NOTIONS
d’b.ie
PHYSIOGNOMIQUE DES VÉGÉTAUX.
Parmi les sensations multipliées que l’homme éprouve en scrutant les mystères de la nature , ou en mesurant avec son imagination les vastes espaces de la création organique, il n’y en a pas de plus profonde ni de plus puissante que celle que fait naître en lui le spectacle de l’abondance de la vie universellement répandue. Partout, même dans le voisinage des pôles glacés, l’air retentit du chant des oiseaux et du bourdonnement des insectes. Les couches inférieures de l’atmosphère, où flottent les vapeurs condensées, ainsi que les couches supérieures, pures, éthérées, sont la demeure d’èlres animés. En effet, les voya- *• geurs qui ont gravi le col des Cordillères du Pérou, ou la cime du mont Blanc au sud du lac Léman , ont découvert des animaux jusque dans ces solitudes. Au Chimborazo , près de huit mille pieds plus élevé que l’Etna, nous vîmes des papillons et d’autres insectes ailés (*). Emportés par des courants d’air verticaux, ces insectes sont à la vérité étrangers à ces régions où la curiosité inquiète conduit les
pas cauteleux de l’homme; mais leur présence même ne prouve-t-elle pas que l'organisation plus souple des animaux se maintient encore là où celle des végétaux a depuis longtemps atteint ses limites? Plus haut que le pic de Ténériffe entassé sur le col neigeux des Pyrénées, plus haut que tous les sommets de la chaîne des Andes, le condor (a), ce géant des vautours, planait au-dessus de nous. La rapacité y attire ce puissant oiseau à la poursuite des vigognes au doux lainage, qui, pareilles à des chamois, errent en troupeau dans les prairies couvertes de neige.
Si déjà l’oeil nu nous montre ces merveilles de la vie dans l’atmosphère; armé du microscope, il nous en dévoilera de plus grandes encore. Des rolifères, des brachionés, et une légion d’animalcules macroscopiques, sont enlevés par les vents aux eaux qui s’évaporent. Immobiles et plongés dans une mort apparente, ils restent suspendus dans l’air jusqu’à ce que la rosée les ramène sur la terre qui les nourrit, dissolve la carapace qui enveloppe leurs corps translucides, tournoyants (5) , et probablement par l’oxygène que toute eau renferme, rende aux organes leur irritabilité. Les météores de poussières jaunâtres (brouillards de poussière) qui viennent de l'Atlantique, et pénètrent, de temps à autre, depuis l’archipel du cap Vert jusque dans l’orient lointain de l’Afrique septentrionale , jusqu’en Italie et dans l’Europe moyenne, sont, d’après la brillante découverte d’Ehrenberg, des amas d’èlres organisés microscopiques, à enveloppe siliceuse. Beaucoup d’entre eux flottent, peut-être durant de longues années, dans les couches les plus élevées de l’atmosphère, d’où ils sont quelquefois précipités , susceptibles de vie et prêts à se multiplier de division spontanée , par les vents élésiens supérieurs, ou par les courants d’air verticaux.
Indépendamment des êtres déjà développés, l'atmosphère porte d’innombrables germes de productions à naître, des œufs d’insectes, et des graines appropriées, par des aigrettes soyefises ou plumeuses, à de longues pérégrinations automnales. La poussière fécondante elle-même que renferment les fleurs mâles, séparées de l’autre sexe, est
porlce, par les venls el sur les ailes des insectes (4), au delà des terres el des mers, auprès des fleurs femelles. De quelque côté que le naturaliste jette ses regards, il rencontre la vie ou les germes qui la recèlent.
Le mobile océan gazeux dans lequel nous sommes plongés, el dont il nous est impossible, en nous élevant, de franchir la surface, offre sans doute les aliments les plus indispensables à une multitude d’êtres organisés; mais il faut à ces êtres une nourriture encore plus substantielle, qui n’existe qu’au fond de l’océan aérien. Ce fond est de deux sortes; la terre ferme en compose la partie la plus petite , immédiatement entourée de l’air; l’eau en est la partie la plus grande, peut-être la combinaison de gaz déterminée, il y a des milliers d’années, par le feu électrique , et aujourd’hui sans cesse décomposée dans l’atelier des nuages comme dans le laboratoire des animaux et des plantes. — 11 existe des êtres organisés jusque dans les entrailles de la terre, partout enfin où l’eau de pluie peut s’infiltrer dans les cavernes naturelles ou les galeries de mine. Le domaine de la Flore souterraine des cryptogames fut de bonne heure un objet de mes travaux scientifiques. Les sources thermales nourrissent, malgré leur température la plus élevée, de petits hydropores, des conferves et des oscillatoires. Près du cercle polaire, sur les bords du lac aux Ours, dans le nouveau continent, Richardson vil le sol, qui pendant l’été reste gelé jusqu’à vingt pouces de profondeur, orné d’herbes fleuries.
On ne saurait dire où la vie est semée avec le plus de profusion: si c’est sur le continent ou dans la mer inexplorée. L’excellent travail d’Ehrenberg Sur l’état dos organisations microscopiques dans l’Océan tropical, ainsi que dans la glace flottante et compacte du pôle sud , a élargi visiblement la sphère organique, el reculé, pour ainsi dire, l’horizon de la vie. On a rencontré, à 12 degrés du pôle , des polygastres à enveloppe siliceuse , des coscinodisques mêmes, avec leurs ovaires verts, vivants, emprisonnés dans des glaçons. La petite puce noire des glaciers, desoria glacialis, el les podurelles habitent les tubes de glace étroits
des glaciers de la Suisse, explorés par Agassiz. Ehrenberg a fait voir que de petits infusoires ( synedra , cocconeis ) vivent en parasites sur d'autres animalcules microscopiques, et que, dans les gallionelles, grâce à une prodigieuse force de division et de développement de la matière , un animalcule invisible peut, en quatre jours, former deux pieds cubes de schiste poli de Bilin. Dans l’Océan se montrent des vers gélatineux qui, vivants ou morts, brillent comme des astres (5). Leur éclat phosphorescent fait paraître comme enflammée la surface de l’immense Océan. Ces nuits calmes, tropicales, de la mer Pacifique resteront pour moi un souvenir ineffaçable: de la voûte azurée du ciel, la constellation zénithale du Navire, et la Croix du Sud inclinée à son coucher, faisaient jaillir une douce lumière planétaire, pendant que les dauphins traçaient leurs sillons luisants dans les flots écumeux de la mer.
Ce n’est pas seulement l’Océan , mais encore tes eaux des marais , qui recèlent des myriades de vers de forme étrange. Les uns sont à peu près inaccessibles à notre vue, tels que les cyclidies, les euglènes, et une légion de naïdes, divisibles par branches comme les lemnées dont elles cherchent l’ombrage. Les autres, enveloppés de divers mélanges d’air et étrangers à la lumière, vivent en parasites: l’ascaris tacheté, sur la peau du lombric terrestre ; le leucophra argenté, dans l’intérieur de la naïde des rivages; et une pentaslome, dans les larges cellules des poumons du serpent à sonnettes tropical (6). 11 y a des animalcules à sang dans les grenouilles et les saumons ; et, d’après Nordmann, il y en a meme dans les humeurs des yeux des poissons et dans les branchies de plusieurs cyprins. Ainsi, la vie occupe les espaces les plus cachés de la création.
Nous nous arrêterons ici aux espèces végétales; car c’est sur leur existence que repose celle des animaux. Les plantes travaillent sans cesse à s’approprier la matière brute du sol, à la coordonner organiquement, et à préparer, par la force vitale, ce mélange qui, après mille transformations, s’épure au point de devenir l’irritable fibre nerveuse. Le regard que nous fixons sur l’étendue de la nappe végétale *
nous dévoile aussi l’abondance de cette vie animale qui est par là entretenue et conservée.
Le tapis de la riche Flore qui couvre la nudité de notre planète n’est pas uniformément lissé : plus serré là où le soleil décrit de plus grands arcs sur un ciel sans nuage ; plus lâche vers les pôles engourdis où le prompt retour de la gelée frappe tantôt le bourgeon développé, tantôt le fruit mûrissant. Partout cependant il est permis à l’homme de se réjouir des plantes qui le nourrissent. Le rocher scorieux qu’un volcan soulève brusquement du fond de la mer au-dessus des flots bouillonnants (comme cela s’est vu dans les îles de la Grèce), ou, pour rappeler un phénomène moins violent, l’île plate de corail, résultat de l’industrie sociale des lithophytes (’) qui depuis des siècles entassent leurs demeures cellulaires sur le col d’une montagne sous-marine jusqu’à ce qu’ils meurent, après avoir dépassé le niveau de l’eau; tous ces rochers nus, à peine soulevés, reçoivent aussitôt le souffle toujours prêt de la vie organique. Qui donc y sème si soudain des semences? Sont-ce les oiseaux migrateurs , les vents , ou les vagues de la mer? C’est ce qu’il est difficile de décider, lorsque les côtes sont à une grande distance. La pierre pelée , dès qu’elle subit le contact de l’air, se recouvre d’un tissu de filaments veloutés qui, à l’œil nu, paraissent des taches colorées. Quelques-unes sont bordées par des lignes saillantes, tantôt simples, tantôt doubles ; d’autres sont traversées par des sillons et divisées en compartiments. En vieillissant, leur couleur claire devient plus foncée. Le jaune , qui brille au loin, brunit; et le gris bleuâtre des lepraria se change peu à peu en un noir pulvérulent. Les bords des plaques vieillissantes se rapprochent et se confondent insensiblement, et sur le fond obscur* se forment de nouveaux lichens circulaires, d’une blancheur éclatante. C’est ainsi qu’un tissu organique se dépose couche sur couche ; et de mèmè que l’espèce humaine est appelée à parcourir certains degrés de civilisation, ainsi l’établissement successif des végétaux est lié à des lois physiques déterminées. Là où les arbres de la forêt élèvent aujourd’hui leurs ci-
mes aériennes, il n’y eut jadis que de minces lichens couvrant la roche dénuée de terre. Dans le long intervalle, non mesuré, qui s’écoule entre ces deux végétations, la place est successivement occupée par des mousses, par des graminées, par des plantes herbacées et des arbustes. Les lichens et les mousses sont dans le Nord ce que les portulaca, les (jomphrena et d’autres plantes grasses des rivages sont sous les tropiques. L’histoire de la nappe végétale , couvrant insensiblement la surface pelée de la terre, a ses époques comme l’histoire du monde animal qui se meut dans l’espace.
Mais celte abondance de la vie organique, toujours occupée à grouper, sous des formes nouvelles, les éléments dégagés par la mort, se renouvelle et varie suivant les climats. La nature s’engourdit périodiquement dans la zone froide; car la fluidité est une condition essentielle de la vie. Des animaux et des plantes (abstraction faite des mousses et d’autres cryptogames) y restent plongés, pendant plusieurs mois, dans le sommeil d’hiver. Sur une grande partie du globe il n’a donc pu se développer parmi les cires que ceux qui résistent à une soustraction considérable de calorique, cl qui dépourvus d’organes foliacés, peuvent supporter une longue suspension des fonctions vitales. Plus on approche des tropiques, plus on voit se développer dans le monde organique la variété et la grâce des formes, le mélange des couleurs, une jeunesse et une vigueur éternelles.
Ces faits peuvent être facilement révoqués en doute par ceux qui n’ont jamais quitté notre partie du monde, ou qui ont négligé l’élude de la géographie générale. Quand on sort de nos forêts de chênes touffus, et qu’on franchit la chaîne des Alpes ou des Pyrénées pour descendre dans l’Italie ou dans l’Espagne, surtout quand on dirige la vue sur quelques contrées du littoral africain de la Méditerranée, on est facilement porté à s’imaginer que les climats chauds sont caractérisés par le défaut d’arbres. Mais on oublie que l’Europe méridionale offrait un tout autre aspect, lorsque des colonies pélasges ou carthaginoises vinrent
d’abord s’y établir ; on oublie que la disparition des forêts est l’indice d’une civilisation ancienne de la race humaine, et que le génie modificateur des nations dépouille insensiblement la terre de cet ornement qui nous réjouit encore dans le Nord, et qui, mieux que tout récit historique, atteste la jeunesse de notre civilisation. La grande catastrophe qui, par la rupture des digues des Dardanelles et des colonnes d’Herculê, digues d’un lac intérieur débordant, entraîna la formation de la mer Méditerranée, paraît avoir privé les pays çirconvoisins d’une grande partie de leur humus. Ce que les auteurs grecs rapportent des légendes de Samothracc (8) indique la date récente de ce bouleversement de la nature. Aussi, dans toutes les régions que baigne la Méditerranée et que caractérisent le calcaire tertiaire et le calcaire inférieur (nummuliles et néocomies), la surface du sol est en grande partie nue et rocailleuse. Ce qui rend les contrées italiques si pittoresques, c’est principalement ce contraste agréable qui existe entre l’aridité de la roche inerte et l’exubérance de la végétation, qui s’élève par bouquets comme des îles. Là où la roche, moins fissurée, retient l’eau à la surface, et que le sol se couvre de terre végétale (comme sur les bords ravissants du lac d’Albano), on trouve, même en Italie, des forêts de chêne aussi ombragées et aussi vertes que l’habitant du Nord puisse les désirer.
Les déserts au delà de l’Atlas, et les immenses plaines ou steppes de l’Amérique australe, doivent aussi être considérés comme de simples phénomènes locaux. Les steppes se couvrent, au moins pendant la saison des pluies, de graminées et de petits mimosa presque herbacés; les déserts, dans l’intérieur de l’ancien continent, sont des mers de sable, de vastes espaces dénués de végétation, bordés de bois éternellement verdoyants. Quelques palmiers à éventail , épars çà et là, rappellent au voyageur que ces solitudes font partie d’une création animée. Par une illusion d’optique, effet de la chaleur rayonnante, on voit ces palmiers tantôt comme détachés du sol et suspendus dans l’air, tantôt leur image renversée se refléter dans les couches on-
dulcuses, tremblantes, de l’atmosphère. A l’ouest de la chaîne du Pérou, sur les bords de l’océan Pacifique, nous avons mis des semaines à parcourir des déserts dépourvus d’eau.
L'origine de ces vastes déserts, celte absence de plantes dans des pays où règne la végétation la plus vigoureuse , c’est là un phénomène géologique, peu étudié encore, qui repose sans contredit sur d’anciennes révolutions de la nature (inondations ou révolutions volcaniques de la croûte terrestre). Dès qu’une contrée à une fois perdu son tapis de verdure, si le sable qui la recouvre est mobile et sans sources, si des courants d’air chaud ascendants s’opposent à la précipitation des nuages (®) , il se passera des siècles avant que la vie organique s’avance de la lisière verdoyante dans l’intérieur du désert.
Quand on sait embrasser la nature d’un seul regard et * faire abstraction des phénomènes locaux, on voit comment la puissance de la vie organique s’accroît du pôle à l’év qualeur en proportion de la chaleur vivifiante. Mais, dans cette mullilude de productions, à chaque zone sont réservées des beautés spéciales : aux tropiques la multiplicité et la grandeur des formes végétales; au nord, l’aspect des prairies et le reveil périodique de la nature au premier souffle du printemps. Outre les avantages qui lui sont propres, chaque zone a une physionomie distinctive particulière. •
Ce que le peintre exprime par ciel d’Italie, nature suisse, etc., repose sur le sentiment vague d’un phénomène local. L’azur du ciel, la lumière, le lointain nébuleux, la forme des animaux, l’exubérance des végétaux, l’éclat du feuillage, le contour des montagnes, tous ces éléments déterminent l’impression générale d’un pays. Sous toutes les zones, les mêmes roches (trachyte, basalte, schiste porphyroïde, dolomite) produisent, il est vrai, des groupes de même physionomie. Les rocs de malachite de l’Amérique australe et du Mexique ressemblent à ceux du Fichtelgebirge allemand, de même que, parmi les animaux, la forme de l’allco ou race canine primordiale du nouveau conli-
lient s’accorde avec celle de la race européenne. Car l'écorce minérale de la terre est en quelque sorte indépendante des influences climatériques , soit que la différence de climat fondée sur la différence de latitude géographique soit moins ancienne que la roche, soit que la masse solidifiée du globe, conduisant et dégageant de la chaleur, se donne elle-même sa température (10), au lieu de la recevoir du dehors. Toutes les formations minérales sont donc les mêmes dans toutes les régions, et toujours identiques avec elles-mêmes. Partout le basalte forme des montagnes géminées et des cônes tronqués ; partout le trapp porphyroïde se manifeste en masses rocheuses de forme bizarre, le granit en cimes légèrement arrondies. Il est vrai aussi que des espèces végétales analogues, des pins et des sapins, décorent les versants des montagnes en Suède comme dans la partie la plus méridionale du Mexique (“). Mais, malgré cette similitude de formes et de contours isolés, le groupement particulier de ces derniers offre le caractère le plus tranché par rapport à l’ensemble.
L’oryclognosie des roches diffère de la géologie, comme l'histoire naturelle spéciale diffère de l’histoire naturelle générale ou de la physionomie de la nature. Georges Forsler dans scs Voyages et ses Opuscules, Goethe dans ses tableaux de la nature épars dans ses œuvres immortelles, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, ont décrit avec une exactitude inimitable le caractère de quelques zones isolées. Ces descriptions sont susceptibles de procurer à l’ame les plus nobles jouissances : bien plus, elles font ressortir comment l’histoire de l’homme et de la civilisation se rattache de la manière la plus intime aux sciences naturelles: car si le commencement de cette civilisation n’est pas exclusivement déterminé par des conditions physiques, au moins sa direction, ainsi que le caractère d’un peuple, l’humeur sombre ou enjouée de l’homme , dépendent-ils principalement des rapports climatériques. Quelle puissante influence le ciel de la Grèce n’a-t-il pas exercée sur ses habitants ! Gomment les nations établies dans la belle et heureuse région comprise entre l’Euphrate, le Ilalys cl la mer
Égée, n’auraient-elles pas été accessibles de bonne heure à l’aménité morale et à la délicatesse des sentiments? Et nos pères n’ ont-ils pas rapporté de ces délicieuses vallées des mœurs plus douces, lorsque l’Europe, replongée dans la barbarie , se précipita , dans son enthousiasme religieux , vers l’Orient sacré? La poésie des Grecs et les chants rudes des peuples primitifs du Nord doivent principalement leur caractère à la physionomie des plantes, des animaux, des vallons qui environnaient le poète, et à l’air dont le souffle le caressait. El pour ne rappeler qu’un exemple emprunté à ce qui nous touche, qui ne se sent pas autrement disposé à l’ombre épaisse des hêtres, sur des collines couronnées de sapins épars, que dans la prairie, où le vent fait bruire le feuillage tremblant du peuplier? Ces vues du * pays natal provoquent en nous un mélancolique recueillement ou des images riantes. L’influence du monde physique sur le moral , cette corrélation mystérieuse entre le sensible et le surnaturel, donnent à l’élude de la nature, contemplée de haut, un attrait tout particulier, encore trop peu apprécié.
Si le caractère des différentes régions lient à la réunion jle toutes les apparences extérieures; s’il est vrai que le ponlour des montagnes, la physionomie des plantes et des animaux, l’azur du ciel, la forme des nuages et la transparence de l’air, déterminent l’impression de l'ensemble* on ne saurait nier que la plus large part en revient à l’aspect du monde végétal. Le monde animal n’est point aussi massé: la mobilité et souvent la petitesse des individus le dérobent à nos regards. Les végétaux, au contraire, parlent à notre imagination par leur fixité et leur grandeur. Leur masse indique leur âge; et là seulement l’âge est en fnème temps l’expression d’une force qui se renouvelle sans cesse. Le dragonnier gigantesque (,a) (il a seize pieds {le diamètre), que j’ai vu dans les îles Canaries, est doué en quelque sorte d’une jeunesse éternelle: il porte encore des fleurs et des fruits. Quand, au commencement du quinzième siècle, les Bélhencourl connurent les îles Fortunées, le dragonnier d’Orolava, aussi sacré pour les indigènes que
l’était, pour les Grecs, l’olivier de la citadelle d’Athènes ou l’orme d’Éphèse, avait les mêmes dimensions colossales qu’aujourd’hui. Sous les tropiques, une forêt d ’hymenæa et de cœsalpmia est comme un monument qui compte peutêtre plus d’un millier d’années.
En jetant un coup d’œil sur les différentes espèces de plantes phanérogames, conservées actuellement dans les herbiers (1S), et dont le nombre s’évalue déjà à plus de quatrevingt-mille, on reconnaît, dans celle quantité prodigieuse, quelques types principaux auxquels on peut ramener beaucoup d’autres. Pour déterminer ces types, dont la beauté individuelle, la distribution et le groupement forment la physionomie végétale d’une contrée, il faut non pas (comme on le fait , par d’autres motifs, dans les systèmes de botanique) s’arrêter aux petits organes de la reproduction, aux enveloppes florales et aux fruits, mais envisager seulement ce tableau massé qui caractérise un paysage. Sans doute des familles entières, du système dit naturel, forment aussi des groupes de végétaux; tels sont les bananiers, les palmiers, les casuarinées et les conifères. Mais le botaniste systématique divise une multitude de groupes que le paysagiste est obligé de réunir. Les massifs de plantes se présentent comme un ensemble confus de feuilles, de tiges et de branches. Le peintre, qui sait allier à son art un sentiment délicat de la nature, distinguera, dans le fond de son paysage, les bois de pins et les bois de palmiers de ceux des hêtres, mais il ne saura pas différencier ces derniers des autres bois analogues.
Seize types végétaux déterminent principalement la physionomie de la nature. Je n’énumère que ceux que j’ai appris à connaître pendant mes voyages dans les deux continents, et en examinant, durant de nombreuses années, la végétation des zones comprises entre 60° de latitude nord et 12° de latitude sud. Certainement le nombre de ces types augmentera considérablement, lorsqu'on aura pénétré plus avant dans l’intérieur des continents, et que l’on y aura découvert de nouvelles espèces végétales. La Flore du sud-est de l’Asie, de l’intérieur de l’Afrique et de la Nouvelle-Hol-
lande, ainsi que la Flore des régions qui, dans l’Amérique méridionale, s’étend du fleuve des Amazones à la province de Chiquilos, nous sont encore presque entièrement incom nues. Que dirait-on si l’on venait à découvrir un pays où des champignons ligneux, le camomyce rangiferim , ou des mousses, formeraient des arbres élevés? Ne rencontre-t-on pas déjà en Allemagne une mousse arborescente, le ncheru dendroïdes? Celui qui découvrirait une forêt de mousses en arbres ne serait probablement pas moins supris que l’Européen qui voit pour la première fois des bambusacées, ces graminées arborescentes, et des fougères tropicales, souvent plus éleveés que nos tilleuls et nos aunes. La grandeur absolue et le degré de développement des végétaux et des animaux, qui appartiennent à une même famille, sont réglés par des lois encore inconnues. Dans chacune des grandes divisions du règne animal (insectes, crustacés, reptiles , poissons , oiseaux , mammifères), les dimensions du corps oscillent entre certaines limites extrêmes. L’amplitude de ces oscillations, fixée jusqu’à présent par l’observation , peut être rectifiée par la découverte de nouvelles espèces animales.
Pour les animaux terrestres, les conditions de température, dépendant des degrés de latitude, paraissent principalement avoir favorisé le développement primordial des organes. La forme mince et svelte de notre lézard atteint, dans le sud, les proportions colossales du terrible crocodile à corps lourd et cuirassé. La forme d’un de nos plus petits animaux domestiques se trouve reproduite, sur une grande échelle, dans le tigre, dans le lion et le jaguar, chats monstrueux de l’Afrique et de l’Amérique. Si nous pénétrons dans l’intérieur de la terre, si nous fouillons les catacombes des plantes et des animaux, les fossiles ne témoigneront pas seulement d’une répartition de formes en contradiction avec nos climats actuels, ils nous montreront aussi des corps gigantesques qui contrastent avec ceux qui nous entourent aujourd’hui, comme la simplicité des héros de la Grèce antique contraste avec ce que nous désignons maintenant sous le nom de grandeur de caractère. S’il est vrai que la tempé-
rature du globe a subi des changements considérables, peutêtre périodiques, et que le rapport entre la nrîer et le con tinent, ou que la hauteur et la pression (u) de l’océan aé rien, n’ont pas toujours été les mêmes, la physionomie de la nature , ainsi que la grandeur et la forme des êtres organisés auront dû également éprouver de nombreuses modifications. De puissants pachydermes, les mastodontes éléphantoïdeg, le mylodon robustus d’Owen et le cobs&ochelys, tortue terrestre de six pieds de haut, peuplaient jadis des forêts de lépidodendrons gigantesques , de stigmaria caeliformes et d’innombrables cycadées. Ne pouvant embrasser dans un seul tableau les traits physionomiques actuels de notre planète vieillissante, je n’ose mettre en relief que les caractères qui conviennent principalement à chaque groupe de plantes. Quelque riche et flexible que soit notre langue, c’est néanmoins une entreprise difficile de rendre par des mots ce qui ne doit être représenté que par l’art imitatif du peintre. Puissé^jc prévenir l’ennui que doit inévilable- . ment causer au lecteur toute énumération de types isolés !
Nous commencerons par tes palmiers (**), la plus élevée et la plus noble de toutes les formes végétales. De tout temps les peuples leur ont adjugé le prix de la beauté; et c’est dans la zone asiatique des palmiers et dans les régions avoisinantes que régnait la première civilisation humaine. Leurs stipes hauts, élancés, annelés, et quelquefois. garnis de piquants, sont surmontés d’un feuillage dressé, luisant, tantôt flabelliforme, tantôt penné. Les feuilles sont souvent frisées comme celles de certaines graminées. D’après nos observations, exécutées avec soin, la tige lisse atteint une hauteur de cent quatre-vingts pieds. Les palmiers diminuent de grandeur et de magnificence de l’équateur à la zone tempérée. L’Europe, parmi ses plantes indigènes, n’a qu’un seul réprésentant de cette famille : c’est le palmier nain du littoral méditerranéen, le chamœrops humilis, qui , en Espagne et en Italie s’avance jusqu’à 44° de latitude nord. Le véritable climat des palmiers. a une température annuelle moyenne de 20 ’/a à 22° Réaumur. Cependant le dattier, qui nous vient de l’Afrique , palmier beaucoup moins beau
que les autres espèces de ce groupe, croît encore dans des contrées de l’Europe méridionale où la température moyenne n’est que de 12° à 15° </a. Des tiges de palmiers et des squelettes d’éléphants gisent ensevelis, au nord de l’Europe, dans les entrailles de la terre; leur position tend à prouver qu’ils n’ont pas été entraînés par l’eau depuis les tropiques vers les pôles, mais que dans les grandes révolutions du globe, les climats, ainsi que la physionomie de la nature qui est sous leur dépendance, ont été diversement modifiés.
Aux palmiers s’associent, dans toutes les parties du monde, les bumniers, les scitaminées et les musacées (heliconia, amomum , slrelUzta) des bolauistes. Leur lige plus basse , mais plus succulente, presque herbacée, est couronnée de feuilles d’un tissu mince et lâche, à nervures tendres, d’un éclat soyeux. Les bois de bananiers font la parure des contrées chaudes et humides. Leur fruit est la base de l’alimentation de presque tous les habitants de la zone torride. Comme les céréales farineuses du Nord, les bananiers ae- , compagnent l’homme dès la première enfance de la civilisation (16). Des traditions sémitiques placent la demeure primitive de celte plante alimentaire sur les bords de l’Euphrate; d’autres la transportent, avec plus de probabilité, au pied des monts Himalaya dans l’Inde. Selon les légendes grecques, les champs d’Enna, en Sicile, étaient la patrie fortunée des céréales. Les fruits de Cérès, répandus par la culture dans la terre boréale, embellissent peu l’aspect de la nature par leurs champs vastes et uniformes, tandis que le bananier, que le colon des tropiques multiplie par des plantations, forme un des types les plus beaux et les plus nobles du règne végétal.
Le groupe des malvacées (*7) et des bombacées est représenté par les ceiba, les cavanillesia et les cheiroslemon du Mexique, plantes à tiges courtes d’une grosseur énorme, à feuilles cotonneuses, grandes, cordiformes ou découpées, et à fleurs superbes, souvent rouge pourpre. A ce groupe appartient Xadamonia digüata ou arbre à pain de singe, dont le tronc, bien que d’une hauteur médiocre, a quelque-
fois trente pieds de diamètre, et qui est probablement le plus grand et le plus ancien monument de la vie organique sur notre planète. C’est en Italie que les malvacées commencent déjà à revêtir la forme caractéristique de la végétation méridionale.
Dans l’ancien continent, notre zone tempérée est malheureusement tout à fait privée de la parure de ces feuilles si délicatement pennées, auxquelles on reconnaît les mimosées (*8), dont la forme est représentée par les acacia, desmal I tu s, gleditschia, por/eria, tamarindus. Ce beau groupe ne manque pas aux États-Unis d’Amérique, où, à latitude égale, la végétation est plus variée et plus luxuriante qu’en Europe. Les mimosées offrent, à peu près comme les pins d’Italie, ordinairement une disposition ombelliforme des branches. Le bleu foncé du ciel tropical, qui perce entre les feuilles délicatement pennées, est d'un effet extrêmement pittoresque.
Les éricacées (,9) appartiennent la plupart à l’Afrique. A ce groupe se rattachent, par leur aspect ou physionomie générale, les épacridées, les diosmées, beaucoup de proléacées, et les acacias australiens à pétioles foliacés (phyllodes). Ces plantes ont par leur feuillage quelque ressemblance avec le groupe des conifères, tandis que par l’abondance de leurs fleurs urcéolées elles forment avec ce groupe un contraste charmant. Les bruyères arborescentes, comme plusieurs autres végétaux de l’Afrique, atteignent la rive septentrionale de la Méditerranée. Elles parent l’Italie, comme les cistées frutescentes le midi de l’Espagne. C’est sur le penchant du pic de Teyde, dans l’île de Ténériffe , que je les ai vues croître avec le plus de vigueur. Dans les contrées de la Baltique et plus au nord, on redoute les bruyères, comme un signe de l’aridité et de la stérilité du sol. Nos erica (calluna) vulgarts, e. letralix , e. carnea, e. einerea , e. ciliaris, sont des plantes sociales dont l’envahissement est depuis des siècles combattu avec assez peu de succès par les peuples agriculteurs. N’est-il pas singulier que le genre type de la famille des éricacées ne soit propre qu'à l’un des côtés de notre planète? Des trois cents espèces d’erica actuel-
lement connues, une seule se trouve dans le nouveau monde : on la rencontre depuis la Pensylvanie et le Labrador jusqu’à Noulka et Alasclika.
Les cactées (ao) sont, au contraire, exclusivement propres au nouveau continent; les unes ont une forme globuleuse, les autres sont articulées, d’autres enfin, semblables à des colonnes à arêtes, s’élèvent comme des tuyaux d’orgue. Ce groupe forme le contraste le plus frappant avec l’aspect des liliacées et des bananiers. 11 comprend ces plantes que Bernardin de Saint-Pierre a si heureusement appelées les sources végétales du désert. Dans les plaines privées d’eau de l’Amérique méridionale , les animaux, tourmentés de la soif, cherchent le melocactus, plante globuleuse, à moitié ensevelie dans le sable aride, et qui cache son intérieur juteux sous des piquants /ormidables. Les cactus cierges atteignent jusqu’à trente pieds de hauteur; disposés en branches de candélabre et souvent couverts de lichens, ils rappellent, par leur physionomie, certaines euphorbes d’Afrique.
Tandis que les cactées forment des oasis verdoyantes au milieu des déserts dénués de plantes, les orchidées (*‘) animent les fentes des rochers nus et les troncs d’arbres carbonisés par le soleil des tropiques. Les vanilles se distinguent par leurs feuilles succulentes, d’un vert clair, et par leurs fleurs aux couleurs variées, d’une structure singulière. Les fleurs des orchidées ressemblent les unes à des insectes ailés, les autres aux oiseaux mouches qu’attire le parfum des nectaires. La vie d’un homme ne suffirait pas pour peindre les orchidées superbes qui, dans un espace même restreint, décorent les vallons étroits et profonds de la chaîne du Pérou.
Comme la plupart des cactées, les casuarinées (**) sont sans feuilles. Ce groupe de plantes appartient exclusivement aux îles de la mer du Sud et aux Indes orientales. Il comprend des arbres dont les branches sont articulées comme nos prèles. Cependant on trouve aussi, dans d’autres parties du monde, des traces de ce type plus bizarre que beau. L’equisetum altissimum de Plumier, Yephedra aphylla de
Forskal, espèce de l’Afrique septentrionale, les cotletia du Pérou et le calligonum Pallasia de la Sibérie se rapprochent beaucoup de la forme des casuarinées.
Dans les bananiers, les organes foliacés sont parvenus au maximum d’expansion ; c’est dans les casuarinées et les conifères (23) que ces organes offrent, au contraire, le plus grand rétrécissement. Cependant dans quelques conifères ( dammara , salisburia ) les feuilles sont larges, au lieu d’être aciculaires. Les sapins, les thuya et les cyprès représentent une forme végétale commune dans le Nord, rare sous les tropiques. Leur verdure éternellement fraîche égaye le morne paysage d’hiver. Elle annonce en quelque sorte aux peuples polaires que la neige cl la glace qui couvrent le sol n’atteignent pas, sur notre planète, la vie végétale, inextinguible comme le feu de Prométhée.
Comme chez nous les mousses et les lichens, les orchidées et les pothoïnées (aroïdées) (S4) sont des plantes parasites qui, sous les tropiques, couvrent les troncs d’arbres vieillissants. Les pothoïnées portent, sur des tiges herbacées, charnues, de grandes feuilles sagitlées, ou digitées, ou oblongues, mais toujours à nervures épaisses. Les fleurs des aroïdées, développant de la chaleur vitale, sont renfermées dans des spalhes. Les genres qui représentent cette famille sont les pothos, dracontium, caladium, arum. Ce dernier genre s’avance jusqu’aux bords de la Méditerranée ; en Espagne et en Italie, il caractérise, avec le tussilage charnu , avec les chardons élevés et les acanthes, l’exubérance de la végétation méridionale.
Au groupe des aroïdées s’associent les lianes (9S), si vigoureuses dans la zone torride de l’Amérique méridionale ; telles sont les paullinia, les banisleria, les bignonia et les passiflores. Notre houblon grimpant et nos vignes donnent une faible idée de celle végétation tropicale. Sur les bords de l’Orénoque, les branches apbylles des bauhinia ont souvent quarante pieds de long; les unes retombent perpendiculairement de la cime élevée des swietenia, les autres sont tendues obliquement comme le cordage des mâts de navire. Le chat-tigre y grimpe et en descend avec une merveilleuse adresse.
La forme roide des aloès (iS) bleuâtres contraste avec; les lianes sarmenleuses, flexibles. Leurs liges, quand il >yr en a, sont presque indivises, à anneaux très-rapprochés , et contournées comme des serpents; elles sont couronnées de feuilles succulentes, charnues, longues, acuminées, disposées en rayons compactes. Les aloès à lige élevée ne composent pas des bois comme d’autres plantes sociales ; ils croissent solitaires dan6 des plaines arides, et donnent aux régions tropicales un caractère de mélancolie particulier, pour ainsi dire africain. De celte forme végétale se , rapprochent par la physionomie qu’elles impriment au payw sage, parmi les broméliacées, les pilcaïmées qui s’élèvent des fentes de rochers dans la chaîne des Andes, le grand pournetia pyramidala (Yatschupal/a des hauts plateaux de la Nouvelle-Grenade), l’aloès d’Amérique (agave), le bromelia ananas et le b. karalas; parmi les euphorbiacées , les espèces rares, à lige courte, épaisse, divisée comme les branches d’un candélabre ; parmi les asphodélées , l’aloès d’Afrique et le dragonnier ( dracæna draco ); enfin, parmi les liliacées, l’yucca à fleurs disposées en longues grappes.
Si les aloïdécs sont caractérisées par leur roideur et leur fixité, les graminées (21), particulièrement les graminées arborescentes , le sont par leur gracieuse légèreté, et leur taille svelte et mobile. Les bois de bambous forment des avenues ombragées dans les deux Indes. La lige lisse, souvent inclinée et flottante des graminées tropicales, surpasse en hauteur nos aunes et nos chênes. Déjà en Italie cette forme arborescente des graminées commence , dans le roseau à quenouille ( arundo donax), à se dessiner, et à caractériser le paysage par ses dimensions et sa masse.
Comme la forme des graminées, celle des fougères (28) s’ennoblit aussi dans les régions chaudes. Les fougères en arbre, ayant jusqu’à quarante pieds de haut, présentent l’aspect des palmiers; seulement leur tige est moins élancée, plus courte et plus raboteuse ; leur feuillage est plus délicat, à parenchyme plus lâche, transparent, et finement découpé sur les bords. Les fougères gigantesques habitent presque exclusivement les contrées équinoxiales, tout en
préférant à une chaleur extrême une température modérée. Or la chaleur diminuant en raison de l’élévation du sol , on peut considérer comme le siège principal de ce groupe les montagnes tropicales à deux ou trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Les fougères à hautes tiges accompagnent, dans l’Amérique méridionale, l’arbre bienfaisant qui fournil l’écorce fébrifuge. Ces végétaux associés annoncent l’heureuse région de la terre où règne la douceur d’un printemps éternel.
Aux groupes qui précèdent, j’ajouterai encore d’abord les liliacées (3a) ( amaryllis , ma, gladiolus, pancratium ), remarquables par leurs fleurs magnifiques et par leurs feuilles, semblables à celles des roseaux : l’Afrique australe est leur patrie principale; puis les salicinées (30), indigènes dans toutes les parties du monde, et qui, non pour la forme de leurs feuilles , mais pour leur ramification , sont représentées, dans les hauts plateaux de Quito, par le schinus molle; enfin, les myrtacées (*’) (metrosideros , eucalyptus, escallonia myrtilloides), les mélastomées (3a) et les laurinées (3S).
Ce serait une entreprise digne d’un grand artiste , d’étudier tous ces groupes de plantes, non pas dans les serres ou dans les livres de botanique, mais dans le monde tropical même. Qu'il serait intéressant et instructif pour le paysagiste (34) l’ouvrage qui représenterait ces seize types principaux, d’abord isolés, puis réunis, pour en mieux faire sortir les contrastes! Quoi de plus pittoresque que les fougères en arbre, étendant leur tendre feuillage au-dessus des lauriers-chênes du Mexique ? Quoi de plus charmant qu’un massif de bananiers, ombragés par des bambous et des guadas? C’est à l’artiste qu’il est permis de démembrer les groupes ; sous sa main le grand œuvre de la nature, pour me servir de cette expression, se réduit, comme les ouvrages écrits des hommes, à un petit nombre de traits simples.
C’est sous les rayons ardents du soleil tropical que se développent les plus belles formes végétales. Dans les frimas du nord , les lichens et les mousses couvrent l’écorce des
arbres; sous les tropiques, ce sont les cymbidium et la vanille odoriférante qui animent le tronc des anacardiées et des figuiers gigantesques. La fraîche verdure des feuilles des pothos et des dracontium contraste avec les fleurs des orchidées aux couleurs variées. Les bauhinia, les passiflores grimpantes et les banisteria enlacent le tronc des arbres de la forêt. Des fleurs délicates sortent des racines des theobroma , ainsi que de l'écorce épaisse et rude des crescenlia et des guslavia (**). Dans celle abondance do fleure et de feuilles, dans cette végétation luxuriante et au milieu de ce labyrinthe de lianes, le naturaliste a souvent peine à reconnaître à quelle tige appartiennent les fleure et les feuilles. Un seul arbre, orné de paullinia, de bignonia et de dendrobium, peut former un groupe de plantes qui, séparées les unes des autres, couvriraient un espace considérable.
Sous les tropiques, les végétaux sont turgescents de suc, d’une verdure plus fraîche, ornés de feuilles plus grandes et plus brillantes que dans les plages du nord. Dans les régions équatoriales, on ne voit presque point de ces plantes réunies en société qui donnent à la végétation de l'Europe un aspect si monotone. Des arbres, près de deux fois plus hauts que nos chênes, s’y parent de fleurs, grandes et superbes comme nos lis. Aux rives ombragées de la rivière de la Madeleine, dans l’Amérique méridionale, croît une aristoloche sarmenteuse , dont la fleur a quatre pieds de circonférence: les enfants indiens s’en coiffent dans leurs jeux (36). Dans l’archipel de l’Inde australe , la fleur des aflesia a près de trois pieds de diamètre, et pèse plus de quatorze livres.
La hauteur prodigieuse à laquelle s’élèvent, sous les tropiques, non-seulement quelques montagnes isolées, mais des contrées entières, offre à l’habitant de ces régions un coup d’œil rare. Outre les bois de palmiers et de bananiers, il s’y voit entouré de plantes qui ne semblent appartenir qu’aux pays septentrionaux. Des cyprès, des sapins, des chênes, des épines-vinettes et des aunes, analogues aux nôtres, tapissent les plateaux du Mexique austral.
ainsi que la chaîne des Andes sous l’équateur. Voilà comment la nature a permis à l’habitant de la zone torride de contempler toutes les formes végétales de la terre, de même que, d’un pôle à l’autre, la voûte céleste (37) ne lui dérobe aucun de ses astres, mondes luisants.
Ces jouissances et bien d’autres encore sont interdites : aux peuples du Nord. Bien des arbres et des végétaux, et parmi ceux-ci les plus beaux (palmiers, fougères à hautes tiges, bananiers, graminées arborescentes et mimosas au tendre feuillage penné), leur seront à jamais inconnus. Les plantes maladives, emprisonnées dans nos serres, ne donnent qu’une faible image de la majesté de la végétation tropicale. Mais on peut y suppléer amplement par le perfectionnement de notre langage , par la verve brûlante de la poésie, et par l’art plastique de la peinture. C’est à ces sources si riches que notre imagination puise les tableaux animés d’une nature exotique. Dans le Nord glacé, dans les déserts de bruyères, l’homme solitaire peut s’approprier ce qui s’observe dans les régions les plus lointaines, et se créer, dans son intérieur, un monde libre et impérissable comme l’esprit qui l’enfante.
ÉCLAIRCISSEMENTS ET ADDITIONS
(') Page 207. Au Chimborazo, près de huit mille pieds plus élevé que l‘Etna.
Pendant les violentes brises de terre, on rencontre, au milieu de la mer et à de grandes distances des côtes, de petits oiseaux chanteurs et même des papillons, comme j'en ai moi-même fait plusieurs fois l’observation sur l’océan Pacifique. C’est par la même cause fortuite que des insectes sont entraînés, dans les régions les plus élevées de l’atmosphère, de quinze mille à dix-huit mille pieds au-dessus des plaines. La croûte terrestre, échauffée par le soleil, détermine un courant d’air vertical qui soulève des corps légers, et les pousse de bas en haut. M. Boussingault, excellent chimiste, qui, à l’époque où il était professeur de l’Académie des mines de Santa-Fé de Bogota, visita les montagnes de gneiss de Caracas, fut, pendant son ascension de la cime du Silla, témoin oculaire d“’un phénomène qui confirme merveilleusement l’existence d’un courant d’air vertical. Accompagné de don Mariano de Rivero, il vit, à l’heure de midi, des corps blanchâtres, luisants, s’élever de la vallée de Caracas jusqu’à la cimeduSilla, haute de cinq mille quatre cents pieds, puis retomber lentement sur la côte voisine. Ce jeu dura une heure sans interruption; et ce qu’on avait d’abord pris pour une troupe de petits
oiseaux fut bientôt reconnu pour de petits amas de chaumes graminées. M. Boussingault m’a envoyé quelques-uns de ces chaumes, que le professeur Kunlh jugea aussitôt appartenir à une espèce de Vilfa, genre de graminées qu’on rencontre fréquemment associé à Yagrostis dans les provinces de Cnracas et deCumana; c’était le vilfa terne issi ma de notre Synopsis Plantarum wquinoclialium orbis novi, t. I, p. 205. Saussure trouva des papillons sur le mont Blanc; Ramond en aperçut dans les solitudes qui entourent la cime du mont Perdu. Lorsque, le 23juln 1802, je parvins, avec Bonpland et Charles Montufar, sur le revers oriental du Chimbôrazo, à une hauteur de trois mille seize toises (1809G pieds), hauteur à laquelle le baromètre descendit à treize pouces 11 2/io lignes, nous vîmes des insectes ailés bourdonner autour de nous. Nous reconnûmes que c’étaient des diptères musciforiues; mais sur des crctcs de rocher ( cuchilla ) qui n'avaient souvent que dix pouces de large, au milieu de champs escarpés de neige, il était impossible d'attraper ces insectes. L’élévation à laquelle nous les remarquâmes était à peu près de niveau avec les roches nues de trachyte qui, perçant les neiges éternelles, offraient à nos yeux le lecidea geographica comme dernier vestige de la végétation. Ces petits animaux voltigeaient à deux mille huit cent cinquante toises, hauteur qui dépasse de deux mille quatre cents pieds la cime du mont Blane. Un peu plus bas, à environ deux mille six cents toises, mais toujours au-dessus de la limite des neiges, Bonpland avait vu des papillons jaunâtres raser le sol. — Parmi les mammifères qui vivent le plus près de la limite des neiges éternelles, on observe, sur les Alpes de la Suisse, la marmotte plongée dans le sommeir d’hiver, et un très-petit mulot ( hypudœus nivalis), décrit par Martins. Ce petit rongeur établit, sur le Faulhorn, presque sous la neige, des magasins de racines de plantes alpestres phanérogames. (Jetés de la Société helvétique, 1843, p. 324.) C’est une erreur, fort répandue en Europe, que le chinchilla, ce beau rongeur dont on recherche tant le pelage brillant, soyeux, se rencontre aussi sur les sommets les plus élevés des montagnes du Chili. Le chinchilla laniger de Gay n’habite que la zone inférieure tempérée, el ne dépasse pas, au sud, le parallèle de 35". (Claudio Gay, Historia fisica y politica de Chilej Zoologia, 1844, p. 94.)
Tandis que dans nos Alpes d’Europe on voit les lécidées, les parmeliées et les umbilicariées colorer, par rares plaques, la roche non entièrement couverte de neige, nous avons trouvé, dans la chaîne des Andes, â une hauteur de treize à quatorze
mille pieds, des phanérogames à belles fleurs que nous avons les premiers décrites; telles sont les plantes cotonneuses de culçitium nivale, ç. rufescens, c. reflexum, espelelia grandiftora, e. argentea, sida pichinchensis,ranunculus nubigenus, r. Gusmanni à fleurs rouges ou orangées, et les myrrhis andicola et fragosa arctioïdes, deux petites ombellifères, semblables à des mousses. Sur le versant du Cliimborazo on trouve le saxifraga Boussingaultii, décrit par Adolphe Brongniart: celte planle croît, au delà de la limite des neiges éternelles, sur des blocs de roche détachés, à quatorze mille sept cent quatre-vingt-seize pieds (2466 toises) au-dessus du niveau de la mer, et non pas à dix-sept mille feet (2657 toises), comme le disent deux estima* blés journaux anglais. (Comp. mon Asie centrale, 1. 111, p. 262; Hooker, Journal of Botany , vol. I, 1834, p. 527, et Edinburgh New philosophical Journal, vol. XVII, 1834, p. 580.) La saxifrage, découverte par Boussingault, est probablement de toutes les phanérogames celle qui se montre à la plus grande élévation.
D'après ma triangulation, la hauteur verticale du Chimborazo est de trois mille trois cent cinquante toises (Recueil d'observ. aslron., vol. I, introd., p. lxxu). Ce résultat est la moyenne des données fournies par les académiciens français et espagnols. Les différences principales ne sont pas dues aux méthodes diverses employées pour apprécier la réfraction de la lumière, mais à la réduction des lignes mesurées de station au niveau de la mer. Dans les Andes, celte réduction n'a été faite que par le baromètre; et c'est ainsi que chaque triangulation implique une observation barométrique, dont le résultat varie en raison des formules employées. Dans la chaîne de montagnes d'une masse énorme on obtient de très-petits angles d'altitude, quand on veut déterminer trigonométriquement la plus grande partie de la hauteur totale, et qu'oo établit l’opération dans un point bas et distant, près de la plaine ou du niveau de la mer. l)’un autre côté, dans les hautes montagnes, non seulement il est difficile de trouver une ligne de station convenable, mais la partie qui doit cire déterminée barométriquement augmente à chaque pas que l’on fait pour s'approcher de la montagne. Tels sont les obstacles que doit combattre tout voyageur qni, dans les plaines élevées environnant le sommet des Andes, choisit le point où il doit entreprendre une opération géodésique. J’ai mesuré le Chimborazo dans la plaine de Tapia, couverte de pierres ponces, à l’ouest du rio Chambo, cl à une hauteur de quatorze ccntqualre-
vingt-deux toises, déterminée barométriquement. Les lia nos de Luisa, et surtout la plaine de Stsgun, à dix-neuf cents toises d’élévation, auraient donné de plus grands angles de hauteur. J'avais tout disposé dans celte plaine pour commencer l’opéra J tion, quand la cime du Chimborazo se voila d’un épais nuage: Les philologues accueilleront peut-être avec plaisir quelque» conjectures sur l’étymologie du fameux nom de Chimborazo. Le corregimiento (district) où est situé le Chimborazo s’appelle Chimbo. Suivant la Condamine {Voyage à l'éqïlaleur, 4751, p. 484), chimbo vient de chimpani , traverser un fleuve; de là Chimbo-raço, qui signifierait la neige (le l'autre bord, parce que prés du village de Chimbo on passe une rivière en facedeeette énorme montagne neigeuse. (Dans l’idiome quichna, chimpa veut dire la rive au delà, de l’autre cété; chimpani, passer un fleuve, un pont, etc.) Plusieurs indigènes de la province de Quito m’ont assure que Chimborazo signifie tout simplement la neige de Chimbo. On trouve la même désinence dans Cargmi-razo. Mais razo parait être une locution provinciale. Le jésuite Holguin, dont je possède l’excellent dictionnaire, imprimé à Lima en 4608, Vocabulario de la lengua général de todo el Perullamada lengua Qquichua, 6 del Jnca, ne connaît même pas le mot razo. Le véritable nom de neige est ritti. Mais mon savant ami le professeur Buscbmann fait observer que dans le dialecte chinchaysuyo (au nord de Cuzco, jusqu’à Quito et Paslo) le mot raju(j, lettre apparemment gutturale) signifie neige. Voyez ce mot dans le vocabulaire chinchaysuyo de Juan de Figueredo, annexé à Diego de Torres Rubio, Arte y vocabulario de la lengua Qqui~ chua, reimp. on Lima, 4754, fol. 222 b. Pour la première partie du nom de Chimborazo et pour le nom du village de Chimbo, nous y trouvons {Chimpa et Chimpani n’étant guère admissi-* blés, à cause de l’a) une valeur déterminée dans le mot qquichua Chimpu, qui signifie fil ou frange colorée {senal de lana, hito ô borlilla de colores) , rougeur du ciel {arreboles), halo du soleil et de la lune. On peut essayer de faire dériver de là le nom de la montagne, sans l’intermédiaire de celui du village on du district. Rufin, quelle que soit l’étymologie de Chimborazo, il faudrait écrire ce mot, en péruvien, Chimporazoj car on sait que les Péruviens ne connaissent pas le b. 1
Mais peut-être le nom de cette montagne n’a-t-il rien de commua avec la langue des Incas, et remonte-t-il à une époque fort reculée. H est certain, d’après la tradition jusqu’ici généralement admise, que la langue des Incas ou Qquichua avait été introduite!
dans le royaume de Quito peu de temps avant l’arrivée des Espagnols, et que le pourouay, aujourd'hui éteint, y était l'idiome domioaot. D'autres noms de montagnes, tels que Pichincha, Ilinissa, Colopaxi, n'ont aucune signification dans la langue des locas; ils sont donc incontestablement d’une origine antérieure à l’introduction du culte du soleil et de la langue de cour des souverains de Cuzco. — Dans tous les pays, les noms de montagnes et de fleuves sont au nombre des monuments linguistiques les plus anciens et les plus authentiques. Mon frère Guillaume de Ilumboldt a fait de ces noms un usage ingénieux dans ses recherches sur la diffusion primitive des peuplades ibériques. Ce n’est pas sans surprise que l’on a entendu récemment assurer (Velasco, Historia de Quito , I. L, p. 185) « que les Incas Tupac Yupanqui et Huayna Capac furent étonnés, lors de leur première conquête de Quito, d'y trouver déjà un dialecte de leur langue qquichua parmi les indigènes. » Cependant Prescott regarde celte opinion comme trés-hasardée (Hist. of the conquest of Peru, vol. I, p. 125).
En mettant le col du Saint-Gothard, le mont Athos ou le Righi sur le sommet du Chimborazo, on a la hauteur qu’on attribue actuellement au Dhawalaghiri dans les montagnes de l’Himalaya. Le géologue, qui s’élève à des vues générales sur l’intérieur du globe, regarde non pas les directions, mais les hauteurs relatives des crêtes de rochers que nous appelons chaînes de montagnes, comme un phénomène si misérable, qu’il ne sera pas surpris si un jour on découvre, entre l’Hiinalaya et l’Altaï, d'autres cimes qui surpasseront le Dhawalaghiri et leDjawahir autant que ceux-ci surpassent le Chimborazo. (Voy. mes Pue* de* Cordillères et monuments des peuples indigènes de l'Amérique, t. I, p. 116, et Ueber zwei Persuche den Chimborazo zu besteigen, dans Schumacher's Jahrbuch für 1857, p. 176.) — Malgré la latitude nord de 29° à 50° Qa, les montagnes de l’Asie sont aussi accessibles que les Andes du Pérou dans la région tropicale, grâce à la chaleur que réfléchit le plateau de l'intérieur, et qui, sur le versant septentrional de {'Himalaya, élève, durant l’été, la limite des neiges. Le capitaine Gérard s’est élevé sqr le Tarhigang à une hauteur qui dépasse peut-être de cent dix pieds celle que j’ai atteinte sur le Chimborazo. (Voy. Critica Hesearches on philology and geography, 1824, p. 144.) Malheureusement ees ascensions, comme je l’ai dit ailleurs plus amplement, ne sont pas d'un très-grand intérêt scientifique, bien qu’elles.occupent beaucoup la curiosité du publie.
(*) Page 208. Le condor, ce géant des vautours.
■ • • . ■ .i i • . - ri. . ••• / î if
J’ai donné ailleurs l’histoire naturelle, si défigurée avant mon voyage, du condor ( sarcoramphus condor Duméril), nommé cuntur dans la langue des Incas, et manque chez les Araucans dü Chili. (Voy. mon Recueil d' observations de zoologie et d'anatomie comparée, vol. I, p. 20-45.) J’ai dessiné d’après nature la tête du condor grandeur naturelle, et je l’ai fait graver. Après le condor le lœmmergeier de la Suisse et le falco destmetor Daud. (probablement le falco Harpya Lin.) sont les plus grands oiseaux volants.
La région que l’on peut regarder comme le séjour habituel du condor commence à une hauteur égale à cèlle del’Ema. Elle embrasse des couches d’air qui sont élevées de dix à dix-huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer. M. Tschudi ( Fauna Peruana, Ornithol., p. 12) a vu voltiger, sur le Puna, à une hauteur de treize mille sept cents pieds, des colibris qui font des pérégrinations estivales, au nord, jusqu’au 61° de latitude sur la côte occidentale de l’Amérique du Nord, et au sud, jusqu’à l’archipel de la terre de Feu. On aime à comparer les petites choses aux grandes. Parmi les condors, les plus grands individus que l’on trouve aux environs de Quito, dans la chaîne des Andes, ont quatorze pieds d’envergure; les plus petits n’ont que huit pieds. D’après ces dimensions, et d’après l’angle sous lequel cet oiseau paraissait quelquefois perpendiculairement audessus de notre tète, on peut juger de la hauteur énorme à laquelle le condor s’élève par un ciel clair. Un angle visuel de quatre minutes donne, par exemple, une distance verticale de six mille huit cent soixante-seize pieds. Or la caverne (Machay) d’Antisana, située vis-à-vis du mont Ghussulongo, et au-dessus de laquelle nous mesurâmes l’oiseau planant sur la chaîne des Andes du Quito, est à quatorze mille neuf cent cinquante-huit pieds au-dessus du niveau de l’océan Pacifique. La hauteur absolue que le condor atteignit était donc de vingt et un mille huit cent trente-quatre pieds, hauteur à laquelle le baromètre marque à peine douze pouces, mais qui ne dépasse pas encore les cimes les plus élevées de l’Himalaya. C'est un phénomène physiologiquement remarquable que cet oiseau, qui, dans son vol giratoire, plane pendant des heures entières dans les régions d’un air si raréfié, s’abat quelquefois tout à coup, comme scrr le revers occidental du volcan Pichincha, jusqu’au bord de la mer, et traverse en quelques secondes, pour ainsi dire, tous les
climats. A vingt-deux mille pieds d’élévation, les saes membraneux aériens du condor, qui se sont emplis dans les régions basses, doivent se gonfler prodigieusement.
Ulloa manifesta, il y a déjà plus d’un siècle, son étonnement de ce que le vautour des Andes pût planer à des hauteurs où la pression atmosphérique était au-dessous dequatorzepoucesfFoyage de V Amérique méridionale , t. II, p. 2, 1752; Observations astronomiques et physiques , p. HO). On croyait alors, d'après l’analogie des expériences faites avec la machine pneumatique, qu’aucun animal ne pouvait vivre sous cette faible pression. J'ai vu moi-même, comme je l’ai dit plus haut, le baromètre descendre, sur le Chimborato, à treize pouces H 2/10 lignes. Mon ami Gay-Lussac a respiré, pendant un quart d'heure, un air dont la pression n’était que de douze pouces 1 Vio ligne. A ces hauteurs, l’homme, déjà fatigué par des efforts musculaires, se trouve dans un état asthénique très-pénible. Le condor, au contraire, parait remplir la fonction respiratoire avec une égale facilité à vingt-huit et à douze pouces de pression atmosphérique. C’est probablement de tous les êtres vivants celui qui volontairement s’éloigne le plus de la surface de notre globe. Je dis volontairement; car de petits insectes et des infusoires siliceux sont, pour le répéter, emportés encore plus haut par des courants d'air ascendant. Vraisemblablement le vol du condor est encore plus élevé que ne l'indique le calcul. Sur le Cotopaxi, dans la plaine de Suniguaicu, couverte de pierres ponces et élevée de treize mille cinq cent soixante-dix-huit pieds, je me rappelle avoir vu cet oiseau planer au-dessus de moi sous la forme d’un point noir. Mais quel est le minimum de l'angle sous lequel on distingue des objets faiblement éclairés? Leur forme (dimension de longueur) a une grande influence sur le minimum de cet angle. D’ailleurs, la traasparence de l'air des montagnes sous l'équateur est si grande, que dans la province de Quito, comme je l'ai fait voir dans un autre endroit, nous distinguâmes à l’œil nu, à une distance horizontale de quatre-vingt-quatre mille cent trente-deux pieds, conséquemment sous un angle de treize secondes, le manteau blanc ( poncho ) d’une personne à cheval. Cette personne était mon ami Bonpland, que nous aperçûmes de la villa du marquis de Selvalegre: sa figure en mouvement se dessinait sur une paroi de roc noir du volcan de Pichincha. Les paratonnerres, comme en général les objets minces, étendus en longueur, se voient, comme l’a observé Arago, à de très-grandes distances et sous de très- petits angles.
Ce que j'ai dit, dans ma Monographie du Condor (p. 26-45), sur les mœurs de ce puissant oiseau dans les montagnes de Quito et du Pérou, est confirmé par le récit d’un voyageur récent, M. Gay, qui a exploré tout le Chili, et consigné ses observations dans son excellente Hisloria fisica y politica de Chile. Cet oiseau, qui, chose remarquable, ne pénètre pas, à l’exemple des lamas, vigognes, alpacas et guanacos, au nord (en deçà de l’équateur) jusqu'à la nouvelle-Grenade, s’avance au sud jusqu’au détroit de Magellan. Au Chili, comme dans les plaines élevées de Quito, les condors, qui d’ordinaire vivent par couple ou meme solitaires, se réunissent en troupes pour attaquer dos agneaux et des veaux, ou pour ravir de jeunes guanacos (guanacillos). Le dommage qu’ils causent annuellement parmi les troupeaux de moutons, de chèvres et de bestiaux, ainsi que parmi les vigognes, les alpacas et les guanacos sauvages, est très-considérable. Les habitants du Chili prétendent que le condor, dans la captivité, peut supporter la faim pendant quarante jours. Mais à l’état de liberté sa voracité est extrême: comme tout vautour, il est surtout friand de chair morte.
Au Chili, comme au Pérou, on fait avee succès la chasse du condor à l’aide de palissades, pareeque , l'oiseau alourdi par la chair qu'il a dévorée, est obligé de courir un eertain espace avec les ailes demi-déployées, pour prendre son essor. A cet effet, ou fait un enclos autour d'un bétail mort qui offre un commencement de putréfaction: les condors s’attroupent dans cet espace étroit; et comme ils sont doublement empêchés de s’envoler et par l’excès de chair qu'ils ont dévorée et par les palissades qui rétrécissent l’espace, ils sont tués à coups de bâton par les paysans, ou pris vivants au moyen de lacs (lazos). Sur les monnaies du Chili frappées aussitôt après la première déclaration de l’indépendance politique du pays, on voit le condor représenté comme symbole de la force. (Claudio Gay, Historia fisica y politica de Chile, publicada bajo los auspicios del supremo Gobiemoj Zoologia , p. 194*198.)
Dans la grande économie de la nature, les gallinazos, espèce de vautour nombreuse en individus, sont beaucoup plus utiles que les condors pour détruire et enlever les substances animales en putréfaction, et purifier ainsi l’air dans le voisinage des habitations. J'ai vu, dans l'Amérique tropicale, quelquefois soixante-dix à quatre-vingts de ces oiseaux réunis autour d’un bœuf mort. Je puis, en outre, attester comme témoin oculaire un fait tout récemment révoqué en doute par des ornithologues.
savoir, que l’apparition d’un seul vautour royal, bien qu’il ne soit pas plus grand que les gallinazos, met en fuite toute une troupe de ces derniers. Il n’y a jamais de lutte; caries gallinazos, dont il y a deux espèces (cathartes urubu et c. aura ) malheureusement faciles à confondre par leur nomenclature, prennent l’alarme à la vue du courageux sarcoramphus papa su beau plumage. De même que les anciens Égyptiens protégeaient les perenoptères purificateurs de l’air, de même aussi les Péruviens punissent d'une amende (multa), qui peut, suivant Gay, s’élever jusqu’à trois cents piastres dans quelques villes, pour chaque gnllinazo tué méchamment. Il est à remarquer que cet oiseau rapace, pris jeune, s’attaehe, comme l’avait déjà attesté ddn Félix de Àzara, tellement à celui qui l’élève, qu’il l'accompagne pendant de longs voyages, en suivant au vol la voiture dans les pampas.
(’) Page 208. Carapace qui enveloppe leurs corps translucides. •
Fontana rapporte, dans son excellent ouvrage sur le venin des vipères , t. I, p. 62, qu’il avait réussi, avec une goutte d’eau à révivifier en deux heures un rotifère qui était desséché, et gisait immobile depuis deux ans et demi. Quant à cette action de l’eau , voy. mes Expériences sur l'irritabilité de la fibre musculaire et nerveuse, t. II, p. 250.
La révocation des rotifères est devenue dans ces derniers temps, depuis qu’on fait des observalions plus exaetes et qu’on les contrôle plus sévèrement, l’objet d’une vive discussion. Baker prétendit avoir ressuscité, en 1771, de petites anguilles d’empois, que Necdham lui avait données en 1744.François Bauer a vu son vibrio trilici desséché depuis quatre ans, se ranimer au contact de l’eau. Un observateur extrêmement consciencieux et habile, M. Doyère, déduit de ses belles expériences ( Mémoires sur les tardigrades et sur leur propriété de revenir à la vie, 4842) les résultats suivants: Les rotifères reviennent à la vie, c’est-à-dire qu’ils sont susceptibles de passer de l’immobilité à l’état de mouvement, lors même qu’ils ont été auparavant refroidis jusqu’à 19° 2 Réaum. au-dessous du point décongélation, ou qu’ils ont été chauffés jusqu’à 56°. Ils conservent la propriété de ressusciter en apparence dans le sable sec, jusqu'à une température de 56° 4'; mais ils perdent cette propriété, et restent inexpiables, lorsqu’on les chauffe dans le saôfe umide seulement usqu’à 44°. (Doyère, p. 149.) Une dessiccation de vingt-huit purs dans le vide barométrique, même en employant le chlo-
rure calcique ou l'acidc sulfurique (p. 430-133), n’empêche pas la possibilité de la révivification. < . >!. « i -, •><,■
Doyère a vu les rotiféres, même desséchés à nu, renaître lentement à la vie; ce qu'avait nié Spnllanzani (pi 447 et 420),’ « Toute dessiccation, dit Doyère, faite à la température ordinaire pourrait souffrir des objections auxquelles l'emploi du vide sec n’eût peut-être pas complètement répondu; mais en voyant les tardigrades périr irrévocablement à une température de 44°, si leurs tissus sont pénétrés d'eau, tandis que desséchés ils supportent sans périr une chaleur qu'on peut évaluer à 96° Réaum. on doit être disposé à admettre que la révivification n’a dans l’animal d’autres conditions que l'intégrité de composition et de connexions organiques. » — Les sporules ou cellules germinatives des végétaux cryptogames, que Kunth compare aux bulbilles de certaines plantes phanérogames, conservent aussi la faculté de germer à une température trés-élévée. D’après lesexpériences très-récentes de Payen, les sporules d’un petit champignon ( oïdium aurantiacum) qui tapisse la croûte du pain sous forme d'une moisissure plumeuse, rougeâtre, no perd pas sa force végétative, si, avant de le répandre sur de la pâte de pain non corrompue, on l’expose dans des tubes fermés, pendant une demi-heure, à une température de 67 à 78°. La monade merveilleuse ( monas prodigiosa), nouvellement découverte, qui produit des taches sanguines dans les substances farineuses, ne pourrait-elle pas se trouver mêlée à ces petits champignons Y Ehrenberg, dans son grand ouvrage sur les infusoires (p. 492- 496), a donné l'histoire la plus complète des travaux qu’on a publiés sur la révivification des rotiféres. Il pense que, malgré, tous les moyens de dessiccation employés, l’animalcule, dans sa mort apparente, conserve encore du liquide organique, il conteste l’hypothèse de la vie latente : « la mort n'est pas une suspension, mais un manque de vie. »
Le sommeil d’hiver dans les animaux à sang chaud et à sang: froid, tels que les myox us, les marmottes, les hirondelles deri-j vage ( hirundo riparia, d’après le témoignage de Cuvier, Règtu animal, 4829, t. I, p. 396) les grenouilles et les crapauds, témoigne d’une diminution, sinon d’une suspension complète, des fonctions organiques. Les grenouilles que la chaleur réveille di sommeil d’hiver peuvent séjourner sous l’eau, sans s’nspbyxiei; huit fois plus longtemps que les grenouilles à l’époque delà reproduction. Le poumon qui vient de reprendre sa fonction parait, après un long engourdissement, n’avoir pas besoin, peu
dont quelque temps, d'une grande activité. L’ensevelissement hibernal, non douteux, de l'hirondelle de rivage dans des marais, est un phénomène d'autant plus étrange, que la fonction respiratoire est extrêmement énergique dans la classe des oiseaux; car, d’après les expériences de Lavoisier, deux petits moineaux, è l’état ordinaire, décomposent, dans un même laps de temps , autant d’air atmosphérique qu’un cochon d'Inde. ( Mémoires de Chimie, t. I, p. 119.) Il faut ajouter que le sommeil d’hiver de l'hirondelle de rivage a été observé, non pas dans toute l’espèce, mais chez quelques individus seulement. (Milne Edwards, Éléments de zoologie * 1854, p. 543.)
Si dans la zone froide la soustraction de chaleur détermine chez quelques animaux le sommeil hibernal, les pays tropicaux offrent un phénomène analogue, insuffisamment étudié, dans ce que j’ai nommé le sommeil estival (Relation historique , t. II, p. 192 e 626). La sécheresse et une température élevée constante diminuent, comme le froid de l’hiver, l’irritabilité vitale. Toute l’île de Madagascar, sauf une très-petite partie de la pointe méridionale, est située dans la zone tropicale; et, comme l’avait déjà observé Bruguière, les tenrecs (centenes, Illiger), semblables aux porcs-épics, dont une espèce ( c. ecaudatus) a été introduite à l'ile de France (à 20® 9” de latitude) s’y engourdit pendant les grandes chaleurs. La raison objectée par Desjardins, que l’époque de ce sommeil coïncide avec l’hiver de l’hémisphère austral, ne saurait, dans un pays où la température moyenne du mois le plus froid dépasse encore de 3 degrés la moyenne du mois le plus chaud à Paris, changer le sommeil estival trimensuel du tenrec, à Madagascar et à Port-Louis sur l’ile de France, en un sommeil hibernal.
C’est ainsi que, dans la saison chaude et sèche, on voit enfoncés immobiles, dans la terre durcie, le crocodile des ilanos de Vénézuéla, les tortues terrestres et fluviatiles de l’Orénoque, le boa gigantesque, et plusieurs autres petites espèces de serpents. Le missionnaireGilii raconte que les indigènes, en cherchant les terekais engourdis (tortues terrestres enfoncées à plus de quinze ou seize pouces dans la vase desséchée), sout souvent piqués par les serpents qui se réveillent soudain, et qui s’étaient enterrés avec les tortues. Un excellent observateur, le docteur Peters, qui vient d’arriver de la côte orientale de l’Afrique, m’écrit ce qui suit: « Dans mon court séjour à Madagascar,je n’ai pu prendre des renseignements exacts sur le tenrcc; mais je sais très-bien que dans la partie de l’Afrique orientale, où j’ai
passé plusieurs années, il y a diverses espèces de tortues ( pen tonyx et trionyx) qui, pendant la saison sèche de cette région tropicale, restent des mois entiers ensevelies dans la terre durcie, aride, sans prendre de nourriture. Dans les endroits desséchés des marais, la lépidosirène reste aussi, de mai en décembre, déroulée et immobile dans le sol, dur comme de la pierre. »
Nous trouvons ainsi chez plusieurs classes d’animaux trèsdifférents un affaiblissement de certaines fonctions vitales , et, chose surprenante, sans que des êtres voisins, appartenant à une seule et même famille, n’offrent rien de semblable. Le glouton septentrional ( gulo ), qui a de la parenté avec le blaireau (mefes), ne dort pas, comme celui-ci, pendant l’hiver; tandis que, d’après l’observation de Cuvier, « un myoxus du Sénégal ( myoxus Coupeii), qui, dans sa patrie tropicale, n’était peutètrè jamais tombé dans le sommeil hibernal, s’endormit à l’entrée de l’hiver , dès la première année de son arrivée en Europe. * L’affaiblissement des fonctions vitales est gradué suivant qu’il porte sur la nutrition, sur la respiration, sur la myotilité, ou sur le système cérébral et nerveux. Le sommeil hibernal de l’ours solitaire, comme celui du blaireau, n’est accompagné d’aucun engourdissement; c'est pourquoi le réveil de ces animaux est si facile, et, ainsi qu’on me l’a souvent raconté en Sibérie, si dangereux pour le chasseur et le paysan. En tenant compte de la gradation et de l’enchaînement des phénomènes, on arriva an minimum de la vie dans les êtres microscopiques, qui, en partie avec des ovaires verts et au moment de la division spontanée, se précipitent des brouillards météoriques de l’Atlantique. La révivification apparente des rotifères et des infusoires siliceux n’est que le renouvellement de fonctions organiques longtemps affaiblies; c’est l’état d’une vie, jamais complètement éteinte, qui se ranime par quelque moyen irritant. Les phénomènes physiologiques ne sont saisissables que lorsqu’on les poursuit dans toute la série de leurs analogues.
(') Page 209. Sur les ailes des insectes.
Autrefois on attribuait presque exclusivement au vent le transport du pollen destiné à féconder les fleurs de sexe séparé. Kœlreuter et Sprengel ont montré avec une grande sagacité que les abeilles, les guêpes et une multitude de petits insectes ailés jouaient en cela le rôle principal. Je dis le rôle principal ; car prétendre que la fécondation du pistil est impossible sans l in-
tcrvention de ces petits animaux, c’est une opinion qui ne parait pas s’accorder avec les procédés de la nature, comme Willdenow l'a prouvé d’une manière précise (Grundriss der Rrâuterkunde, 4* édition; Berl., 1805, p. 405-412). D’un aulre côté, il est à remarquer que la dichogamie, les macules, les taches colorées, indices de la présence des nectaires (vaisseaux de miel), et la fécondation par l'intermédiaire des insectes , sont des circonstances en général presque inséparablement liées entre elles. (Comp. Auguste de Saint-Hilaire, Leçons de botanique, 1840, p. 505-571.)
L’opinion souvent reproduite depuis Spallanzani, que le chanvre commun ( cannabis saliva), dioïque, introduit de la Perse en Europe, donne des graines mûres sans le voisinage des vaisseaux polliniques, a été suffisamment réfutée par des expériences récentes. En effet, on a constaté que lorsqu’on obtenait de ces graines, il y avait, à côté de l’ovaire, des anthères à l’état rudimentaire, susceptibles de fournir quelques granules de pollen. Un tel hermaphrodisme est fréquent dans toute la famille des urticées; mais un phénomène singulier, jusqu’à présent inexpliqué, est offert, dans les serres de Kew, par un petit arbuste dc*la Nouvelle-Hollande, le cælebogyne de Smith. Cette plante phanérogame produit, en Angleterre, des semences mûres, sans qu’on y remarque aucune trace d’organes mâles, et sans que le pollen soit apporté d’ailleurs par des espèces voisines. •< Un genre d’euphorbiacécs (?), assez nouvellement décrit, mais cultivé depuis plusieurs années dans les serres d’Angleterre, le cælebogyne, y a plusieurs fois fructifié; et ses graines étaient évidemment parfaites, puisque non-seulement on y a observé un embryon bien constitué, mais qu’en le semant, cet embryon s’est développé en une plante semblable. Or les fleurs sont dioïques. On ne connaît et ne possède pas (en Angleterre) de pieds mâles; et les recherches les plus minutieuses, faites par les meilleurs observateurs, n’ont pu jusqu’ici faire découvrir la moindre trace d’anthères ou seulement de pollen. L'embryon ne venait donc pas de ce pollen, qui en manque entièrement: il a dû se former de toute pièce dons l’ovule. «Voilà ce que rapporte un botaniste ingénieux, Adrien de Jussieu, dans son Cours élémentaire de botanique (1840), p. 403.
Pour avoir quelques nouveaux détails sur ce phénomène physiologique, si important et isolé, je m'adressai naguère à mon jeune ami M. Joseph llooker, qui, après son voyage antarctique avec Sir James Ross, vient de se joindre à la grande expédition
Ihfbélhaine de l’Himalaya. A son arrivée à Alexandrie vers la fin de décembre 1847, avant de s’embarquer à Suez,M. Hooker m’écrivit: « Notre cœlebogyne continue de fleurir chez mon père, à Kew, ainsi que dans le jardin de Y fforlldullural socielyj il amène régulièrement ses graines à maturité. Je l’ai examiné exactement à diverses reprises, et je n’ai pu voir ni des ulricules polliniques pénétrer dans les stigmates, ni des traces de la présence de ces utricules dans le style et la chalaze. Les fleurs mâles que j'ai
dans mon herbier sont sous forme de petits chatons. »
(a) Page 210. Brillent comme des astres.
La phosphorescence de l’Océan est un des plus beaux phénomènes qui excitent l'admiration, lors même qu’on le voit se renouveler chaque nuit durant des mois entiers. La mer est phosphorescente sous toutes les zones; mais celui qui n’a pas vu ce phénomène sous les tropiques, particulièrement dans l'océan Pacifique, ne saurait se faire qu’une idée imparfaite de la majesté d’un spectacle si grandiose. Lorsqu’un vaisseau de guerre fend, par une brise fraîche, les flots écumeux, le spectateur, debout sur une des galeries latérales, ne peut se rassasier du coup d’œil que présente le choc des vagues. Chaque fois que le vaisseau s’incline et découvre le flanc, on croirait que la quille lance comme des éclairs, des flammes d’une teinte bleue ou rouge. La mer des tropiques offre encore un aspect d'une magnificence inexprimable, quand, par une nuit obscure, elle est ondulée par une troupe de dauphins. Les flots écumeux, qu'ils parcourent en longues files giratoires, sont marqués par des sillons étincelants d’une vive lumière. J’ai joui de cette scène pendant des heures entières dans le golfe de Cariaco, entre Cumana et la presqu’île de Maniquarez.
Le Gentil et Forster aîné expliquaient ces flammes par le frottement électrique de l’eau contre le navire en mouvement. Mais cette explication est inadmissible, d’après l’état actuel de la physique. (Joh. Reinh. Forster, Observations faites dans un voyage autour du inonde, 1783, p. 57 (en allemand); le Gentil, Voyage dans les mers de l'Inde, 1779, t. I, p. 685-698.)
Il y a peu de sujets d’histoire naturelle sur lesquels on ait peut-être autant discuté que sur la phosphorescence de l’eau de mer. Ce que l'on sait jusqu’à présent de plus précis se réduit aux simples faits suivants. Il existe plusieurs mollusques qui, pendant leur vie, répandent à volonté une faible lueur phosphorescente, le plus souvent d’une teinte bleuâtre; tels sont le ne-
reis noctiluca, le médusa pelagica, var. jS (Forsknl, Fauna cegyptiaco -arabica, s. Descriptiones animalium quæin ilinerc orientait observant, 1775, p. 109), et le monophora noctiluca, ayant la forme d’une outre, découvert dan» l'expédition de Baudin (Rory de Saint- Vincent, Voyage dans les îles des mers d'Afrique, 1804, t. I, p. 107, pl, VI). La phosphorescence de la mer est causée tantôt par des porte-lumières vivants, tantôt par les fibres et les membranes organiques en décomposition qui proviennent de ces porte-lumières. La première cause est incontestablement la plus commune et la plus répandue. Depuis que les voyageurs naturalistes sont devenus plus actifs et plus exercés dans l’emploi d’excellents microscopes, ils ont découvert un grand nombre de mollusques et d’infusoires qui possèdent la faculté de développer de la lumière volontairement ou par l’excitation.
Voici les êtres organisés qui contribuent particuliérement à la phospboaescence de la mer: les acaléphes (famille des méduses et des cyanées),dans la classe des zoophy tes; plusieurs mollusques, et des miriades d'infusoires. Parmi les petits acaléphes, le mammaria scintillons offre en quelque sorte le spectacle magnifique du ciel étoilé à la surface de la mer. Cet animalcule, à l’etat de complet développement, atteint ^ peine la grosseur d’une tête d’épingle. Micbaëlis,à Kiel, a le premier démontré l’existence d'infusoires phosphorescents à carapace siliceuse; il observa la lumière fulgurante du peridinium , animalcule vibratile, du prorocenlum micans, monade à carapace, et d’un rotifère nommé synchala baltica (Michaëlis, Sur la phosphorescence de la mer Baltique près de Kiel, 1850, p. 17 (en allemand). Plus tard, Flocke a retrouvé co même synchala baltica dans les lagunes de Venise. Mon célèbre ami et compagnon de voyage en Sibérie* Ehrenberg, est parvenu à conserver presque durant deux mois, à Berlin, des infusoires phosphorescents de la mer Baltique. Je les,ai vus en 1852, chez lui, dans un espace obscur, étinceler sous le microscope dans une goutte d’eau de mer. Quand ces infusoires, dont les plus grands avaient un huitième, et les plus petits un quarante-huitième à un quatre-vingt-seizième de ligne de longueur, étaient affaiblis, ils recommençaient à jeter des étincelles, par l’addition d’un acide irritant ou d’un peu d'alcool à l’eau de mer.
En filtrant à plusieurs reprises de l’eau de mer fraîchement puisée, Ehrenberg a réussi à se procurer un liquide contenant un grand nombre d’animalcules lumineux ( Mémoires de l'Jcad.
des scienc . de Berlin, années 1853, p. 507; 1834, p. 537-875 ; 1858, p. 45 et 258). Cet observateur sagace a découvert, dans l’intérieur des organes fulgurants du pholocharis, un tissu gélatineux à grandes cellules, qui présente de la ressemblance avec l’organe électrique des gymnotes et des torpilles. « Lorsqu’on irrite le pholocharis, il se manifeste, dans chaque cil vibratile, une lueur et le jaillissement de quelques étincelles, qui augmentent peu à peu d'intensité et finissent par envahir tout le cil; à la fin, ce feu vivant s’étend aussi sur le dos de l’animalcule néréidiforme, de manière «à paraître sous le microscope comme un fil soufré, brûlant avec une lumière jaune verdâtre. Daps Yoceania ( thaumantias ) hémisphœrica, les étincelles, chose très-digne de remarque, correspondent exactement, par leur nombre et leur situation, à la base épaissie, aux cils ou organes qui alternent avec elles. La manifestation de cette couronne de feu est un acte vital ; tout ce développement de lumière est un acte organique qui se traduit, chez les infusoires, par une étincelle momentanée, et se reproduit après un court intervalle de repos. *> (Ehrenberg, Sur la phosphorescence de la mer (en allemand), 1836, p. 140, 158, 160 et 163.)
Ces données font supposer l’existence d’un appareil électromagnétique, producteur de lumière, dans d’autres classes d’animaux que les poissons, les insectes, les mollusques et les acalèphes. La sécrétion du liquide phosphorescent répandu par quelques-uns de ces animaux, et qui continue longtemps à luire sans le concours de l’organisme (comme dans les lampyrides et les élatérides, les vers luisants de l’Allemagne et de l’Italie, et dans le cucuyo de la canne à sucre de l’Amérique méridionale), n’cst-cllc que l’effet de la première décharge électrique, ou dépend-elle seulement d’un mélange chimique? La lueur des insectes dont l’at’r a certainement d’autres causes physiologiques que la lueur des animaux (poissons, méduses, infusoires) dans l’eau. Eatourés de couches d’eau saline, liquide fortement conducteur, les petits infusoires de la mer doivent être susceptibles d’une tension électrique énorme de leurs organes fulgurants, pour briller si vivement en tant qu’animaux aquatiques. Comme la torpille, la gymnote et le poisson électrique du Nil, leur action se propage à travers les couches d’eau; tandis que les poissons électriques, capables de décomposer l’eau et de renforcer les aiguilles aimantées, à l’aide d’une pile galvanique, ainsi que je l’ai montré, il y a un demi-siècle ( Expériences sur l'irritabilité des fibres musculaires et nerveuses (en allemand), t. I,
p. 458-441; Comp. Obs. de Zoologie et d' Anatomie comparée, vol. I, p. 84), et que John Davy l’a plus récemment confirmé (Philosophical Transactions for the year 1834, part. U, p. 515-317), n'agissent pas à travers la moindre couche d’une flamme interposée.
D’après les observations qui précèdent, on peut admettre avec probabilité que c’est le même phénomène qui se manifeste à la fois dans les êtres organisés, insaisissables à l’œil nu à cause de leur petitesse; dans le combat des gymnotes semblables à des serpents; dans les infusoires lumineux, rehaussant l’éclat de la phosphorescence de la mer; dans le nuage tonnant, et dans la lumière terrestre ou polaire (les muets éclairs magnétiques) , résultat d’une forte tension de l’intérieur du globe, annoncée plusieurs heures auparavant par la marche subitement troublée do l’aiguille aimantée. (Comp. ma lettre à l'éditeur des Annales de Physique et de Chimie, t. XXXVII, 1836, p. 242-244.)
Quelquefois on ne distingue pas, même par un fort grossissement, d’animalcules dans l’eau phosphorescente; et cependant partout où la vague frappe un corps dur et se brise en écumant, partout où l'eau est fortement agitée, on voit briller une lumière fulgurante. Ce phénomène a probablement alors pour cause les fibrilles putréfiées de mollusques morts, répandus en quantité innombrable dans l'eau. Lorsqu'on filtre cette eau luisante à travers des tissus serrés, on sépare ces fibrilles et débris de membranes sous forme de points brillants. Quand nous nous baignions dans le golfe de Cariaco, près de Cumana, et qu’au sortir de l’eau, par une belle soirée, nous nous promenions nus sur le rivage solitaire, notre corps restait lumineux dans quelques points, les fibrilles et membranes luisantes s’ôtaient attachées à la peau, et la lumière s'éteignait au bout de peu de minutes. En raison peut-être de la quantité prodigieuse de mollusques qui animent toutes les mers tropicales, on ne doit pas s’étonner que l’eau de mer soit phosphorescente, lors même qu’on ne pourrait pas en séparer de fibrilles organiques, La divisibilité infinie des corps morts de dagyses et de méduses fait en quelque sorte de l'Océan une liqueur gélatineuse , luisante, qui répugne à l'homme, et nourrit une multitude de poissons. Après avoir frotté une planche avec un fragment de médusa hysocella, l’endroit frotté redevient lumineux dès qu’on y passe e doigt sec. Dans ma traversée pour l’Amérique méridionale, je passais quelquefois mon temps à mettre des méduses sur un plat d’étain. Quand je frappais l'assiette avec un autre
métal, les moindres vibrations de l’étain suffisaient pour rendre l'animal luisant. Comment agissent ici le choc et ln vibration ? Est-ce par une élévation instantanée de la température? est-ce par de nouvelles surfaces mises à découvert? ou est-ce parce que le choc fait sortir quelque fluide, tel que le gaz hydrogène phosphore qui brûle au contact de l’oxygène de l’atmosphère, on de l’air dissous dans l’eau de mer et entretenant la respiration des mollusques? L’effet du choc excitateur de lumière est surtout frappant dans une mer clapoteusc, quand les vagues s’entre-choqucnt dans des directions contraires.
Sous les tropiques, j’ai vu la mer luire par les temps les plus variés; elle était la plus lumineuse à l’approche d'un orage, ou lorsque le temps était lourd, et le ciel nuageux et très-couvert. La chaleur et le froid paraissent avoir peu d’influence sur ce phénomène; car sur le banc de Terre-Neuve la phosphorescence est souvent très-forte pendant l’hiver le plus rigoureux. Quelquefois, toutes les circonstances étant égales en apparence. In mer luit téès-fortement dans une nuit, tandis que, la nuit suivante, elle ne luit pas du tout. Ce développement de lumière est-il favorisé par l’atmosphère? ou toutes ces variations dépendent-elles du hasard qui conduit le navigateur dans uno mer plus ou moins chargée de gélatine de mollusques? Peut-être les animalcules luisants, qui vivent en société, ne viennent-ils à la surface de la mer que dans certaines conditions de l’atmosphère. On a demandé pourquoi on ne voit jamais nos eaux dou~ ces marécageuses, remplies de polypes, jeter un éclat lumineux? Il parait que, pour produire ce dégagement de lumière, il faut un mélange particulier de molécules organiques dans les animaux et les végétaux. Ne trouve-t-on pas le bois de saule plus souvent luisant que le bois de chêne? En Angleterre, on a réussi à faire luire l'eau salée en y ajoutant de la saumure de hareng. Au reste, on peut se convaincre, par des expériences galvaniques, que la phosphorescence chez des animaux vivants dépend de l'irritation nerveuse. J’ai vu un elater noctilocus mourant luire vivement, chaque fois que je venais à toucher avec du zinc et de l’argent le ganglion des pattes antérieures. Quelquefois aussi les méduses répandent un éclat lumineux au moment où l'on ferme la chaîne galvanique. (Humboldt, Relat. hist. , t. I, p. 79 et 535.) • ■ >
Sur le développement prodigieux et la faculté reproductive des infusoires, dont il a été question dans le texte, voy. Ehrenberg, Infus., p. xiii, 291 et 512. « La voie lactée des plus petits
êtres organisés passe par les genres monas (souvent de un troismillième de ligne de diamètre), vibrio et bacterium » (Ehrenberg, p. xix. et 244).
(') Page 210. Qui habite les poumons du serpent à sonnettes tropical.
L’animal à qui j’avais donné autrefois le nom d'ecliinorhynchus, ou même d eporocephalus, parait, d'après les observations plus détaillées et plus approfondies de Rudolphi, appartenir à la division des penlastomes (Rudolphi, Enlozoorum Synopsis, p. 124 et 454). Il habite la cavité abdominale et les poumons à larges cellules d’une espèce de crotale qui vit, à Cumana, quelquefois dans l'intérieur meme des maisons, et fait la chasse aux souris. L’ascaris lumbrici (Goczc, Eingeweidewürmer (vers intestinaux), tab. IV, fig. 10) habite sous la peau du lombric terrestre, et est la plus petite de toutes les ascarides. Le leucophra nodulata, animalcule perlé de Gleichcn, a été observé par Otto Frédéric Miiller dans l’intérieur du nais lilloralis rougeâtre (Muller, Zoologia danica, fasc. II, tab. LXXX, a-e). Ces animaux microscopiques sont probablement à leur tour habités par d’autres. Ils sont tous environnés de couches d’air pauvres en oxygène, et mêlées avec des quantités variables d’hydrogène et d’acide carbonique. Il est très-douteux qu’un animal vive dans du gaz azote purj on pouvait autrefois le croire du cristidicola farionis de Fischer, parce que, d’après les expériences de Fourcroy, la vessie natatoire des poissons parait contenir un air entièrement privé d’oxygène. Mais les expériences d’Erman et les miennes prouvent que la vessie natatoire des poissons d’eau douce ne contient jamais de gaz azote pur (Uumboldt et Provençal, Sur la respiration des poissons, dans le Recueil d’Observ. de zoologie, vol. II, p. 194-210). Dans celle des poissons de mer on trouve jusqu’à 0,80 d’oxygène, et, suivant Biot, la pureté de l’air parait dépendre de la profondeur à laquelle les poissons vivent (. Mémoires de Physique et de Chimie de la Société d’Jrcueil , t. I, 1807, p. 202-281).
(’) Page 211. V industrie sociale des lithnphytes. i D’après Linné et Ellis, les zoophytes calcaires, particulièrement les madrépores, les méandrines, les astrées et les pocilloporcs, qui construisent des rescifsde coraux en forme de murs, sont habités et entourés par de petits animaux que l’on croyait longtemps avoir quelque analogie avec les néréides, de ta classe des annélides de Cuvier.
L'anatomie de ces petits animaux gélatineux a été depuis lors éclaircie par les travaux approfondis et variés de Carolini, de Sa vigny et d’Ehrenberg. Il en résulte que, pour comprendre toute l’organisation des coraux dits saxicoles, il ne faut pas considérer la charpente qui survit à leur mort, c’est-à-dire les couches calcaires, disposées en lamelles minces, comme étrangères aux membranes molles de l'animal qui vit par inlussusception.
Outre la connaissance plus étendue de la formation singulière des bancs de coraux, on a peu à peu acquis une idée plus exacte de l’influence énorme que le monde de corail a exercée sur l’élévation de groupes d’iles basses au-dessus du niveau de la mer, sur la migration des plantes terrestres, sur l’extension successive du domaine de la Flore, et, dans quelques parties des bassins marins, sur la diffusion même des langues et des races humaines. Les coraux, en tant qu’étres organisés vivant en société, jouent un rôle important dans l’économie générale de la nature. Si, comme on se l’était imaginé depuis les voyages de Cook, ils ne font pas surgir des iles des profondeurs presque insondables de l’Océan, s’ils n'agrandissent pas des continents, ifs n’en excitent pas moins un vif intérêt, soit comme objet de physiologie et de théorie de la gradation des formes animales, soit sous le rapport de la géographie des plantes et des conditions géologiques de l’écorce terrestre. Ainsi, d’après la grande et belle idée de Léopold de Buch, toute la formation du Jura consisterait « en énormes bancs de coraux antédiluviens, qui entourent, à une certaine distance, les anciennes chaînes de montagnes. »
Dans la classification (Mémoires de l'académie des sciences de Berlin, année 1832, p. 393-432) qu’Ehrenbcrg a donnée des animalcules des coraux (improprement nommés coralinsecls dans quelques ouvrages anglais), les anthozoaires monoslomes sont, les uns libres et susceptibles de se détacher: ce sont les zoocorauxj les autres fixés comme des plantes: ce sont les pltytocoraux. Au premier ordre (zoocorallia) appartiennent les hydres ou polypes à bras de Trembley, les actinies, resplendissant des plus magnifiques couleurs, et les coraux fungoïdes; le second ordre comprend les madrépores, les astréides et les occllies. Ce sont les polypes du second ordre qui construisent ces bâtisses en forme de murs bravant les flots; ils font plus particuliérement l’objet de cette note. Ces murs sont une agglomération de bancs de coraux, dont les animalcules n’ubandonuent pas tout
de suite la vie en commun, comme le fait un arbre sec de la foret.
Chaque souche de corail est le résultat d'une formation de gemmes suivant certaines lois; c’est un tout dont les parties constituent une multitude d’animaux organiques distincts. Ceuxci ne peuvent pas se détacher volontairement du groupe des phylocoraux; ils restent unis entre eux par des lamelles de carbonate de chaux. Chaque souche de corail n’a donc pas de point central d’où rayonne la vie commune (Ehrenberg, 1. c., p. 419). Suivant l’ordre auquel ils appartiennent, les animalcules de corail se propagent par des œufs, parla division spontanée, ou par la formation de gemmes. Ce dernier mode de propagation donne naissance au plus grand nombre d'individus.
Les rescifs de coraux (Dioscoridc les appelle plantes marines, forêt d’arbres pierreux, lithodendra) sont de trois sortes: 1° les rescifs côtiers ( shore reefs, fringing reefs), en connexion immédiate avec les rivages des continents ou des iles; tels sont les rescifs de la côte nord-est de la Nouvelle-Hollande, entre le cap de Sables et le détroit si redouté de Torres, et presque tous les bancs de corail de la mer Rouge, explorée pendant dix-huit mois par Ehrenberg et Hcmprich, 2° les rescifs entourant des iles (barrier reefs, encircling reefs ; tels sont Vanikoro, dans le petit archipel de Santa-Cruz, au nord des Nouvelles Hébrides et Puynipelé, l’une des Carolines; 3° les bancs de corail entourant des lagunes, iles de lagunes ( atolls ou lagoon islands ). Cette division et cette nomenclature, tout à fait conformes a la nature des choses, ont été établies par Charles Darwin: elles se rattachent intimement à l'explication judicieuse que cet ingénieux naturaliste a donnée de la production successive de ces formes étranges. Si, d’un côté, l’anatomie scientiGque de l’organisation des animalcules du corail a été perfectionnée par Ehrenberg et Savignv, d’un autre côté, les conditions géographiques et géologiques des iles de corail ont été exposées d’abord par Reinhold et Georges Forster dans le second Voyage de Cook, puis, après une longue interruption, par Chamisso, Péron, Quoy et Gaimard, Flinders, Lütke, Beechey, Darwin, d’Urville et Lottin.
Les animalcules du corail et leur charpente pierreuse, cellulaire, appartiennent principalement aux mers chaudes tropicales. Ces rescifs sont surtout fréquents dans l’hémisphère austral. Ainsi, on trouve des atolls ou iles de lagunes agglomérés dans ce qu’on nomme la mer de Corail , entre la côte nord-est de la Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Calédonie, les iles de Salomon,.
et l'archipel de la Louisiade; dans le groupe des îles basses (Low Arcipelago), au nombre de quatre-vingts; dans les îles de Fidji, d'Ellice et de Gilbert; dans l’océan Indien, au nordest de Madagascar, sous le nom de Groupe d’atolls de Saya de Malha.
Le grand banc de Chagos , dont la structure et les massifs de corail mort ont été examinés à fond par les capitaines Moresby et Powcll, est d’autant plus intéressant à connaître, qu’on peut le regarder comme une continuation des Lakedives et Maledives, situées plus au nord. J’ai fait voir ailleurs ( Asie centrale, t. I, p. 218) de quelle importance est la rangée de ces atolls, qui se trouvent exactement dans la direction du méridien jusqu’au 7° de latitude sud, pour le système général des montagnes et la configuration du sol de l’Asie centrale. Aux grandes chaînes longitudinales des Ghales et du Bolor, situé plus au nord, correspondent, dans l'Inde transgangétique, les chaînes longitudinales qui marquent l'intersection de plusieurs systèmes de montagnes dirigées de l’est à l’ouest sur la grande courbure du fleuve thibêtain de Tzangbo. C’est là que se trouvent les chaînes, parallèles entre elles, de la Cocbinchine, du Siam et de Malacca, celles d’Ava et d’Arracan, qui, après urt parcours d’inégale longueur, viennent toutes aboutir au golfe de Siam, de Martaban et du Bengal. Le golfe du Hengal est comme un essai manqué d’une mer méditerranéenne. Les eaux ayant pénétré profondément entre lei système occidental très-simple des Gbates, et le système oriental transgangétique très-complexe, , ont englouti une grande partie des régions basses de l’est; mais elles ont trouvé un obstacle difficile à vaincre dans l'antique plateau de Mysore, d’une grande étendue.
Une telle irruption océanique a produit deux presqu’îles de forme en quelque sorte pyramidale, de longueur et de largeur très-différentes; et, d’un côté, les rangées symétriques des îles sous-marines, connues sous le nom Ailes Andaman et de Nicobar, pauvres en corail; de l’autre côté, les trois archipels allongés des îles d’atolls: les Lakedives , les Maledives et les Chagos, indiquent le prolongement de deux systèmes longitudinaux opposés des montagnes de Malacca à l’est, et des Ghates de Malabar à l’ouest. Les iles de Chagos, appelées banc de Chagos par les marins, forment une lagune ceinte d’un rescif étroit de corail, déjà rompu en bien des points. Leur longueur est de vingtdeux milles géographiques, et leur largeur de dix-huit. JLa lagune ceinte de rescifs n’a que dix-sept à quarante brasses de
profondeur, tandis que, à une petite distance du bord extérieur du mur de corail qui parait s'affaisser, il faut plus de deux cent soixante-dix brasses pour toucher le fond (Darwin, Structure of coral reefs, p. 59, H1 et 183). Dans la lagune de corail Keelingatoll, au sud de Sumatra, le capitaine Fitz-Roy né trouva pas encore de fond à sept mille deux cents pieds de sonde, à deux mille yards seulement du rescif.
« Les espèces de coraux qui forment dans la mer Rouge, des masses compactes pareilles à des murs, sont des méandrines, des astrées, des favia, des madrépores (poritos), le pocillopora ffemprichii, des millepores et des hétéropores. Ces derniers appar- , tiennent aux bancs les plus massifs, bien que divisés en branches. Les bancs de corail qui, par un effet de réfraction, paraissent à l’œil comme une coupole, sont formés ici, autant qu’il est permis de le juger, par des méandrines et des astrées. » (Ehrenberg, Notices manuscrites.) — Il faut faire une distinction entre les polypiers isolés, en partie libres, et ceux qui, par leur entassement, forment en quelque sorte des roches.
Si l’on s’étonne de l’accumulation des polypiers dans certaines régions, on n’est pas moins surpris de voir que ces sortes de maçonneries manquent complètement dans d’antres régions, quoique très-voisines des premières. Cela lient sans doute à des conditions encore inapprofoudies des courants marins, et de la température inégale des mers. On ne saurait nier que certaines espèces de corail à branches minces déposent moins de chaux du côté de la face dorsale, c’est-à-dire du côté opposé à l'ouverture buccale, et préfèrent le calme des lagunes intérieures; mais cette préférence pour les eaux tranquilles, on ne doit pas, comme on l’a souvent fait (Annales des Sciences naturelles, t. VI, 1825, p. 277), la considérer comme une propriété de toute la classe de ces animaux. D'après les recherches qu’Ehrenberg et deCbaraisso ont faites dans la mer Rouge et, à l'est des Carolines, dans les iles de Marshall, riches en atolls, ainsi que d’après les observations que les capitaines Bird Allen et Morcsby ont faites dans les Indes occidentales et dans les Maledives , les madrépores, les millepores, les astrées et les méandrines peuvent supporter les brisants les plus forts (a tremendous surf), et paraissent même préférer cette exposition tumultueuse (Darwin, Coral Reefs , p. 63-63). C’est ainsi que la force vivante de l’organisme coordonne des bâtisses cellulaires qui, en vieillissant, acquièrent la dureté du roc, et résistent d’une manière merveilleusement victorieuse à la force mécanique, au choc des vagues.
Dans la mer du Sud, malgré le voisinage dé tant d'atolls et d’ilcs basses, l’archipel de Mendana ou des Marquises, les Galapagos et toute la côte occidentale du nouveau continent, sont tout à fait dépourvus de rescifs de corail. Sans doute le courant marin de l’océan Pacifique, qui baigne les côtes du Chili et du Pérou, et dont j’ai constaté, en 1802, la température basse, n’a que 42° >/a Réaumur, tandis que les eaux tranquilles, au dehors de ce courant d’eau froide dirigé à l’ouest vers Punla-Parima, ont une température de 22° à 23°; — dans les Galapagos, quelques petits courants entre les lies ont aussi seulement 1 1° T Réaumur. Mais cette basse température ne règne point, plus au nord, sur le littoral de l'océan Pacifique, de Guayaquil à Guatimala et le Mexique; elle ne règne point près des îles du cap Vert, ni sur toute la côte occidentale de l'Afrique, autour des petites iles de Saint-Paul, de Sainte-Hélène, de l’Ascension et de Son-Fernando-Noronha; et pourtant on ne voit point là de rescif de corail.
Cette absence de rescifs caractérise les côtes occidentales de l’Amérique, de l’Afrique et de la Nouvelle-Hollande. Ces rescifs sont, au contraire, fréquents sur les côtes orientales de l’Amérique tropicale, en Afrique, sur le littoral de Zanzibar, et, en Australie, sur les côtes de la Nouvelle-Galles du Sud. J’ai eu le plus d’occasions de visiter les bancs de corail dans l’intérieur du golfe du Mexique et au sud de l’ile de Cuba, dans ce qu’on appelle les jardins du Moi et de la Meine ( Jardines y jardinillos del Rey y de la Meyna). C’est le nom que Christophe Colomb, dans son second voyage en mai 1494, donna à ce petit groupe d’iles de corail, que le mélange gracieux des tourne forlia. grutphaloïdes arborescents, à feuilles argentées, avec les dolichos fleuries, les avtcennt’a nitida et les bois de rhizophores, a fait comparer à un archipel de jardins flottants. » Son cayos perdes y graciosos, llenos de arboledas » disait l’amiral. Dans le trajet de Batabano à Trinidad de Cuba , je me suis arrêté plusieurs jours dans ces jardins, à l’est de la grande île de pins, isla de Pinos, riche en mahagony, pour déterminer la longueur de chacun des cayos. •
Les cayos de Flamenco, Bonito, Diego Perez et Piedras, sont des iles de corail qui ont à peine de huit à quatorze pouces de saillie au-dessus du niveau de la mer. Le bord supérieur des rescifs ne se compose pas, comme on pourrait le croire, seulement de polypiers éteints; c’est plutôt un véritable conglomérat où sont incrustés des fragments anguleux de corail, cimentés, dans
diverses directions, avec des grains de quartz. Dans le cayo de Piedras j'ai vu de ces fragments de corail incrustés, qui avaient jusqu’à trois pieds cubes. Plusieurs de ces petites iles de corail des Antilles ont de l’eau douce, phénomène qui, partout où il s’offre, comme autour de Radak clans la mer du sud (Chamisso, dans le Voyage de découverte de Kotzebue (en allemand), t. IH, p. t OH), mérite d'étre examiné en détail; car on l’attribue tantôt à une pression hydrostatique venant d’un côté éloigné (comme à Venise et dans la baie de Xngua, à l'est de Batabano) tantôt à la filtration des eaux pluviales. (Voy. mon Essai politique sur l'ile de Cuba, t. U, p. 137.)
L’enduit gélatineux organique qui recouvre la maçonnerie calcaire des corailliers attire des poissons et même des tortues à la recherche de leur nourriture. Du temps de Christophe Colomb, les parages, aujourd'hui si solitaires, des Jardins du Roi étaient animés par une singulière industrie des habitants du littoral. On se servait d’un petit poisson pécheur, appelé rémora (probablement Yechencis naucrates), pour prendre les tortues marines, On attachait à la queue du poisson un long cordon solide de fibres de palmier. Le rémora (en espagnol reves, retourné, parce qu’on confond à la première vue le dos avec l’abdomen) suce la tortue, en s’y fixant à l’aide des lames cartilagineuses dentées et mobiles de la face supérieure de la tète. « Il se laissait plutôt, dit Colomb, rompre en pièces que de lâcher sa proie. On retirait lé petit poisson avec la tortue. » Nostrates, rapporte le savant secrétaire de Charlcs-Quint, Martin Anghicra,pfacemreversum appellant, quod versus venatur. Non aliter ac nos canibus gallicis per wquora campi lepores insectamur, illi (ineolæ Cubæ insulæ) venatorio pisce pisces alios capiebant. (Pctr. Martyr, Océanien, 1532, dec. I, p. 9; Gomara, Rist. de las Indias, 1553 fol. XIV.) Suivant Dampicr et Commerson, cette pêche au moyen d’un poisson suceur est très en usage sur la côte orientale de l'Afrique, près du cap Natal et de Mozambique, ainsi que sur l'ile de Madagascar (Lacépède, RM. nat. des poissons, t. I, p. 55). C'est ainsi que la connaissance des mœurs des animaux produit chez tous les peuples chasseurs les mêmes artifices. <
Quoique le véritable siège des lithophytes, constructeurs de murs calcaires, soit, comme je l’ai déjà dit, la zone comprise entre 22° et 24° au nord et au sud de l’équateur, on trouve cependant autour des Bermudes (32° 23' de latitude) des rescifs de corail favorisés, à ce que l’on croit, par le gulfstream chaud,
et que le lieutenant Nelson a parfaitement décrits (Transactions of the geological Soc., 2* sér., vol. V, p. I, 4837, p. 405). Dans l'hémisphère austral on a trouvé des bancs de coraux isolés (millcpores et celleporcs), jusqu’à Chiloc, jusqu’à l’archipel de Chonos et la Terre de Feu, à 53°; on a même trouvé des rétépores jusqu’à 72° t/a de latitude.
Depuis le second voyage du capitaine Cook, l’hypothèse établie par celui-ci, ainsi que par Reinhold et Georges Forster, savoir, que les îles plates de corail auraient, grâce A des forces organiques, surgi des profondeurs de la mer, a trouvé beaucoup de défenseurs. Quoy et Gaimard, naturalistes distingués, qui accompagnèrent le capitaine Freycinet dans sa circumnavigation sur la frégate Uranie, se sont les premiers ouvertement prononcés, en 4825, contre les opinions des deux Forster père et fils, de Flinders et de Pérou (Jungles des sciences naturelles, t. VI, 4825, p. 273). « En appelant, disent-ils, l’attention des naturalistes sur les animalcules des coraux, nous espérons démontrer que tout ce qu’on a dit ou cru observer jusqu’à ce jour, relativement aux immenses travaux qu’ils sont susceptibles d’exécuter, est le plus souvent inexact et toujours excessivement exagéré. Nous pensons que les coraux, loin d’élever, des profondeurs de l’Océan, des murs perpendiculaires, ne forment que des couches ou des encroûtements de quelques toises d’épaisseur. » Quoy et Gaimard ont émis (p. 289) la conjecture que les atolls (murs de coraux ceignant une lagune) doivent leur origine à des cratères volcaniques sous-marins. Quant à la profondeur à laquelle- les animalcules des coraux, tels que les astrées, peuvent vivre, elle est certainement à plus de vingt-cinq à trente pieds au-dessous du niveau de la mer, comme ils l’indiquent. Un naturaliste qui était à même d’enrichir ses propres observations par la comparaison d’observations étrangères recueillies dans plusieurs parties du monde, Charles Darwin, place, avec plus de certitude, la région de ces animalcules à vingt ou trente brasses de profondeur (Darwin, Journal, 4843, p. 467; le même, Structure of coral reefs, p. 84-87 ; sir Robert Schomburgk, Hist. of Barbados, 4848, p. 656). C'est la profondeur à laquelle le professeur Edouard Forbes a trouvé Je plus de coraux dans l’archipel grec. C’est ce qu’il appelle la 4e région des animaux marins dans son travail ingénieux sur les provinces of depth , et la distribution géographique des mollusques à des distances verticales de la surface de la mer (Report on /Egean Imertebrala dans le Report of the 45<4 meeting of the British association ,
licld at Cork in 1845, p. loi et 161.) Mais il parait que la profondeur à laquelle vivent les espèces coralligènes est extrêmement variable, surtout pour les animalcules plus délicats qui forment des corailliers moins puissants.
Sir James Ross, pendant son expédition au pôle sud, tira, avec la sonde, des coraux d’une grande profondeur, et les conüa à M. Stokes et au professeur Forbes pour les faire examiner de plus près. A l'ouest du pays de Victoria, dans le voisinage de lile Coulrnan, à 72° 51 de latitude sud et deux cent soixantedix nœuds de profondeur, on trouva, à l’état frais et vivant, le relepora cellulosa, une bornera et le prymnoa Hossii, très-analogue à une espèce de la côte norwégienne (Comp. Ross, Voyage of discovery in ihe Southern and anlarclic régions, vol. I, p. 554 et 557). Dans l’extrême nord, des baleiniers ont retiré 1 ’umbellaria groenlandica, vivant, d’une profondeur de deux cent trentesix brasses (Ehrenberg, dans les Mém. de i' Acad, de Berlin, année 1852, p. 450). Le même rapport entre l’espèce animale et la profondeur qu elle habite se retrouve dans les éponges, qui, à la vérité, sont mises au nombre des plantes plutôt que des zouphytes. Sur la côte de l’Asie Mineure, on pèche l’éponge commune à une profondeur de cinq à trente brasses, tandis qu’une autre espèce très-petite ne se rencontre qu’à cent quatre-vingts brasses (Forbes et Sprutt, Travels in Lycia , 1847 vol. II, p. 124). Ou devinera difficilement ce qui pourrait empêcher les astrées, les madrépurcs, les méandrines et tout le groupe des phytocoraux des tropiques, constructeurs de grands murs de chaux cellulaires, de vivre dans des couches d’eau très-profondes. La température ne diminue que lentement, le défaut de lumière est presque le même, et la vie d’innombrables infusoires à de grandes profondeurs démontre que les polypiers n’y manqueraient pas de nourriture.
En opposition avec la croyance jusqu’ici généralement répandue que la mer Morte est tout à fait dénuée d’êtres vivants, je dois rappeler que mon ami et collaborateur, M. Valenciennes, a reçu du marquis Charles de l’Escalopier, ainsi que du consul français Botta, de beaux exemplaires de parités elongata , provenant de la mer morte. Ce fait est d’autant plus intéressant que l’espèce nommée ne se trouve pas dans la Méditerranée, mais bien dans la mer Rouge, qui selon Valenciennes, a peu d’êtres organisés communs avec la Méditerranée. L’animalcule de corail indiqué ( poriles elongata Lamarck), qui vil tout à la fois dans les eaux de la mer Morte saturées de sel , et dans l’Océan
près des îles Séchelles (voy. mon Asie centrale , t. II, p. 517), offre une flexibilité organique non moins remarquable que celle d’une espèce de pleuronectes , poisson de mer, qui, en France, remonte les fleuves jusque dans l'intérieur du pays, et s’est habitué à la respiration branchiale des eaux douces.
D’après les analyses chimiques les plus récentes de Silliman jeune, le genre porites, ainsi que beaucoup d’autres coraillers (madrépores, astrées, méandrines de Ceylan et des Bermudes), renferment , outre 92 à 9b centièmes de carbonate de chaux et de magnésie, une petite quantité d'acide fluorique et phosphorique (Comp. James Dana, géologue, dans United, States exploring expédition, sous le commandement du capitaine Wilkes, Structure and classification of zoophytes, 1846, p. 124-131 ). La présence du fluor dans la charpente des polypes rappelle le fluafe de chaux que Gay-Lussac et Morecchini à Rome ont trouvé dans les os des poissons. Dans les coraillers, la silice n’est mêlée qu’à une très-petite quantité de fluate et de phosphate de chaux; mais le hyalonema de Gray, analogue au corail corné, a un axe formé de fibres de silice pure, semblable à une longue queue tombante. Le professeur Forchhammer, qui s’est récemment occupé d’analyses exactes des eaux de mer prises dans les régions les plus différentes, ne trouve qu’une quantité de chaux minime dans les eaux de la mer des Antilles: elle n’y est que de deux cent quarante-sept dix-millièmes, tandis qn’elle s’élève à trois cent soixanle-onze dix-millièmes dans le Kattcgat. II incline à attribuer cette différence aux nombreux bancs de coraux qui, dans les Antilles, s'approprient la chaux dont ils privent l'eau de mer. ( Report of the ÎG'A meeting of lhe British association for the advancement of science, held in 1846, p. 91.)
Charles Darwin a signalé fort judicieusement la probabilité d’une connexion générique entre les rcscifsdes côtes, les rescifs environnant des îles, et entre les îles de lagunes, c'est-à-dire les bancs de coraux minces, circulaires, ceignant des lagunes. D’après lui, ces triples formations dépendent de Y état oscillatoire du fond de la mer, c’est-à-dire de ses soulèvements et abaissements périodiques. L’hypothèse souvent répétée, d’après laquelle les îles de lagunes ou atolls avec leurs rescifs de coraux circulaires indiquent la forme d’un cratère sous-marin, en quelque sorte une maçonnerie au bord du cratère d’un volcan, a contre elle la grandeur du diamètre de ces îles, qui est de huit, dix et même de quinze milles géographiques. Nos volcans n’ont pas de pareils cratères; et si l’on veut comparer les lagunes avec l’e«-
clos déprimé , et le rescif circulaire étroit avec les montagnes annulaires de la lune, il faut se rappeler que ces montagnes annulaires ne sont pas des volcans, mais des territoires garnis d’enceintes. Voici comment Darwin explique la formation des atolls: Une montagne insulaire entourée de près par un rescif de coraux s'affaisse, et avec elle s'affaisse le fringing reef en proportion; mais ce dernier s’élève peu à peu par les bâtisses verticales des animalcules de corail cherchant à atteindre la surface; de là résulte d’abord un rescif ceignant l'ile à distance, puis un atoll, par l’affaissement progressif et la disparition finale de l'ile. D’après cette manière de voir, les îles étant les points culminants d’une contrée sous-marine, la position relative des îles de corail nous montrerait ce que nous avons pu à peine constater par la sonde, savoir, la configuration et l’articulation primitives des continents. Cette question attrayante, dont nous avons déjà, au commencement de cette note, signalé les rapports avec la migration des plantes et la distribution des races humaines, ne sera complètement éclaircie que lorsqu’on sera parvenu à mieux apprécier la profondeur des dépôts , et la nature des niasses rocheuses qui servent de support aux couches inférieures, éteintes, des polypiers.
(*) Page 213. Des légendes de Samothrace.
C’est Diodore qui nous a conservé ces traditions remarquables, dont la vraisemblance se change pour le géologue en une certitude presque historique. L’ile de Samothrace, jadis appelée Ælhiopea, Dardania, Leucania ou Leucosia, noms cités par le scoliaste d’Apollonius de Rhodes, fut le siège des antiques mystères des Cabires, et habitée par le reste d’un peuple primitif, parlant un idiome particulier dont plusieurs mots avaient etc conservés dans les cérémonies des sacrifices. La situation de cette lie, en face de l’Hebrus de Thrace et près des Dardanelles, explique pourquoi l’on rencontrait précisément là une tradition détaillée de la gronde catastrophe qui eut pour effet l’irruption de la mer intérieure du Pont. On pratiquait, en l’honneur des flots, des cérémonies sacrées sur des autels-bornes. Dans Samothrace, aussi bien que chez les Béotiens, la croyance à une destruction périodique de l’espèce humaine (croyance qui se trouve aussi chez les Mexicains dans le mythe des quatre destructions du monde) se rattachait à quelques souvenirs historiques d’inondations. (Oit. Muller, Geschichten Hellenischer Stâmme and Stddle, (. I, p. 65 et H9.)
Suivant Diodore, les Samothraciens racontaient que la mer Noire était jadis un lac qui, gonflé par les eaux qu’il reçoit, se fraya d'abord une voie à travers le Bosphore, puis à travers l’Hellespont, longtemps avant les inondations arrivées chez les autres peuples (Diod. de Sicile, lib. V, cap. 47, p. 369, édit Wesscling).Tout ce qui a été dit sur ces anciennes révolutions physiques, dont Dureau de la Malle a traité dans un livre spécial, a été recueilli dans l’important ouvrage de Charles de Iloff, intitulé Gescliichle der nalürlichen Perànderungen der Erdoberflüche (Histoire des changements naturels de la surface du globe), t. I, 1822, p. 705-762, et dans la Symbolique de Crcuzer, 2* éd., t. II, p. 285, 518 et 361. Les traditions de Samothrace se reflètent, pour ainsi dire, dans la théorie dés écluses de Straton de Lampsaque, d'après laquelle le gonflement des eaux dans le Pont-Euxin détermina d’abord la rupture des Dardanelles, puis celle des colonnes d'IIcrcule. Strabon, dans le premier livre de sa Géographie, nous a conservé, parmi les extraits critiques de l’ouvrage d’Ératosthène, un fragment remarquable du livre perdu de Straton. Il y a des points de vue qui touchent à presque toute l’étendue de la Méditerranée.
« Straton de Lampsaque, rapporte Strabon (lib. I, p. 49 et 50, édit. Casaub. ), plus encore que le Lydien Xanthus (qui décrit des empreintes de coquilles trouvées loin de la mer), insiste sur l'exposition des causes des phénomènes. Il soutient que lePont- Enxin n’avait autrefois aucune ouverture près de Byzance; mais que les fleuves qui y débouchent lui avaient fait, par la force des eaux accumulées, ouvrir un passage dans la Propontide et dans llfcllcspont. La même chose est arrivée à notre mer ( la Méditerranée); car, )& aussi, l’isthme, près des Colonnes, fut rompu, lorsque la mer était enflée par les eaux qui, en s’écoulant, mettaient à sec les anciens bords marécageux. Voici ce que Straton allègue à l'appui de celte opinion : Premièrement, le fond de la mer extérieure diffère du fond de la mer intérieure; secondement, encore maintenant un banc sous-raarin s’étend do l’Europe à la Libye, comme pour indiquer que la mer extérieure et la mer intérieure étaient autrefois distinctes. Le Pont-Euxin est le moins profond, tandis que les mers Cretoise, Sicilienne et Sardoïquc ont une grande profondeur: le premier reçoit le limon des fleuves grands et nombreux qui descendent du nord, et le lit des autres mers ne s'exhausse point. C’est pourquoi le Pont-Euxin a les eaux les plus douces, et il débouche dans de» régions déclives. Peut-être un jour sera-t-il tout à fait envasé