‹ Tableaux des moeurs du temps dans les différents âges de la vieChapitre 14 sur 31 · M. LE COMTE DE..., CHONCHETTE · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE..., CHONCHETTE

CHONCIIETTE

Ah!...

LE COMTE

Eh bien! mademoiselle, vous fais-je peur?

CHONCHETTE

Gomnient vous avisez-vous de venir ici, monsieur? Je croyais que vous m'aviez quittée. Combien y a-l-il?... un mois?... que je n'ai eu de vos nouvelles?

LE COMTE

Je VOUS ai écrit au commencement de mon mariag"c. Je vous ai expliqué les raisons...

CHONCHETTE

Je me soucie bien de vos lettres et de vos raisons quand je ne vous vois point.

LE COMTE

J'ai continué votre pension à l'échéance du mois.

CHONCHETTE

Je me soucie bien de votre argent quand je crois que vous ne m'aimez plus.

TABLKALX DES MŒURS DL' TEMl'S III

LE COMTE

Ah! Chorichette !... me croyez-vous capable de vous quitter? Vous savez que je n'aime rien au monde autant que vous. Si j'ai été un mois sans vous voir, comptez qu'il m'en a coûté plus d'inquiétude et plus de peine (]ue je ne puis dire. J'ai eu viugt fois la pensée de prendre un fiacre ou de venir à pied tout seul ici ; mais je me suis vu observé de toutes parts, et traulaut plus qu'on sait dans ma famille ([ue j'ai nue iuclination et que ma femme me la reproche tous les jours.

CnO-NCHETTE

Quoi ! c'est donc vous qui avez une femme?

LE COMTE

Hélas ! oui ; par obéissance. Je n'ai pu refuser cela à mes parents.

GHONGHETTE

Vous qui m'aviez tant promis que rien ne serait jamais capable de vous séparer de moi; vous qui savez combien je vous aime et toutes les propositions que j'ai refusées pour vivre avec vous seul !... Que je suis malheureuse et qu'on est à plaindre d'être sensible et d'avoir le cœur fait d'une certaine façon ! Allez ! vous ne méritez pas tout ce que j'ai fait pour vous.

LE COMTE

Ma petite, je crois que tu pleures... Rends-moi plus de justice; tu verras que je suis incapable envers toi d'aucun mauvais procédé.

CHONCHETTE

Ing-rat que vous êtes ! Il y a un mois que je ne vous ai vu et que vous ne vous êtes occupé que de noces.

LE COMTE

Oui, et comme en un temps de noces on fait des galan-

tcries aux amis que l'on a, ma petite, je l'apporte ton présent de noces aussi. Tiens, c'est ce diamant : mets-le à Ion doigt, il ne le déparera pas.

CnONGHETTE

Perfide que vous êtes! pensez-y bien : si vous me faites •ce présent pour me donner en même temps mon cong"é, je vous déclare que je le jetterai dans le feu dès que vous •serez parti.

LE COMTE

Non, ma chère petite : sois absolument sûre de moi, •s'il est vrai que tu m'aimes toujours.

CHONCUETTE

Vous savez assez ma façon de penser et combien il faut que j'aime pour me résoudre à recevoir de quelqu'un. Mais, moi, combien n'ai-je pas à craindre que vous ne deveniez amoureux de votre femme? On dit d'ailleurs qu'elle est si belle, si belle!

LE COMTE

Elle est, pour une femme, plus belle même qu'il ne faut : ne l'as-tu point vue?

CnONCHETTE

Vraiment si, à l'Opéra, dans les premiers jours de ce beau mariag'e. Vous souvenez-vous comme je dansai? Je ne savais pas un mot de mes entrées; j'élais toute distraite; car voilà comme je suis quand j'aime bien : je n'en suis pas la maîtresse.

LE COMTE

Oh! ne me dis pas cela, car, au contraire, tu dansas ce jour-là mieux que jamais... Tu fis même de nouveaux pas qu'on applaudit si fort ; je m'en souviens bien.

CnONCUETTE

C'était donc de colère et de rag^e : il est viai que j'étais

toute troublée ; au moins vîtes-vous bien que pendant tout le temps que je ne dansais point, je m'étais mise dans la première coulisse vis-à-vis de vous, et que je jetais dans votre loge des regards furieux.

LE COMTE

Oui, ma mignonne, je remarquai cela aussi : j'en fus même embarrassé par la peur que j'avais que ma femme ne s'en aperçût et que cela ne lui fît de la peine, surtout après le propos qu'elle m'avait tenu.

CHONCHETTE

Moi, je me fiche bien de lui faire de la peine; c'est elle qui m'en a fait et qui m'en ferait bien davantage si elle m'enlevait tout à fait mon amant, car, au bout du compte, un mari et une femme ne sont rien l'un à l'autre que par un engagement de famille et un arrangement de fortune... Mais un amant et une maîtresse, ça fait une différence : c'est le sentiment du cœur qui parle ! Aussi, ne vivionsnous ensemble, depuis trois mois, que dans ce goût-là. Nous passions d'heureux moments, avouez!...

LE COMTE

Il est vrai.

CHONCUETTE

Vous voilà, à cette heure, avec une femme : en ètesvous mieux?

LE COMTE

Ma foi, non...

CHONCHETTE

Vous donne-t-elle au moins bien du plaisir entre deux draps? Elle doit être fort belle sous le linge?

LE COMTE

Oui, elle est de la plus jolie figure qu'on puisse voir ; tout le monde l'admire.

ii4 l'œuvre de cuébillon le fils

CHONCHETTE

Et... dans le tête-à-tête, comment cela va-l-il? Je g"age qu'elle ne le fait pas aussi bien que moi?

LE COMTE

Pardieu ! il s'en faut de beaucoup.

CHOXCnEïTE

Voilà le fait; c'est qu'elle ne vous aime pas autant... et... elle se présente donc là comme une belle Vénus de plâtre ?

LE COMTE

Ma foi, à peu près.

CHONCHETTE

Voilà comme sont toutes ces demoiselles de condition qu'on tire du couvent. Ça n'a point de tempérament; ça n'a point de goût. Ah ! fi !

LE COMTE

Chonchette... veux-tu que nous en voyions la différence ?

CHONCHETTE

Oui dà... Vous êtes un bon drôle ! je le croirais bien !... Non, non, s'il vous plaît... Dans un mois, à la bonne heure; et encore, à condition que je vous verrai tous les jours ; car, si vous voulez que je vous le dise, c'est que je ne puis souffrir vos absences. Si vous saviez tout ce qui me passe par la tête, c'est énorme ; vous ne devez pas en être étonné; vous savez combien je suis jalouse et combien j'aime, quand je fais tant que de m'en mêler.

LE COMTE

Ma petite Chonchette, tu seras contente de moi, à tous ég^ards. Mais, je t'en prie, abrég^eons le terme ; passons dans le petit cabinet.

CIIONCHETTE

Ah ! il est embarrassé... ¥A à propos de cela, je le suis assez moi-même.

LE COMTE

Qu'est-ce doue... Voyons... Ah! ah! cela me paraît vraiment beau.

CHONCHETTE

Beau et très beau, et pour rien. C'est de la vraie perse; le meuble est tout neuf, la tenture, le canapé, quatre fauteuils, les portières, le tout bien doublé, tenez !

LE COMTE

Oui, vraiment. Et ({uels sont les gens qui se défont de cela?

CHONCUETTE

C'est le plus grand hasard du monde. Quelque chose qui arrive, ça est inutile, il faut que je l'aie... Ça pour cent louis!... N'est-ce pas pour du pain?

LE COMTE

Non, vraiment! Cent louis !... C'est beaucoup trop.

CHONCHETTE

Vous ne savez ce que vous dites ; on me l'a estimé quatre mille francs. En un mot, je ne vous cache rien : j'en ai fait le marché. J'ai cinquante louis de mes épargnes que je veux mettre à ça ; restent cinquante autres qu'il faut que je trouve aujourd'hui, n'y en eiit-il point... Si vous étiez en état de me les prêter, vous me rendriez la }>lus heureuse fdle du monde. Mais cependant, si vos affaires ne le permettent pas, que rien ne vous gêne ; je sais bien où je les emprunterai.

LE COMTE

Non, ma petite; puisque tu as une si grande fantaisie de ce meuble, el qu'il ne te manque que cinquante louis

ii6 l'œuvre de ckébillon le fils

pour l'avoir, je les ai précisément dans ma poche en un rouleau ; les voilà...

CH0NCIIETTE

Baisez-moi, vous êtes un homme charmant!... Du moins, je compte vous les rendre.

LE COMTE

Tu es folle... Mais... laisse donc, que je te baise tout de bon...

CnONCUETTE

Nenni, nenni; pour aujourd'hui, ça ne se peut pas...

LE COMTE

Oh ! ([ue si !... tu vas voir.

CnONCHETTE

Non, sérieusement, non ; je ne me porte pas bien... j'attends quelque chose... laissez-moi, laissez-moi... Si vous m'aimez encore, ça se retrouvera, du reste.

LE COMTE

Mais... si j'étais libre ce soir, cela m'cmpècherait-il de souper avec loi, du moins?

CJIONCIIETTE

Ce soir?... Mais... après loul... si ça ne vous fait rien.

LE COMTE

Quoi?

CIIONCHETTE

C'est que le présiilenl m'a demandé à souper avec Minutte et avec ce complaisant qu'il mène partout ! Je m'y suis ençag'ée... Mais aussi, après un mois, un mois passé d'oul)li de voire part, comment aurais-je i)u prévoir ([ue vous tomberiez ici ce matin?

LE COMTE

Il est vrai, j'ai lort de ne t'en avoir pas i)révenue. Mais n'y aurait-il pas moyen de rompre ce souper-là?

tahm;aix des mœurs du tkmps 117

ciioncjiette ( )h ! non, ça. ne se peut pas. Si c'était ailleurs, je pourrais me dispenser d'y aller, mais... chez moi... El de plus ce souper-là a déjà été remis deux ou trois fois; je ne saurais l'éviter aujourd'hui... Eh!... est-ce que vous n'oseriez y venir?

LE COMTE

Si j'étais absolument sûr qu'il n'y eût qu'eux?

GHONCIIETTE

Oh! c'est de quoi je ne vous réponds pas; car, entre nous, je donne à souper à M"" Minulte, mais vous entendez bien que c'est le président qui en fait les frais, du moins qui fait apporter les rag'oùts et le vin de Ghampag'ne de chez lui, et vous savez comme il aime le fracas : il voudrait toujours avoir autour de lui le ban et l'arrièreban ; c'est son humeur.

LE COMTE

Cela étant, je viendrai un autre soir.

CnONCHETTE

Mais quand donc?... sera-ce encore dans un mois d'ici?... En vérité, vous êtes impatientant.

LE COMTE

Peut-être dans cette semaine, et je t'en préviendrai d'avance.

CUONCIIETTE

C'est bien pensé... Ah çà ! baisez-moi donc avant de vous en aller!... Mordieu ! tiens, si tu m'étais infidèle, je t'étrang-lerais !

LE COMTE

Non, ma petite Chonchette, je n'aime que toi dans le monde. Adieu, mon enfanl, je me sauve.

CnONCHETTE

Attendez donc! \ ous êtes si pressé de me quitter !!

ii8 l'œuvre de ckébillon le fils

Tenez, remplissez au moins ma tabatière avant départir: je n'aime de tabac que le vôtre... Ah ! jietit père : la belle boîte que vous avez là ! elle est, Dieu me pardonne, de pierre précieuse... Que je la voie donc !... qu'elle est bien montée ! ça est admirable !

LE COMTE

C'est une pierre d'émeraude : ma mère m'en a fait présent l'autre jour.

CnONCHETTE

Je n'aimerais point ces sortes de tabatières-là pour mon usage; on croit toujours que ça va se casser... Cependant... il me vient une idée : ce serait que vous voulussiez bien me la prêter, seulement pour ce soir, pour m'en donner des airs à souper avec ce robin. Au moins, ne comptez pas que je veuille vous la g^arder plus de vingtquatre heures, car je n'en ai que faire, moi.

LE COMTE

Mais, petite, puisque tu n'en as que faire?

ghonchette Ah! c'est-à-dire, monsieur, que vous avez peur de me la confier; que vous avez peur que je ne la casse, ou même que je ne la g"arde. Vous avez raison, monsieur, iVcn user de la manière : cela m'apprendra à vivre, je vous le promets.

LE COMTE

Tiens, folle... prends-la : g'arde-la deux jours si tu veux.

CnONCUETTE

Non, monsieur, vous êtes dans la défiance.

LE COMTE

Ce n'est pas cela ; c'est que je suis embarrassé que dire à ma mère, ([ui voit que je m'en sers dei)uis qu'elle me

l'a donnée. Mais tu la veux pour t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon cœur.

CnONCHETTE

Non, monsieur, je suis trop vive et trop étourdie; elle se casserait entre mes mains.

LE COMTE

Je compte bien que tu y prendras garde... Serre-la dans ta poche.

CHONCIIETTE

Je VOUS réponds que si ce malheur-là m'arrivait, je vendrais jusqu'à mon cotillon pour en trouver une toute pareille, que vous ne vous en apercevriez seulement pas.

LE COMTE

J'entends du bruit... On frappe... Adieu, ma petite. Je m'en vais bien vite.

CIIONCHETTE

Que vous êtes cruel de me quitter!... Adieu donc. Baise-moi, petit père... petit ami; adieu, adieu !

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