L.V COMTESSE
C'en est trop! finissons cela.
MONTADK
Si vous y preniez autant de plaisir que moi, nous finirions mieux, supposé ([ue nous puissions finir... Quand retrouverons-nous un moment comme celui-ci?... Eh! qu'on est i!upe du temps, dont on ne sait pas profiter !... Donnez-moi du moins cette main, ces petits doigts, que je les tienne, que je les serre, que je les dévore de baisers !
LA COMTESSE
Laissez-moi, Montade; je ne puis rentrer dans mou état naturel... je suis toute saisie de trouble et d'effroi... Ma situation est digr.e de pitié... Laissez-moi, laissez ma main !... Eh bien !... elle est à vous pour jamais ; mais je n'en puis disposer à présent... Ah ! Montade, s'il est vrai que vous m'aimez, respectez-moi : l'amour que j'ai pour vous est le plus pur amour du monde et le plus délicat... Vous le conserverez beaucoup mieux si vous ne le blessez point.
MONTADE
Vos yeux, du moins, ne me les refusez point... ni la belle bouche qui m'enchante et qui m'annonce mon bonheur... Donnez-la-moi, cette bouche... je vous eu prie... Donne... donne... que j'y porte un feu qui me brûle... que je t'apprenne à quel point de fureur tu le fais aimer... Tu as beau faire, je te tiens, je t'embrasse, tu me donnes des transports qui me rendraient furieux... Ah !... cruelle!... tu déchires ma main, tu t'arraches de moi !...
LA COMTESSE
Que prétendez-vous, monsieur ?... qui vous a mis en droit de me faire des affronts? Sachez qu'il me reste encore assez d'honneur pour les sentir et assez de vertu
TABI.KAUX DES MŒl RS Dl TKMPS 207
pour ne m'y exposer jamais. Je vous détest*» autan! que j'ai pu vous aimer. Fuyez-moi, je ne veux plus vous voir de ma vie. Retirez-vous; je vous défends de jamais venir où je suis. Je vous ai cru de l'honneur, de la probité; j'ai pensé que je pouvais sans risque vous avouer ma faiblesse, parce que vous aviez su paraître à mes yeux dig"ne d'un cœur comme le mien. Mais vous m'avez tromf)ée, vous m'avez séduite indig"nement... Je m'en punirai le reste de ma vie... Vous serez à jamais pour moi un objet d'horreur... Monsieur, retirez-vous !
MOXTADE
J'y consens, madame, je me retire; vous ne me reverrez jamais... Je suis indig-ne du joui... On ne peut changer sa <lestinée : la mienne était de vous aimei' sans jamais vous l'apprendre; ou de ne pouvoir vous l'apprendre qu'en vous offensant... Je sentais cela quand je m'obstinais à garder mon secret... Pourquoi me l'avezvous arraché ?... Pourquoi m'avez- vous confié le vôtre, qui m'a ravi au ])oint de m'oublier moi-même, qui m'a fait entrer dans une espèce d'ivresse et de fureur et forcé de manquer au respect (|ui vous est dû?.. Je tombe à vos genoux, madame... ce n'est point pour vous demander grâce: quiconque est capable de vous offenser n'en mérite aucune... Écoutez-moi... un mol... S'il faut que je me retire... si ce moment doit faire le malheur de ma vie, tout ce que je vous demande, madame, est de me regarder en pitié et de ne pas me renvoyer dans votre colère: elle est terrible, elle est affreuse et mortelle pour moi.
Vous la méritez tout entière.
MOXTADE
Je mérite bien jdus de compassion, s'il faut que je me sépare de vous.
2o8 l'œuvre de crébillon le fils
LA comtesse
Laissez-moi... je me trouve mal... retirez-vous... Il faut que j'appelle mes gens... Allez... sortez... sortez! vous dis-Je... je me meurs !...
MONTADE
Que vais-je devenir, madame? Où vais-je aller ? Irai-je me renfermer chez moi, m'abandonner à ma propre fureur? Irai-je exposer aux yeux du public le désordre et l'horreur de l'élat où vous me voyez ?...
LA comtesse Tout ce que vous dites-là me fait encore frémir ! Si mon mari entrait présentement, je crois que je tomberais morte à ses yeux... Laissez-moi, Montade... De grâce,
laissez-moi !
montade Sera-ce sans retour?
LA comtesse Hélas!...
montade
Me permettrez-vous de vous revoir encore avant de
périr ?
Je ne sais où je suis...
montade Vous êtes seule, madame, avec l'amant du monde le plus passionné et le plus malheureux.
LA COMTESSE
Hélas ! se peut-il ?
MONTADE
Me reverrez-vous encore une fois? SoufFrirez-vous que je revienne?
LA COMTESSE
Je suis hors d'état de vous le permettre et, je crois, de vous le défendre.
MONTADE
Quoi! je n'oserai donc reparaître tantùlV
LA COMTESSE
Que sais-je?...
MONTADE
Si ma présence vous blesse à ce point, je n'aurai assurément pas l'impudence de revenir tantôt souper chez vous.
LA COMTESSE
Après celle que vous avez eue tout à l'heure, je crois que vous soutiendrez l'autre aisément. Mais sortez : que mon mari ne vous trouve pas ici. Revenez plutôt dans une heure, si vous le voulez absolument.
MONTADE
•J'ai beau le vouloir, je ne viendrai qu'en cas que vous le trouviez bon.
LA COMTESSE
Au cas où je le trouve bon?... Ah! traître... tu n'en doutes pas... Quand une femme a fait tant que d'avouer à un homme qu'elle l'aime, tout est dit, tout est fait : ses droits sont perdus... Il ne m'appartient plus d'oser me fâcher contre toi... Me voilà soumise et réduite à mon tour... Mais, quitte-moi... Va-t'en... Sors vite, et reviens tantôt... Je vais m'enfermer jusqu'à ce temps... 11 faut que je m'occupe seule de mon état et que je me rappelle à moi, si je puis... Qu'entends-je...? On frappe... Oui, vraiment... Voyez vite qui c'est.
MONTADE
Oh ciel ! c'est votre mari...
LA COMTESSE
Mon mari !... je suis perdue ! il nous soupçonnera... Sieds-toi dans ce fauteuil... Ne boug"e pas... Prends un livre et lis tout haut...