DIALOGUE VII
M'i" DE SE..., LA GOUVERNANTE
LA GOUVERNANTE
Enfin, mademoiselle, le voilà, ce grand jour ! Il faut songer à vous habiller.
M^'e DE SE...
Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de toute la nuit ; cela me trouble l'esprit. Je frémis en pensant que, ce soir même, je dois être livrée à un homme que je ne connais pour ainsi dire pas, qui va s'emparer de moi, m'emmener chez lui pour y vivre suivant ses volontés. Eh ! qui sait si j'y serai bien ou mal et comment les choses tourneront?
LA GOUVERNANTE
Vos réflexions ne sont pas hors de saison : j'ai appris des particularités...
m"'5 de se...
Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? Apprends-moi vile ! Dis-moi donc ce que c'est !
LA GOUVERNANTE
Ma foi, je ne saurais m'y résoudre.
m"<^ de SE...
Ah ! ma bonne, tu me fais mourir ! est-il temps de me
cacher quelque chose ? 2se sais-tu pas la confiance que j'ai en toi? Qu'est-ce donc ? je t'en prie ! je t'en prie !
C'est quelque chose qui ne vous plaira pas et qu'il est bon, je crois, pourtant, que vous sachiez.
m"'- de se...
Eh bien! eh bien! donc?...
LA gouvernante
C'est que M. le comte de... a une maîtresse.
m'Ii^ de se...
Une maîtresse ! ah ! que dis-tu ?
LA gouvernante
Qu'on dit même être fort jolie.
m"'- de se...
Oh ! ma bonne, il ne m'aimera sûrement point, et je serai malheureuse!... Et quelle est donc cette maîtresse qu'on dit si jolie?
LA gouvernante
Une demoiselle de l'Opéra ; et c'est là le fâcheux.
M"e DE SE...
Comment? explique-toi donc.
LA GOUVERNANTE
C'est (pi'il fait pour elle de fort grosses dépenses, et vous ne savez pas encore que ces demoiselles de l'Opéra sont la ruine d'une maison.
m"p de se...
Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en suis confondue. Quoi! M. le comte de..., qui depuis huit jours vient au couvent m'assurer de sa tendresse et me marquer ses empressements, M. le comte, qui me parle d'amour sans cesse et qui m'avait persuadée qu'il en avait pour moi, est un honmie à maîtresses !... Ah ! que vais-je devenir !
96 l'œuvri: de cukuillon le fils
la (jouvernante
Quelquefois, ce n'est pas un si grand mal : c'est suivant le caractère des g"ens. 11 y eu a qui ont des maîtresses et qui ont le bon esprit d'en dédommag'er leurs femmes par de grands ég"ards et de bonnes façons. Mais il y en a aussi que ces sortes d'amour ne rendent que plus insupportables dans leur vie domestique. A tout prendre, il en revient toujours une petite consolation, parce ([u'en général les femmes ont beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec ceux qui prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménag-e et qui ne savent s'amuser ailleurs que dans leur propre maison. Et je ne sais pas si cela doit tant vous fâcher. Vous êtes si jeune et si belle que M. le comte sentira de quelle conséquence il est pour lui de ne pas vous donner le moindre chagrin. Il vous verra si bien à portée de l'en punir qu'il y prendra garde à deux fois.
m"<^ de SE...
Comment! ma bonne, il faut que je me couche ce soir avec cet homme ! Cela me fait frémir. Il est bien sûr, du moins, qu'il ne me touchera pas.
LA gouvernante
Vous aurez bien de la peine à vous en g-arantir ; une jeune femme dans un lit, toute nue, n'a guère de défense. Opendant, je vous conseille de résister autant que faire se pourra, quand ce ne serait que pour lui faire sentir le prix de son triomphe et le bonheur d'avoir le plus joli pucelag-e qui soit... En votre place, je me défendrais durant huit jours !
Eh bien! après"? Ne faudra-t-il pas toujours qu'il y vienne? D'ailleurs, cela m'embarrasse beaucoup. Si je le fâche à un certain point, je n'en serai peut-être que plus à plaindre : il se croira fondé à avoir des duretés. Je
TABLEAUX DKS MŒURS IJI TEMPS 97
serai dans sa maison, en son pouvoir, loin de ma mère, à essuyer de mauvaises humeurs qui ne me rendront que plus malheureuse... Ah ! ma boime, que je suis ag^itée de tout cela !
LA GOUVERNANTE
Allons, allons; il faut s'étourdir sur vos frayeurs et vous avez plus de frayeurs que vous n'aurez de mal ! . . . Vos nouvelles femmes de chambre sont là : elles veulent vous habiller, et il est temps. Vous allez être mise comme une jeune princesse. Je n'ai rien \ u de si beau en ma vie que tout ce que renferme la corbeille qui est là.
m"c de se...
Il faut donc s'habiller.