MISE À MORT DE QUARANTE-SIX PRISONNIERS
Le i" septembre, Danton se rend à l'Assemblée pour lui annoncer les mesures qui avaient été prises pour sauver la patrie. " Le canon que vous allez entendre," lui dit il, " n'est point le canon d'alarme ; c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les attérer, que faut-il ? de l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace."
L'impression produite par ces paroles, qu'accompagnait un geste exterminateur, fut terrible. A la suite de ce discours, Danton fit autoriser des visites domiciliaires. Rentré à l'hôtel de la Justice, il fit
appeler les membres du Comité de surveillance de la Commune." Dès la même nuit, les massacres furent conçus et décidés, mais l'instant n'en était point arrêté, ou plutôt on avait besoin de le retarder de quelques jours encore, pour multiplier, pendant ce temps, les arrestations, et grossir le nombre des victimes vouées à la mort. La nouvelle de la prise de Verdun, arrivée à Paris dans la nuit du i^' au 2 septembre, 1792, devint le signal des assassinats. Dès le 2 septembre à midi, l'ordre fut donné de fermer les barrières " : à deux heures le canon d'alarme fut tiré, le tocsin sonné, la générale battue." A deux heures et demie, le sang avait commencé à ruisseler à la prison des Carmes,''^ où étaient renfermés un grand nombre de prêtres, et deux heures après, cet horrible exemple était suivi à l'Abbaye, à la Force, à la Conciergerie. * * h^ Les prisons mêmes de Bicêtre et de la Salpêtrière, qui certes ne renfermaient pas des prisonniers politiques, n'échappèrent pas à cette effroyable boucherie. Les massacres de Paris étaient achevés, et cependant de nouvelles scènes de sang se préparaient encore. La Commune, dont la barbare surveillance s'étendait partout, avait sollicité et obtenu, de
l'Assemblée législative, un décret qui ordonnait la translation à Paris des prisonniers de la haute-cour détenus à Orléans. Pendant les assassinats des premiers jours de septembre, quelques amis de l'humanité qui ne jugeaient que trop bien dans quel but la Commune avait fait cette demande, réclamèrent la suspension de ce décret ; mais Danton, en sa qualité de ministre de la Justice, était chargé de l'exécuter ; et comme la mort de ces infortunés entrait dans l'affreux système par lequel il prétendait frapper d'épouvante les ennemis de la Révolution, les ordres les plus prompts avaient été expédiés à Orléans pour faire partir aussitôt les prisonniers. Ils devaient arriver le lendemain 9 septembre à Versailles, et déjà la ville se remplissait de figures étrangères et sinistres. M. Alquier, depuis membre de la Convention, était alors président du tribunal criminel du départment de Seine-et-Oise. Instruit, par la terreur publique, des forfaits dont Versailles allait être le théâtre, ce magistrat ne perdit pas un moment pour se rendre à Paris et en prévenir le ministre de la Justice ; à peine eut-il expliqué le motif de ses craintes et de son voyage, que Danton, fronçant le sourcil, lui répondit : " Ces hommes-là
sont bien coupables ! " — " Cela peut être ; mais il faut que la loi prononce," reprit Alquier. — " Je vous dis que ces hommes-là sont bien coupables," répéta Danton. — " J'en conviens, mais il ne s'agit pas de cela ; le danger est pressant ; il n'y a pas un moment à perdre ; que voulez-vous faire ? " — " Eh, Monsieur," s'écria Danton d'une voix terrible, " ne voyez-vous donc pas que si j'avais quelque chose à vous répondre, cela serait fait depuis long-temps ? Que vous importent ces prisonniers ? remplissez vos fonctions, et ne vous mêlez pas de cette affaire."
A peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il tourna le dos à Alquier, et se retira. Dès le lendemain, sur cinquante prisonniers, quarante-six n'existaient plus.
Extrait de la Galerie des Contemporaîm^ ou Nouvelle Biographie^ imprimée à Bruxelles.
MASSACRES DE SEPTEMBRE
Vers Quatre Heures. Les cris déchirans
d'un homme qu'on hachait à coups de sabres, nous attirèrent à la fenêtre de la tourelle, et nous vîmes, vis-à-vis le guichet de notre prison, le corps d'un
homme étendu mort sur le pavé ; un instant après on en massacra un autre, — ainsi de suite.
Il est de toute impossibilité d'exprimer l'horreur du profound et sombre silence, qui régnait pendant ces exécutions ; il n'était interrompu que par les cris de ceux qu'on immolait, et par les coups de sabres qu'on leur donnait sur la tête. — Aussitôt qu'ils étaient terrassés, il s'élevait un murmure, renforcé par des cris de vive la nation ! mille fois plus effrayans pour nous que l'horreur du silence.
Dans l'intervalle d'un massacre à l'autre, nous entendions dire sous nos fenêtres : Il ne fattt pas qu^ il en échappe îcn seul; il faut les tuer tous ^ et surtout ceux qui sont dans la chapelle, où il ny a que des conspirateurs. — C'était de nous dont on parlait, et je crois qu'il est inutile d'affirmer que nous avons désiré bien des fois le bonheur de ceux qui étaient renfermés dans les plus sombres cachots.
Tous les genres d'inquiétude les plus effrayans nous tourmentaient et nous arrachaient à nos lugubres réflexions : un moment de silence dans la rue était interrompu par le bruit qui se faisait dans l'intérieur de la prison.
Vers Sept Heures. — Nous vîmes entrer deux hommes, dont les mains ensanglantées étaient armées de sabres ; ils étaient conduits par un guichetier qui portait une torche, et qui leur indiqua le lit de l'infortuné Reding.
Dans ce 7noment affreux, je lui serrais la main,
et je cherchais à le rassurer. — Un de ces hommes fit un mouvement pour l'enlever ; mais ce malheureux l'arrêta, en lui disant d'une voix mourante : — Eh ! monsieur, f ai assez souffert ; je ne crains pas la mort j par grâce, donnez-la-moi ici.
Ces paroles le rendirent immobile ; mais son
camarade, en le regardant, et en lui disant, allons donc, le décida ; il l'enleva, le mit sur ses épaules, et fut le porter dans la rue, où il reçut la mort.
Jourgniac Saint-Méard, Mofi Agonie de Treiitehuit-heures, Paris, 1792, pages 20-22, abrégées.
MASSACRES DE SEPTEMBRE
La mort de M. de Laleu, ancien officier au régiment de Lyonnais, et depuis adjudant général de la garde nationale parisienne, fut horrible.
Un des assassins qui portait un nom" tristement célèbre, celui de Damiens," se précipite sur lui, saisi d'une rage indicible, l'abat à ses pieds, lui ouvre le flanc, plonge ses mains dans la blessure, en arrache le cœur tout palpitant encore et le porte à sa bouche en criant : Vive la nation ! " Le sang," dit un témoin oculaire, "dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache."
Ces scènes hideuses durèrent toute la nuit, à la lueur des torches dont les pourvoyeurs du tribunal se servaient soit pour éclairer la sortie des victimes, soit pour aller en chercher d'autres à travers les corridors de la prison. Afin de perdre le moins de temps possible, on amenait les malheureux à la porte du lieu redoutable où siégeaient Maillard et son tribunal." Ils pouvaient ainsi assister au prétendu jugement qui décidait du sort de celui qui les précédait. Aussitôt que le président avait prononcé son arrêt, il avait soin d'indiquer sur le registre d'écrou,^^ par un seul mot, mort ou liberté^ la sentence du tribunal ; puis, comme s'il procédait à une vente à l'encan, il prononçait froidement ces
mots : A un autre ! "
Plus hideux encore était le spectacle que présentait la cour de Saint-Germain-des-Près ; là, au milieu de monceaux de cadavres, des tables étaient dressées, les massacreurs venaient s'y asseoir à tour de rôle, aussi bien ceux qui travaillaient dans la rue Sainte-Marguerite, devant le guichet de la prison, que ceux qui expédiaient les prêtres dans la cour même. Le vin et le sang coulaient à flots. Le Comité civil des Quatre-Nations,^° sous l'empire de la terreur, fournissait les bons " que l'on allait présenter aux marchands du voisinage et auxquels nul n'avait garde d'hésiter à faire droit. Les verres étaient à chaque instant remplis et vidés ; "ils dégouttaient le sang dont étaient fumantes les mains des cannibales qui buvaient dedans." L'odeur de cette effroyable orgie était si nauséabonde, que dans la salle du comité civil le président Jourdan se trouva maP^ sur son fauteuil. Ce que voyant,, l'un des assistants, sans doute un des affidés du comité de surveillance, s'écrie : " Le sang des ennemis est pour les patriotes l'objet qui les flatte le plus." A ce moment, l'un des bourreaux, les bras retroussés, armé d'un sabre ensanglanté, entre et dit au comité : " Je viens vous demander, pour
nos braves frères d'armes qui égorgent les aristo> crates, les souliers que ceux-ci ont à leurs pieds. Nos braves frères vont nu-pieds et ils partent demain pour la frontière ! " Les membres du comité civil se regardent et répondent : " Rien n'est plus juste." * * *
Je vis entrer un beau grand jeune homme bien couvert, auquel on ordonna d'ôter tout se qu'il avait sur lui et de le déposer sur la table, ce qu'il fit sur le champ. On lui fit ôter ensuite son habit, puis l'on dit : "Allons, c'est bon pour V Abbaye!'' Aussitôt deux individus, les manches retroussées, pénétrèrent dans le greffe, saisirent ce jeune homme, le conduisirent à la porte de la prison et rentrèrent presque aussitôt en disant : " Cela est fait." ******
Le dévouement de Mlle, de Sombreuil n'a pas été moins célébré que celui de Mlle. Cazotte. Pendant plusieurs heures, devant le prétendu tribunal, elle déploya une héroïque énergie, attendrit successivement le président et les juges. Maillard, qui n'avait pas reçu l'ordre spécial de faire égorger Sombreuil, fut le premier à se laisser émouvoir. Se levant tout à coup, il s'écria : " Innocent ou cou-
pable, je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard."
Les bourreaux du dedans étaient vaincus ; il fallait vaincre les bourreaux du dehors. Les débats qui devaient décider de la vie ou de la mort du vieil officier avaient duré longtemps ; ils avaient même été interrompus à plusieurs reprises par les allées et venues de députations qui, envoyées aux Invalides ^^ et à la section du Gros-Caillou,^* en étaient revenues avec des attestations de civisme ^" et d'humanité en faveur de Sombreuil. Les exécuteurs placés dans la rue Sainte-Marguerite, et qui depuis longtemps chômaient de meurtres ^® et de carnage, s'impatientaient ; on leur avait promis un fameux aristocrate^ et il n'arrivait pas. Des cris de grâce partis de l'intérieur de la salle où siégeait Maillard et son tribunal se font entendre. Le vieillard paraît enlacé dans les bras de sa fille. Les cheveux épars, les vêtements en désordre, la parole animée, elle réclame l'accomplissement de la parole libératrice que vient de prononcer le chef des assassins. Les bourreaux hésitent ; l'un d'eux tenait dans ses mains ensanglantées un verre qu'il venait de vider à moitié ; il l'approche de la blessure d'un mal-
heureux récemment égorgé et le tend à la jeune fille. " Bois cela à la santé de la nation et ton père est sauvé." Elle n'hésite pas, prend le verre des mains du misérable et y trempe ses lèvres. Mlle, de Sombreuil et son père sont portés en triomphe et poursuivis par les cris d'enthousiasme de la populace en délire.
Quelques heures après, Jourgniac Saint-Méard, à force de courage, d'adresse, et de présence d'esprit, sauvait sa tête et était, lui aussi, ramené dans son domicile par trois braves ouvriers qui s'étaient fourvoyés dans ce repaire d'assassins, peut-être avec l'espoir de sauver quelques victimes.
Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur^ Paris, 1868, vol. III., pages 257-289, abrégées.
MASSACRES DE SEPTEMBRE
Pendant les quarante jours qui suivirent le 10 août, Paris fut dans l'anarchie la plus complète : c'était la multitude ignorante, brutale, sanguinaire qui venait de remporter la victoire ; ce fut elle qui domina dans la commune insurrectionnelle, composée presque entièrement de gens sans instruction
et sans probité. Alors commença le règne de cette fameuse Commune, qui, usurpant tous les pouvoirs, domina pendant deux ans la représentation nationale, Paris et la France, qui déshonora la révolution par ses crimes, qui précipita violemment sa marche, qui ne tomba que lorsque s'arrêta la révolution elle-même ! Pendant les premiers temps de sa puissance, elle siégeait nuit et jour et rendait en vingt-quatre heures deux cents arrêtés. Elle envoya Louis XVI. et sa famille dans la tour du Temple " et les fit garder avec la plus grande rigueur. Elle fit enterrer les victimes du lo août " sans les momeries sacerdotales, inutiles à la mémoire d'hommes libres, qui ne reconnaissent d'autre dieu que la liberté et d'autre culte que celui de l'égalité." Elle ordonna la destruction des statues des rois, des monuments et des emblèmes " qui rappelaient au peuple les temps de l'esclavage sous lequel il avait gémi " ; et alors furent renversées la statue de Louis XIII. à la place Royale, celles de Louis XIV. à la place Vendôme, de Louis XV. à la place qui prit le nom de la Révolution, et même celle de Henri IV., jadis si populaire. Elle fit casser le directoire du département, accusé de royalisme.
suspendre les six tribunaux de Paris, dissoudre les bataillons des Filles-Saint-Thomas et des Petits- Pères, bouleverser la garde nationale par le décret du i8 août, décret qui donna à cette garde le nom de sections armées, abolit les compagnies de grenadiers et de chasseurs, composées de gens riches, et fit entrer pêle-mêle dans les compagnies tous les citoyens avec ou sans uniformes, avec ou sans armes, ce qui mit Paris sous la domination des piques et des sans-culottes,^^ Elle institua un comité de surveillance,®^ qui eut la police de Paris, exerça réellement la dictature la plus tyrannique et domina la Convention elle-même. Elle força l'Assemblée à créer un tribunal révolutionnaire, dont les membres furent élus par les sections, qui jugeait sans appel et envoya à l'échafaud, dressé en face des Tuileries encore fumantes et ensanglantées, vingtdeux royalistes ou conspirateurs du lo août. Enfin, quand le danger extérieur s'aggrava, quand les Prussiens eurent passé la frontière et pris Longwy, elle décréta qu'il serait formé un camp à Montmartre, que les cloches seraient converties en canons, les fers des grilles en piques, l'argenterie des églises en monnaie ; que des visites domicili-
aires seraient faites pour découvrir les armes, arrêter les suspects et enchaîner les conspirateurs. En effet, du 29 au 30 août, les barrières furent fermées, la Seine barrée, les voitures arrêtées, les rues désertes, et, à une heure du matin, les commissaires de la commune, assistés des sections armées, firent leurs visites. Tout citoyen trouvé hors de son domicile fut réputé suspect, et l'on jeta ainsi dans les prisons cinq à six mille individus ; nobles, prêtres réfractaires, gens de l'ancienne cour, officiers de la garde nationale, etc.
Le comité de surveillance, où régnait Marat, voyant le nombre des prisonniers et croyant ou feignant de croire qu'un nouveau succès des Prussiens exciterait une insurrection royaliste, résolut de faire une Saint-Barthélémy dans les prisons. C'était la pensée féroce de la multitude, qui, voyant partout des traîtres, était dans une exaltation poussée jusqu'à la rage et ne demandait que la mort de ses ennemis. On ne parlait que des projets de vengeance des royalistes ; on répandait le bruit qu'une armée entière de nobles et d'anciens gardes du roi était prête à égorger les patriotes ; on ajoutait que le plan des rois du Nord était d'exter-
miner toute la population parisienne. " Qu'ils viennent relever les murs de la Bastille, ces brigands du Nord, ces anthropophages couronnés," disait un des orateurs populaires à l'Assemblée. Si la victoire trahit notre cause, les torches sont prêtes. * * * Ils ne trouveront que des cendres à recueillir et des ossements à dévorer ! " Enfin, dans le comité de défense de l'Assemblée, on agita la question d'abandonner Paris ; mais Danton : ** La France est dans Paris," dit-il ; " si vous abandonnez la capitale à l'étranger, vous lui livrez la France. * * * H faut nous maintenir ici par tous les moyens et nous sauver par l'audace. * * * Il faut * * * (et avec un geste effrayant) il faut faire peur aux royalistes !" * * * Paris, menacé de ruine par l'étranger, en proie à l'anarchie, dominé, égaré par quelques hommes sanguinaires, était alors fou de terreur et de haine et présentait dans toutes ses parties le spectacle le plus terrible : des troupes de volontaires partant pour l'armée, des bandes d'ouvriers allant travailler au camp de Montmartre : les femmes fabriquant dans les églises des habits et des tentes ; des orateurs populaires semant l'alarme dans les rues ; les
places publiques occupées par des théâtres d'enrôlement" ; les barrières fermées ; des hommes armés, des canons, des patrouilles, des postes partout. Tout à coup, le 2 septembre (c'était un dimanche), le bruit se répand que Verdun est pris, que les Prussiens marchent sur Paris, que les royalistes s'agitent dans leurs hôtels et les prisons pour leur livrer la ville. La Commune fait placarder des affiches menaçantes ; deux sections (Poissonnière et Luxembourg) décrètent de massacrer les prisonniers ; on tire le canon d'alarme ; on sonne le tocsin ; on arbore le drapeau noir sur les tours de Notre-Dame ; toute la population semble frappée de terreur ou de vertige : " Courons aux prisons ! ce cri terrible," raconte un témoin, " retentit à l'instant d'une manière spontanée, unanime, universelle, dans les rues, dans les places publiques, dans tous les rassemblements, enfin dans l'Assemblée nationale même : qu'il ne reste pas un seul de nos ennemis vivants pour se réjouir de nos revers et frapper nos femmes et nos enfants." Alors des rassemblements se forment autour des prisons, principalements autour de celle de l'Abbaye, où l'on amenait vingt-quatre prêtres ; deux ou trois cents hommes, la plupart, dit-on,
ouvriers ou gens de boutique des rues voisines, excités par les satellites du comité de surveillance, se jettent sur ces vingt-quatre prêtres et les massacrent ; puis, enivrés de leur crime, ils courent aux Carmes et à Saint-Firmin, et égorgent dans ces deux prisons deux cent quarante-quatre prêtres. Ils reviennent à l'Abbaye et tuent encore soixantequatre Suisses ou gardes du roi : puis ils forment un tribunal présidé par un huissier du faubourg Saint-Antoine, Maillard, l'un des assaillants de la Bastille, le général des femmes du 5 octobre, et ils y font comparaître cent six prisonniers : quarantecinq sont " mis en liberté par jugement du peuple " ; les autres "condamnés à mort et exécutés surle-champ." Un des membres de la commune, Billaud-Varennes, encourage les meurtriers, leur fait distribuer des vivres, promet à chacun 24 livres " pour son travail."
Les assassins, les jours suivants, au nombre de quatre cents au plus, se partagent par petites bandes et se portent à toutes les prisons, où ils tuent non-seulement les prisonniers politiques, mais les détenus ordinaires qui s'y trouvaient : à la Force, on forma un tribunal comme à l'Abbaye,
et, sur 375 prisonniers, 167 périrent ; au Châtelet, on tua 189 voleurs ou faussaires ; au Bernardins, 60 forçats ; à Bicêtre, des fous, des employés, des enfants. " C'était un épurement," disaient les meurtriers, " c'était le peuple-Hercule nettoyant les écuries d'Augias." Le massacre était devenu un spectacle, une jouissance ; une foule sanguinaire faisait cercle autour des victimes, applaudissait aux assassins, et, à la Force, les profanations les plus sauvages furent commises sur le cadavre de la princesse de Lamballe. Il y eut, dit-on, près de mille victimes qu'on jeta dans des charrettes et qu'on porta tout à découvert au cimetière de Clamart." Paris resta immobile pendant ce long crime, et trois à quatre cents assassins, la plupart ivres, parcoururent ses rues pendant quatre jours sans qu'une main se levât contre eux ! Santerre, complice du comité de surveillance, refusa de convoquer la garde nationale ; le maire Pétion courut à la Force et vit son pouvoir méconnu ; le ministre Roland fut menacé du sort des royalistes ; enfin, l'Assemblée, terrifiée après une vaine tentative, se tint dans un lâche silence !
Le comité de surveillance avoua hautement qu'il
avait ordonné le massacre ; sa puissance ou la terreur qu'il inspirait s'en trouva augmentée, et alors il se livra à tous les excès. Ses membres dévastèrent les propriétés nationales, délapidèrent les fonds publics, contribuèrent au pillage du gardemeuble " ; ils s'emparèrent des richesses des églises, du mobilier des émigrés, des dépouilles des victimes de septembre ; ils désorganisèrent la police ordinaire, laissèrent la force publique sans action : alors les voleurs eurent libre carrière, et l'on en vit dans les promenades arrachant les bijoux des femmes, pour en faire, disaient ils, un don à la patrie. Paris retombé dans l'état sauvage, et, comme au moyen-âge, les habitants de quelques sections se confédérèrent pour se garantir mutuellement leurs biens et leur vie. " Commune active, mais despote," disait Roland à l'Assemblée, " peuple excellent, mais dont une partie saine est intimidée ou contrainte, tandis que l'autre est travaillée par les flatteurs et enflammée par la calomnie ; confusion de pouvoirs, mépris des autorités, force publique faible ou nulle par un mauvais commandement, voilà Paris -1 " " Et les Parisiens osent se dire libres ! " s'écriait l'intrépide, l'éloquent Vergniaud ; " ils ne sont plus esclaves, il est vrai, des tyrans
couronnés, mais ils le sont des hommes les plus vils, des plus détestables scélérats ! "
T. Lavallée, Histoire de Paris, Première Partie, pages 144-149.
c'en est fait de nous, [marat.]
Citoyens de tout âge et de tout rang, les mesures prises par l'Assemblée ne sauraient vous empêcher de périr : C'en est fait de nous pour toujours si vous ne courez aux armes, si vous ne retrouvez cette valeur héroïque qui, le 14 juillet et le 5 octobre, sauvèrent deux fois la France. Volez à Saint-Cloud ; s'il en est encore temps, ramenez le roi et le dauphin dans vos murs ; tenez-les sous bonne garde, qu'ils vous répondent des événements ; renfermez l'Autrichienne et son beau-frère,*' qu'ils ne puissent conspirer. Saisissez-vous de tous les ministres et de leurs commis, mettez-les aux fers. Assurez-vous du chef de la municipalité et des lieutenants du maire. Gardez à vue le général ; arrêtez l'état-major. Enlevez le poste de l'artillerie de la rue Verte ; emparez-vous de tous les magasins et moulins à poudre ; que les canons soient tous répartis entre les districts. Que tous les districts se rétablissent et soient à jamais permanents ; qu'ils
l6o LA LEGISLATIVE,
fassent révoquer ces funestes décrets. Courez, courez, s'il en est encore temps, ou bientôt de nombreuses légions ennemies fondront sur vous ; bientôt vous verrez les ordres privilégiés se relever, le despotisme, l'affreux despotisme, reparaître plus formidable que jamais. Cinq à six cents têtes abattues vous eussent assuré le repos, la liberté, le bonheur ; une fausse sécurité a retenu vos bras et suspendu vos coups : elle va coûter la vie à un million de vos frères. Que vos ennemis triomphent un instant, et c'en est fait de la liberté, et le sang coulera à grands flots ; ils vous égorgeront sans pitié ; ils éventreront vos femmes, et pour éteindre à jamais parmi vous l'amour de la liberté, leurs mains sanguinaires chercheront le cœur dans les entrailles de vos enfants.
Il y a une année que cinq ou six cents têtes abattus vous auraient rendus libres et heureux. Aujourd'hui il en faudrait abattre dix mille. Sous quelques mois peut-être en abattrez-vous cent mille ; et vous ferez à merveille : car il n'y aura point de paix pour vous si vous n'avez exterminé jusqu'au dernier rejeton les implacables ennemis de la patrie. (17 décembre, 1790.)
LA LEGISLATIVE. l6l
Cessez de perdre le temps à imaginer des
moyens de défense. Il ne vous en reste qu'un seul, celui que je vous ai recommandé tant de fois : une insurrection générale et des exécutions populaires. Fallût-il abattre vingt mille têtes, il n'y a pas à balancer un instant. (i8 décembre, 1790.)
Pendez, pendez, mes chers amis ; c'est le
seul moyen de faire rentrer en eux-mêmes vos perfides ennemis * * * Si j'avais été tribun du peuple, j'aurais commencé par faire accrocher tous les juges du Châtelet qui avaient voté pour le renvoi de Bézenval."* * * *
Une seule réflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le peuple n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de la plupart des députés à la Convention nationale, je désespère du salut public. Si, dans les huit premières séances, toutes les bases de la Constitution ne sont pas posées, n'attendez plus rien de vos représentants ; vous êtes anéantis pour toujours, cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur vrai patriote et homme d'état. O peuple babillard ! si tu savais agir ! (21 septembre, 1792.)
l62 LA LEGISLATIVE.
Hatin, La Presse en France^ vol. VI., pages 97 et 155.