‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 47 sur 83 · MORT DE MME, ROLAND · texte numérisé non relu

MORT DE MME, ROLAND

Le jour où elle devait paraître au tribunal, elle s'était habillée avec simplicité, mais avec une sorte de soin et d'élégance. Sa robe était blanche et ses cheveux descendaient sur ses épaules. Toutes les femmes de la chambrée " se pressaient autour d'elle en pleurant et prenaient sa main pour la baiser ; elle rencontra sur son passage M. Beugnot, et en souvenir de quelques controverses politiques : " Adieu, monsieur, faisons la paix ; il est temps," dit-elle, en lui serrant la main, et comme il avait les larmes aux yeux, elle ajouta : " du courage."

Elle avait été plusieurs fois interrogée, par forme d'instruction préalable. A l'audience du tribunal,

elle fut traitée avec dureté ; on lui adressa des questions outrageantes ; le bulletin du tribunal abrège ainsi le compte rendu de l'audience. •

" L'accusée a dit pour sa défense qu'elle n'avait jamais eu de correspondances avec Brissot, Pétion, ni Gorsas ; qu'elle avait toujours estimé Brissot et ses dignes amis, parce qu'ils avaient du talent et de la bonne foi. Elle a ensuite fait lecture d'un aperçu sommaire de sa conduite politique. Comme cet écrit respirait le fédéralisme ^^ d'un bout à l'autre, le président en a interrompu la lecture en observant à l'accusée qu'elle ne pouvait abuser de la parole " pour faire l'éloge du crime, c'est-à-dire de Brissot et consorts.

Elle se tourna vers l'auditoire, disant : " Je demande acte de la violence que l'on me fait." Le peuple, c'est-à-dire les assistants dont la salle avait été remplie, cria : " A bas les traîtres ! Vive la république ! " — L'arrêt fut prononcé.

Le lendemain elle fut conduite à l'échafaud. Son courage ne l'avait point abandonnée ; son visage était sans pâleur et souvent un sourire passait sur ses lèvres. Elle avait près d'elle un condamné pour fabrication de faux assignats ; il était abattu

et troublé. Elle tâchait de lui rendre quelque fermeté. Sur l'échafaud il parut désirer d'être le premier à passer sous le couteau.^^ " Passez avant moi," dit elle, "je saurai attendre." Et regardant une grande statue de la liberté qu'on avait érigée sur cette place, elle disait : " O liberté ! que de crimes ils commettent en ton nom ! " Ce furent ses dernières paroles.

Trois jours après, aux abords d'un village près Rouen, fut trouvé un cadavre gisant sur la route : c'était Roland ; il s'était percé avec une canne à épée. Le conventionnel Legendre vint constater l'identité. Il avait écrit, avant de se tuer, quelques lignes : " Puissent mes concitoyens prendre des sentiments plus doux et plus humains ! Le sang qui coule par torrents dans ma patrie me dicte cet avis. L'indignation m'a fait quitter ma retraite au moment où j'ai appris qu'on avait égorgé ma femme. Je n'ai pas voulu rester plus longtemps sur une terre souillée de crimes ! "

Le représentant en mission qui annonçait cetts nouvelle à la Convention proposait de placer sur la sépulture de Roland un poteau infamant.

Barante, Histoire de la Conventioii Nationale^ Paris, 1853, vol. IIL, pages 392-394.

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