibus qui in orbe romano erant, civitatem dédit : specie quidetn ipsa eis houorcm tribuens, sed re vcra ut fiscum suum augeret : qtiippequuin pcrcgrini pleraque horum vestigalium non pendercnt. Dio, uxvu, 9.

nienne à ce noble corps des jurisconsultes qui l’avait préparée, depuis un siècle surtout, par des travaux si beaux et si persévérants. Une large part dans cette loi et dans celles qui la complétèrent appartiendrait alors aux nations araméennes, puisqu’elles produisirent Salvius Julianus, Papinien, Ulpien, Septime et Alexandre Sévère, et qu’elles alimentèrent la célèbre école de droit fondée vers ce temps à Beryte, et dont l’éclat effaça bientôt toutes les autres. Une sorte de prédestination a-t-elle été attachée à cette race de Sem et à ce coin de terre de Syrie d’où sont sortis, à toutes les époques, tant de grands législateurs, tant de puissantes idées religieuses et sociales?

Au reste, il ne faut pas croire que la promulgation de l’édit antoninien, qui tient une place si saillante dans l’histoire, ait causé chez les contemporains une émotion bien générale et bien profonde. La mesure était prévue, attendue depuis longtemps ; comme je l’ai dit tout à l’heure, elle ne faisait que constater un fait accompli : elle rentra dans la classe des événements politiques ordinaires. Mais ses conséquences sociales furent nombreuses, et j’en indiquerai ici quelques-unes.

A partir de ce moment, se trouvèrent abolies les anciennes distinctions politiques de latin, d'italien, de fédéré, de sujet, appliquées à des hommes libres. Il ne

resta que la distinction sociale d’homme né libre ou

d’ingénu, et d’homme né dans la servitude, soit esclave, soit affranchi. Ce sont là en effet les deux principales catégories que présentent dès lors les lois romaines sur l’état des personnes : ingénu y est toujours synonyme de Romain; étranger signifie toujours un affranchi, un esclave ou un barbare *; la sujétion politique n’y paraît plus que confondue avec la servitude sociale.

On trouve aussi, depuis cette époque, l’expression de commune patrie s employée par les jurisconsultes pour désigner Rome, non plus seulement dans une acception métaphorique, comme périphrase poétique et oratoire, mais dans le sens réel et absolu, dans le sens juridique, comme une définition de droit appli- • cable à des questions nombreuses, par exemple, aux questions concernant le domicile politique ou privé du citoyen. Ainsi la jurisprudence établit que le condamné banni de sa ville natale par les tribunaux de sa province était aussi, parle même jugement, banni de la ville de Rome, et ne pouvait plus y résider, « at- « tendu, disaient les jurisconsultes, que Rome était « la patrie de tous 3 . » La même raison fit qu’un ci-

1. In qua unica totius orbis civitate soli barbari, et servi peregrinantur. Sidon. ApoIL, Epit., i, 6.

2. Rotna communia nostra patria est. L. xxxin, d. Ad municip. — L. vi, d . De excusai, tutor.

3. Ilelegatus non potest Romæ morari, quia omnium est patria. Calüstr., l. xix, o. De interd. et reley. — Constitutum eum, cui pa-

toyen, qui avait rempli à Rome les charges publiques, en était libéré défait à l’égard de sa patrie d’origine *. Rome ne fut donc pas seulement [une ville italienne, grande, illustre, magnifique entre toutes, capitale de l’empire et siège du gouvernement; elle fut, par suite d’une fiction légale, la patrie effective de tous les Romains. Chaque habitant libre de cet univers centralisé dans l’enceinte d’une même muraille eut bien réellement deux patries, suivant le mot de Cicéron : une d’origine et de sang qui représentait sa race, et une sociale qui servait de centre et de lien commun à toutes les autres, et qui, dans maintes circonstances, se substituait matériellement à la première.

Après les règnes de Sévère et de Caracalla, la suprématie continua d’être exercée par l'Afrique et par les provinces d’Orient, sous ceux du Maure Opelius Macrinus, des Syriens Antonin Élagabal et Alexandre Sévère, des deux premiers Gordiens, qui durent la pourpre à une insurrection africaine, de l’Arabe Philippe ; puis, sous les césars palmyréniens, Odenat et Zénobie, jusqu’à la réaction occidentale opérée par Aurélien. Ce fut l’époque d’une véritable invasion des

tria interdictum est, etiam orbe abstinere debere. (Jlp., l. tu, 15;

d. De interd. et reteg.

1. Los qui Romæ profitent ur proinde in patria sua excnsari muneribus oportere, ac si in patria sua profiterentur. Paul., l. ix; d. De mcat. et excusât, mu n.

idées orientales dans la religion et dans la politique. On vit alors le gouvernement se rapprocher de plus en plus des formes de la monarchie persane, les empereurs se faire adorer, le palais se remplir d’eunuques, et les femmes exercer une influence directe et souveraine sur les affaires de l’État. Julia Mœsa et Julia Mammœa furent, comme on sait, toutes-puissantes; la mère d’Élagabal siégea au sénat, comme eût fait dans les conseils de Ctésiphon la mère d’Artaxerxès ou de Sapor; enfin Zénobie fut proclamée auguste. L’Italie lutta d’une manière souvent violente contre cette tendance à dénaturer l’esprit de l’empire; et Rome se trouva comme battue par deux courants d’idées contraires. La rivalité entre les provinces d’Orient et celles d’Occideut s'aigrit encore par suite des périls qui vinrent menacer le territoire romain, à la fois sur le Rhin et sur l’Euphrate. On s’accusa mutuellement d’égolsme ; on se disputa le choix des princes dans un but de protection et de sûreté. Dioclétien, pour satisfaire à tous les intérêts, essaya d’une séparation administrative, qui devint sous Constantin une séparation d’empires.

A partir du règne d’Aurélien, le sceptre passe à l’Occident : ce sont les Gaules et l’Illyrie qui dominent ; là est le mouvement de l’esprit et la gloire des lettres ; là est aussi l’énergie militaire ; de là sortent tous les Romains distingués de ces derniers temps, hommes

marche vers l’unité politique. un

souvent grands et qui auraient honoré des siècles plus éclairés. Ni l’Italie, ni l’Espagne, ni l’Afrique, ni l’Orient ne leur opposent de rivaux. Mais avant d’aller plus loin, je tirerai de ce qui précède des conclusions générales qui résumeront ce chapitre et en éclaireront la suite.

L’Empire romain!... je ne saurais trop insister sur la signification réelle de ces deux mots. À l’idée de Rome et des Romains se rattache en nous, quoique nous en ayons, une autre idée de domination militaire, d’état de conquête toujours subsistant, de peuples contenus au moyen de la force, mais se soulevant par intervalles contre un joug détesté, et toujours prêts à revendiquer, l’épée en main, leur nationalité qu’ils regrettent. Ces couleurs sont vraies si on les applique à la période républicaine de Rome ; mais quand on les transporte à la période impériale et surtout aux deuxième et troisième siècles de noire ère, elles dénaturent les faits ; elles jettent dans l’histoire une confusion inextricable.

L’esprit dominant de l’Empire ne fut point, tant s’en fallait, un esprit de guerre et de conquête ; les plus habiles des césars posèrent même en principe que le territoire ne devait plus s’agrandir, et ils ne firent la guerre offensive que pour atteindre certaines limites naturelles propres à servir de frontières. Trajan fut le seul qui se laissa emporter par son goût passiouné des

armes; encore plusieurs de ses conquêtes furent-elles faites dans un but défensif, par exemple, celles de la Dacie et de l’Arabie. Le véritable travail des césars consista bien au contraire à détruire, à l’intérieur, les derniers vestiges des barrières qui avaient si longtemps séparé les peuples, à niveler les races comme les États, à répandre en tous lieux l’uniformité des lumières et des idées sociales; à développer, suivant les besoins locaux, ici le commerce, là l’agriculture ou les arts industriels; et pour ce qui regarde l’agriculture, à favoriser, dans telle province, telle nature de production : dans quelques-unes, les céréales et le vin, ailleurs l’éducation des troupeaux, ailleurs encore les' cultures spéciales et de luxe.

Être Romain, ce fut appartenir à la portion civilisée de l’humanité, être membre d’une société qui possédait toutes les connaissances, toutes les commodités de la vie matérielle. Romain et barbare furent deux termes d’une corrélation exacte, qui eurent une signification identique depuis Bosra où l’Arabe pacifié balbutiait le latin, jusqu’aux cabanes des Calédoniens et des Pietés. L’orgueil qu’inspirait le premier de ces noms éclate dans mille circonstances de l’histoire de l'Empire. On voit, au plus fort des dissensions intestines où cette société fut quelquefois en proie, de grandes provinces, en état de scission et de guerre avec l’Italie, se réclamer toujours du nom romain , et frap-

per sur leurs monnaies le type de Rome étemelle 1 , comme une sorte de protestation que, séparées par accident de la capitale de l’Empire, elles ne renoncent point pour cela à la qualité de pays civilisé, et qu’elles prétendent bien n’ètre point confondues avec les contrées barbares. On forge même au troisième siècle les mots de Romanité et de Romanie pour exprimer tout cela, par opposition au mot Barbarie. Ce fut le christianisme qui, en élargissant au dehors les cadres de l’association et y faisant une place pour la barbarie, modifia ces distinctions enracinées durant trois siècles. La chrétienté pénétra où la romanité s’arrêtait, et fut la dernière forme sous laquelle Rome poursuivit ses conquêtes.

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