LA PLAGE SAINT-PIERRE-MONTMARTRE
éloignons ces idées pénibles, croyons à un sort meilleur et à un avenir plus favorable. L'espérance n'est-elle pas restée au fond de la boîte de Pandore pour consoler la pauvre humanité?
Partout dans les airs se croisent les ballons intrépides, passant plus haut que les balles des Prussiens et se moquant de leurs projectiles. Voici les aéroscaphes de Nadar, de Dartois et d'Yon, voilà les ballons de Godard et ceux de Wilfrid de Fonvielle qui partent de différents points, poussés par le vent en dehors du cercle qui nous enferme. Ils vont dire à nos provinces que le cœur de Paris bat toujours, et que la France, en accourant sous nos murs, nous trouvera bien vivants et résolus, un peu maigris et faméliques peut-être, mais elle nous apportera des provisions ; ils diront aussi à toutes les têtes Menai niées, dont il a fallu se séparer pour cette terrible épreuve, que nous ne les oublions pas et que le jour de la réunion approche.
Le ballon était depuis longtemps disparu, et une pluie fine commençait à tomber pénétrant les paletots de ses mille aiguilles. On nous mena, pour nous abriter et nous faire voir dans tous ses détails la fabrication des ballons-poste, à l'Elysée-
Montmartre, transformé en atelier aérostatique. L'Élysée-Montmartre est ou plutôt était une sorle de Mabille suburbain, car maintenant qui songe à la danse ! Le jardin qui l'entoure est peuplé de statues mythologiques en plâtre peint à l'huile, dont la nudité frissonne à la bise d'octobre. Une immense salle abritait, pendant les soirées pluvieuses, les chorégraphies excentriques des Brididis et des grisettes de banlieue, et c'est là que l'atelier s'est installé.
Les murs en sont ornés de peintures à la détrempe représentant, dans des cadres d'architectures, des fleurs et des plantes exotiques ; derrière l'orchestre s'arrondit un temple demi-circulaire aux blanches colonnes, se détachant d'un fond de sombre verdure. Les lustres pendent encore du plafond à demi dédorés et portant, au lieu de globes en verre dépoli, des boules de paillon vert et rouge. Les salles de bal ne sont jamais gaies le jour : la lumière du soleil leur nuit comme aux femmes. Mais l'Élysée-Montmartre, animé par le travail, offrait, malgré la lividité du jour, un spectacle plein d'intérêt et de vie.
Une soixantaine d'ouvrières, la plupart jeunes, quelques-unes jolies, et toutes mises avec une