ASSASSINAT DE MARAT ET SUPPLICE DE CHARLOTTE CORDAY
Pendant qu'une partie des Girondins fuyaient vers le Calvados, une jeune fille, noble d'origine, Mlle. d'Armont, les attendait à Caen. On l'appelait plus familièrement Marie ou Charlotte Corday. Arrière-petite nièce du grand Corneille, elle semblait une des créations du poëte réalisée par la Révolution.
De grands yeux voilés, le nez aquilin, le front large et bombé, un teint éblouissant, la voix harmonieuse, enchanteresse, enfantine, le regard angélique, la taille haute, la tête un peu penchée en avant, voilà comment la dépeignent ceux qui vivaient alors dans son intimité. Sa beauté les ravissait.
Ordinairement silencieuse, elle sortait de ses rêveries par des éclats soudains de gaieté, déconcertant ceux qui auraient voulu pénétrer plus avant dans son âme. La grâce, l'enjouement qu'elle mêlait à toutes choses, arrêtaient les indiscrets. D'ailleurs, elle s'ignorait elle-même ; son caractère n'avait eu qu'une seule occasion de se montrer. A un diner de famille où l'on portait la santé du roi,
pendant que tous se tenaient debout, on avait vu avec stupeur la belle Charlotte rester assise, immobile, la tête baissée, refusant de mêler ses vœux à ceux de sa famille. " Vous êtes donc républicaine ? " lui dit une de ses amies. — " Oui, si les Français étaient dignes de la République." Cependant quand elle apprit le supplice du roi, elle désespéra et ne vit plus la République que dans les nues, par delà le réel. * * *
Charlotte est dans Paris, le 11 juillet, logée dans une petite chambre, rue des Vieux Augustins. Nulle curiosité, nul empressement intempestif. Déjà il est cinq heures du soir. Seulement une question indifférente au domestique qui la sert. " Que pense-t-on ici du petit Marat ? " — "Adoré des patriotes, exécré des aristocrates." Mais qu'importe cette réponse ? * * *
Il est temps que l'action commence. Voilà la matinée du samedi 13 juillet déjà écoulée, et ce jour doit compter dans les tragédies humaines. Charlotte Corday se fait conduire au Palais-Royal. Elle entre chez un coutelier et achète un couteau qu'elle prend tel que le marchand le lui choisit. Qu'y a-t-il là d'étonnant ? Tous les jours ne voit-on
pas des emplettes de ce genre ? Mais, en se retirant, elle a caché dans son sein le couteau avec la gaîne sous son fichu ; sur la place des Victoires, elle monte dans un fiacre, en disant : " Rue des Cordeliers, No 20." C'est là que demeure le citoyen Marat. Grande maison, porte cochère, cour intérieure ; on ne se représente pas ainsi la demeure de l'ami du peuple, que l'imagination va chercher dans un antre. Au reste, il ne peut vivre toujours dans les souterrains ; pour le moment il a une habitation, un toit, comme le reste des hommes. Qui le croirait ? Marat a une antichambre et un salon ! et une salle de bain ! et même une amie, Simonne Evrard.
Charlotte tient à la main un éventail, elle frappe à la porte. Catherine Evrard lui ouvre. Quel contre-temps ! le citoyen Marat n'est pas visible. Une fièvre ardente le dévore, la fièvre de la Révolution. Il lui en coûte de ne pas admettre en sa présence tous les sans-culottes qui se présentent. Mais quoi ! il agit pour eux sans avoir besoin d'écouter leurs plaintes. Il les devine. La santé du Père du peuDle est à ce prix. La porte se referme.
Charlotte Corday revient chez elle et écrit à Marat. Il s'agit des Girondins, de leurs complots qu'elle connaît tous, puisqu'elle arrive de Caen, Elle veut révéler ce que l'on ne pourrait savoir sans elle. C'est sur ce mot de complot qu'elle compte, comme sur l'amorce à laquelle Marat ne pourra résister. Ce moyen, a-t-elle dit plus tard, était perfide. Oui, mais la morale antique l'approuve en des cas semblables ; Brutus n'a-t-il pas aussi caressé César, et Cinna, Auguste ?
Sa lettre la précède, elle en écrit une seconde plus pressante. Le soir, à sept heures et demie, elle se retrouve à cette même porte qu'elle n'a pu franchir le matin. Comme la chaleur était trèsforte, elle n'avait pas oublié son éventail qu'elle agitait en marchant. Le même refus lui est opposé, cette fois avec une voix haute et impatiente, Charlotte répond sur le même ton. Les voix de Catherine et de Simonne Evrard arrivent jusqu'aux oreilles de Marat, qui était au bain. Charlotte entre et s'assied auprès de la baignoire. Dix minutes se passent, le temps nécessaire pour donner les noms des Girondins réunis à Caen, que Marat écrit, en s'appuyant sur une petite planche, placée
2l6 LA CONVENTION.
en travers de la baignoire. "Je les ferai tous guillotiner," dit-il avec cette extase de férocité qui était devenue le trait le plus constant de sa physionomie. A ces mots, la jeune fille se lève, tire un long couteau, et le lui plonge dans la poitrine, jusqu'au manche ; le coup fut porté d'une main si sûre que l'un des doigts entra dans la plaie jusqu'au poumon. En recevant le coup, Marat put encore crier : "A moi, ma chère amie ! " Son sang sortait à gros bouillons ; sa face cuivrée retombe sur le bord de la baignoire.
Au cri de Marat étaient accourus les femmes Evrard et un ouvrier qui pliait les journaux dans le vestibule ; ils voient Marat, les yeux fixes, dont la langue s'agitait sans pouvoir proférer aucun son, et l'étrangère debout vers les rideaux, immobile. L'ouvrier la frappe à la tête avec une chaise, et la renverse. Simonne Evrard la foule aux pieds. Elle se relève de sang froid, s'assied et parait attendre sa mort et celle de Marat. Pendant qu'on emportait Marat et que la maison se remplissait de gens qui venaient le secourir ou le venger, elle reste impassible comme la vierge de Tauride après le sacrifice ; " elle sentit la paix entrer dans son cœur,
puis elle s'étonna de vivre encore. * * * L'autorité qu'exerçaient les chefs du peuple la remplit d'admiration. Lorsqu'elle entra à l'Abbaye et qu'elle n'y fut accueillie par aucune injure, sa surprise fut portée au comble de se trouver vivante et de se voir protégée. * * *
L'enjouement de la jeune demoiselle de Caen succéda sans presque aucun intervalle, après le meurtre, aux scènes tragiques. Elle passait une partie de son temps à copier des chansons politiques de Valadé ; elle écrivait à Barbaroux en datant du second jour de \d. préparation de la paix. Bientôt elle s'occupera de son portrait et badinera avec le peintre ; elle demande grâce, en plaisantant, pour la légèreté de son caractère. Le sacrifice de sa vie était si entier qu'elle habitait d'avance dans les Champs-Elysées et jouait avec Brutus et quelques anciens ; " car les modernes," ajoutait-elle, "ne me tentent pas ! Ils sont si vils !" * * * Le procès ne fut jugé que le 17 juillet. Il n'y avait pas alors l'impatience que l'on vit bientôt quand les supplices eurent allumé la soif des supplices. On interrogeait encore, et la mort ne devançait pas les réponses. L'âme de Corneille était sur les lèvres de Charlotte, sans qu'elle le sût.
Fouquier-Tinville lui demande qui l'a portée à tuer Marat.
Que haïssiez-vous dans sa personne ?
Ses crimes.
Croyez-vous avoir assassiné tous les Marats ?
Celui-là mort, les autres auront peur peut-être.
Qu'entendez-vous par énergie ?
Mettre son intérêt particulier de côté et se sacrifier pour sauver la patrie.
Qui vous a conseillée ?
On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soimême.
Pourquoi avez-vous tué Marat ?
J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.
Qu'avez-vous à répondre ?
Rien, sinon que j'ai réussi.
Mettez une rime à ces mots, vous avez un dialogue des Horaces. Elle aussi aurait pu ajouter :
A quoi bon me défendre ?
Vous savez l'action ; vous la venez d'entendre.^"
L'auditoire frémissait d'une émotion que l'on n'avait pas vue encore au tribunal révolutionnaire. Quelqu'un dessinait le portrait de Charlotte Cor-
day ; elle se tourna du côté du peintre, avec le même calme que dans un jour ordinaire. Son défenseur, Chauveau-Lagarde, osa parler de cette " abnégation sublime " ; aucune voix ne s'éleva contre lui. Elle le remercia, à la manière antique, en lui léguant ses dettes de prison, puisque ses biens venaient d'être confisqués.
Un peu avant le jugement, on lut sa longue lettre à Barbaroux, dans laquelle se mêlent, d'une manière si étrange, la plaisanterie d'une jeune fille et le stoïcisme d'un conspirateur antique. " Demain, à midi, j'aurai vécu, pour parler le langage romain." '^^ Elle prend congé de son père, et se met sous la protection de Thomas Corneille :
Le crime fait la honte et non pas re'cliafaud.'""
Le bourreau vint la chercher, qu'elle écrivait encore un billet. Elle pria d'attendre que sa lettre fut cachetée. Le bourreau tient la chemise rouge et des ciseaux, elle prend les ciseaux, coupe une mèche de ses cheveux, la donne au peintre Hauer, qui achève le portrait.
Quand Charlotte parut sur le tombereau, si belle, si impassible, au milieu de la ville terrifiée, des
bravos meurtriers raccueillirent et l'accompagnèrent jusqu'à réchafaud. La voiture marchait lentement. " Vous trouvez," lui dit le bourreau, " que cela est bien long ? " — " Bah ! nous sommes toujours sûrs d'arriver." Dans ce long trajet, on ne surprit sur son visage que ce même sourire qui avait glacé ses juges. C'était à la fois la joie du sacrifice et le mépris de tout ce qui l'entourait. Seulement, on ne sait si dans ce mépris elle comprenait le lointain avenir. Les exécuteurs s'approchèrent pour lui lier les pieds. Elle crut à un outrage, et fit résistance. Quand elle sut que cela aussi faisait partie du supplice, elle céda et s'excusa. Au dernier instant, le bourreau arracha le fichu qui lui couvrait la poitrine ; elle rougit. Sa tête tomba. Le valet du bourreau la ramassa tout émue de pudeur virginale. Il la montra au peuple et la souffleta. Un long murmure s'éleva de la foule ; la nature osa se montrer un moment. Après la mort, la haine et la curiosité se prirent encore au cadavre ; elles ne purent découvrir que la Vierge de Tauride. Edgar Quinet, La Révolutioriy vol. II, Paris, 1868, pages 16-24 abrégées.