DIALOGUE XVII
LA COMTESSE, M'"e DE RASTARD
Ah ! ah !
M'"« DE RASTARD
Oui, vraiment, c'est moi-même ! Je viens savoir si vous avez bien dormi, si mon petit souper d'hier ne vous a point incommodée.
LA COMTESSE
Moi ! point du tout. Il y a onze heures que je dors ; je ne me suis jamais mieux portée. Votre souper était exquis ! Je n'en ai point fait de plus délicat ni de plus friand.
M">^ DE RASTARD
Il est vrai que mon cuisinier est bon : je le paie pour tel.
LA COMTESSE
Vous lui donnez sûrement de g-ros gag"es?
M"^'' DE RASTARD
M. de Rastard me le paie cinq cents livres, mais moi, je lui donne mille francs de gratification par delà, secrètement,
LA COMTESSE
A propos de votre mari, savez-vousque je suis presque
honteuse d'avoir soupe déjà deux fois chez vous sans le connaître, sans l'avoir jamais ni vu ni rencontré?
Bon ! bon ! qu'est-ce que cela fait? Il y a bien d'autres personnes qui viennent chez moi souvent, et qui ne le connaissent pas mieux; et c'est de quoi je vous assure qu'il s'embarrasse fort peu. 11 a ses amis, comme j'ai les miens; il dîne, moi je soupe; il se lève quelquefois lorsque je me couche. Nous passons des jours entiers sans nous rencontrer, et cela de la meilleure amitié du monde. Nos appartements sont trop séparés pour que ma vie dérang-e la sienne. Il a même sur cela toutes sortes d'attentions. C'est un fort honnête homme que M. de Rastard, et, en vérité, un homme de mérite, pour son métier. Aussi, j'avoue franchement que je l'aime fort. Je ne suis point là-dessus comme nombre de femmes que je vois, qui se font un plaisir de tourner leurs maris en ridicule.
LA COMTESSE
Vous avez g-rand raison.
3ime j)E RASTARD
Et j'aurais g-rand tort ! II n'est point de bons procédés qu'il n'ait pour moi ; il me donne tout ce que je lui demande : il possède une g"rosse fortune, et j'en jouis beaucoup plus que lui. Il est bien vrai qu'en reconnaissance, je ne lui manque en rien.
LA COMTESSE
Vous ne lui voulez manquer en rien, dites-vous ?
M'"e DE RASTARD
Non, et tout ce qui vient chez moi peut me rendre cette justice.
LA COMTESSE
Et... le chevalier de B... vous la rend-il?
254 l'œuvre de crébillon le fils
Oh ! pour cela, oui, mieux que personue.
LA COMTESSE
Mais... ce qu'où m'a dit de lui dans le monde n'est donc pas vrai ?
M"'^ DE RASTARD
Quoi? qu'il vit avec moi?
LA COMTESSE
Vraiment, oui, si vous voulez que je vous dise, et qu'il y couche aussi.
M'"^ DE RASTARD
Eh bien ! qu'est-ce que cela a de commun ?...
LA COMTESSE
Oh ! ma foi, ce serait à votre mari lui-même à vous répondre là-dessus.
M'"*^ DE RASTARD
A moins qu'un mari ne soit assez fou pour vouloir être l'objet de l'inclination de sa femme, que peut-il lui demander autre chose que des attentions, des ég^ards et des complaisances? Et quelle est la femme qui en a plus que moi pour le mien ? Quand il va passer deux jours à la campagne, n'y vais-je pas avec lui? Quand il donne de certains dîners de cérémonie et qu'il me prie d'y paraître, est-ce que j'y manque? Quand il est incommodé, me voit-on sortir, comme mille autres femmes? Non, je ne le quitte point... Comptez, madame, que je sais sur tout cela remplir mes devoirs comme il convient... Mais... belle comtesse, dans votre façon de penser, vous qui parlez, vous convenez donc que vous manquez au vôtre ?
LA COMTESSE
Moi ! pourquoi cela ?
Ah ! ah ! pourquoi cela? C'était à mon mari, disiez-
VOUS, à nie répondre là-dessus; je ne vous renvoie pas au vôtre ainsi : Montade y répondra mieux que lui.
LA COMTESSE
(Jue voulez-vous dire de Montade? il n'y a rien de si faux. 11 vient ici comme mille autres. Si l'on a pour cela (les soup(;ons sur mon compte, on a g-rand tort, et il faut ([ue ce soient de bien méchantes gens !
M"'« DE RASTARD
Je vous avoue, madame, que j'étais dans l'erreur, et vous me faites un grand plaisir de m'en tirer.
LA CO.MTESSE
Oh! oui, je vous en tire. Je compte même que mes vrais amis feront cesser les mauvais propos qu'on pourrait tenir là-dessus.
M""' DE RASTARD
Gela est d'autant plus malheureux pour lui, car vous ne sauriez croire le tort que cela lui fait.
LA COMTESSE
Quoi ! d'être bien avec moi ? le beau tort vraiment !
M">^ DE RASTARD
Oui, un tort réel.
LA COMTESSE
Gomment donc cela?
M'ne DE RASTARD
G'est ([u'il y a une femme de ma connaissance qui s'est prise de goût pour lui.
LA COMTESSE
Pour Montade?
:\I"'C DE RASTARD
Oui, pour lui ; et il le sait bien, puisqu'elle lui en a fait l'aveu, mais en lui protestant aussi qu'elle ne se rendrait jamais qu'il n'eût cessé de mettre le pied chez vous.
LA COMTESSE
Ah ! quelle est cette infâme créature-là? qui est-ce qui
256 l'œuvre de crébillon le fils
a pu lui faire une déclaration d'amour avec autant d'impudence?... Si vous connaissez des espèces pareilles, madame, je suis votre servante.
M'"e DE RASTARD
Eh ! bon Dieu, madame, qu'est-ce que cela vous fait, si vous n'y ])renez aucun intérêt?
LA COMTESSE
En vérité, il y a trop de débauche entre les femmes de Paris. 11 faudrait aller habiter des déserts.
M™« DE RASTARD
En vérité, aussi, il y a trop d'humeur dans votre esprit. Vous ne voulez pas qu'on vous soupçonne d'avoir Montade, vous ne l'avez même pas, et vous commencez par invectiver contre une femme que vous ne connaissez pas encore, sur ce qu'on vous apprend qu'elle a du penchant pour lui. Quelle injustice !
LA COMTESSE
Eh!... quelle est-elle donc, cette femme? n'est-ce point vous-même? je vous en crois toute capable.
M™"^ DE RASTARD
Vous êtes insultante, madame, et bien hors de propos ; mais je vous le pardonne; le feu vous monte au visag^e ; je vois clairement que vous n'êtes point dans votre état naturel. Votre servante à mon tour ! Adieu, madame.
LA COMTESSE
C'est une vivacité, pardonnez-la-moi. Nous sommes trop anciennes amies pour nous fâcher. Asseyez-vous là. Je veux que vous me disiez le nom de la femme.
M™^ DE RASTARD
Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela vous fait? Et pourquoi vous la noramerais-je, dès que vous n'y prenez nulle part? Non, je ne sais ce que c'est que de déceler le secret d'autrui, ni de trahir une confidence qui m'est faite.
LA COMTKSSK
Mais moi, si j'en avais une autre à vous faire? car je vois bien qu'il faul en venir là.
M™'" DE RASTARD
Ah!... je commence à y entendre (juclque chose... C'est, je crois, que vous m'avez menti et que Montade VOUS intéresse plus que vous ne dites.
LA C03ITESSE
Oui, je l'aime, cela est vrai ; je croyais m'en défendre, n'imaginant pas qu'on pût le savoir dans Paris.
M""^ DE RASTARD
Dans Paris?.., Il y a trois mois qu'on en parle et qu'on vous le donne.
LA COMTESSE
Ah ! ciel ! cela se peut-il !... lorsqu'en honneur il n'y a pas encore trois semaines...
M""' DE RASTARD
Trois semaines... trois mois... qu'importe! vous l'avez, voilà tout. Vous m'en confiez le secret : il est à présent de mon devoir de vous servir en amie et je vous réponds bien que M"!'' de C... ne l'ag-acera pas davantage.
LA COMTESSE
Quoi ! c'est cette petite maîtresse-là qui voudrait empêcher Montade de remettre le pied chez moi ! Cela lui convient bien !
M'"'' DE RASTARD
Mais vraiment oui, cela lui conviendrait ! Montade est joli, il a de l'esprit ; il a plus : c'est qu'il commence à être à la mode. L'aventure qu'il eut l'an passé avec M'"'' de Bo... l'a fait connaître et on le recherche volontiers.
LA COMTESSE
Quelle aventure? je n'en ai jamais ouï parler.
258 l'œuvre de crlbillon le fils
3£rae j)E R.VSTAKD
]\jme dt' Bo..., avec qui il vivait alors, ayant conçu (juelques soupçons sur son compte, le fit suivre et le surprit dans une petite maison, tète à tète avec la marquise de Ché... 11 y eut, comme vousjueez bien, un beau sabbat. Montade fut d'abord très embarrassé du parti qu'il avait à prendre ; mais l'histoire dit (ju'il eut la dextérité de les apaiser toutes deux, de les raccommoder, de les faire embrasser ; et l'on assure qu'il parvint à les faire souper ensemble dans le lieu même, et que la chose tourna si bien en plaisanterie que Montade fit de l'une et de l'autre tout ce qu'il voulut, et qu'elles l'ont eu et g^ardé en commun plus de deux mois de suite. Or, les femmes savent cela et c'en est bien assez pour leur donner envie de le connaître.
la comtesse
Quelle infamie ! Est-il possible qu'il y ait des femmes assez débordées!... Et comment puis-je penser que Montade?...
M""' de HASTARI)
Vous êtes dans l'aveuglement, ma ciière comtesse; mais, lorsque vous y verrez clair, vous reconnaîtrez que Montade n'est point un phénix sur la terre. C'est un jeune homme charmant; mais, au reste, il est comme les autres, et comptez qu'ils se ressemblent tous.
la .comtesse Non, je ne reviens pas de ce que vous me dites là.
3ime j)jr KASTARD
Ah! c'est-à-dire que vous reg"ardez Montade comme un petit saint dans une niche, lorsqu'il n'est pas auprès de vous. Eh! que va-t-il donc faire chez M"!" de C..., que tout le monde sait d'ailleurs n'être pas d'un accès rebutant?
LA COMTFiSSE
Lui! J'avoue que je l'aime; mais si je le croyais capable de me tromper, je ne lui en donnerais assurément pas le temps; mon parti serait bientôt pris.
M'"''^ DK RASTARD
Bon! bon! jetez-vous dans le tragique, cela en vaut bien la peine!
LA COMTESSE
Ouoi ! je me verrais trahir!...
M'"" UE RASTARD
Tenez, madame, les hommes ne nous trahissent et ne nous manquent jamais que par notre faute. Communément parlant, nous les gâtons, nous les aimons plus qu'ils ne le méritent, et (juelquefois plus qu'ils ne le veulent; car, entre nous, parlons franchement : quand un homme attaque une jolie femme et met après tous les entours possibles, quel est son but? Pensez-vous que ce soit de former une liaison douce et tendre, animée par un penchant mutuel, soutenue par l'aménité du caractère et par le charme de l'esprit? Vieilles fadeurs! idées ridicules qui n'existent nulle part, qu'on abroge même dans les romans du jour! Que veut-il donc? Coucher avec une jolie femme et en passer sa fantaisie. Voilà le fait, et voilà ce qu'une femme qui se sent poursuivie devrait se dire à elle-même à tous les moments du jour : un tel me suit, il me cherche, je le trouve jiartout ; donc il veut m'avoir et me mettre sur sa liste.
LA COMTESSE
Gomment ! sur sa liste !
M'"e DE RASTARD
Kh\ vraiment oui! Est-ce qu'ils ne font pas tous des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont passé par les mains.
2Go l'œuvre de crébillox le fils
Quelle perfidie !
M™*' DE RASTARD
Eh ! bons dieux ! ne me suis-je pas vue, moi, sur celle d'un petit acréable à qui je n'avais seulement pas donné ma main à baiser?
LA COMTESSE
Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence?
M"^*' DE RASTARD
Sur quoi ! Sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait écrites en présence peut-être de quelque ami, et auxquelles pourtant je n'avais fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel il était venu chez moi ; sur uji ton de plaisanterie et de familiarité que je lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers où on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde comme si je l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.
LA COMTESSE
Mais comment cette infâme liste est-elle parvenue à votre connaissance?
31'"*^ DE RASTARD
C'est le chevalier lui-même qui me la fait voir; en voici l'histoire en deux mots. 11 se trouva à souper avec deux de ces petits merveilleux qui ne se firent pas prier pour tomber sur les femmes, sur celles, entre autres, i|u'ils connaissaient le mieux, c'est-à-dire qu ils avaient eues. On s'échauffa de propos, chacun tira sa liste d'année (car cela s'appelle ainsi). Le premier lut les noms de dix femmes aimables et pres(iue toutes connues; l'autre fit voir les noms de qiunze ou seize. Le chevalier, qui n'avait pas encore son affaire arranuée avec moi, se sentit blessé de m'y voir comprise. Il prit son temps, il l'escamota, il s'éloigna un moment, il en prit copie, et la
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS 'aGï
remit sur la table. Elle était longue, cette liste! Ce n'étaient pas les quinze ou seize noms qui coûtaient à copier, mais les notes dont toute la feuille était remplie, et qui étaient mises, article par article, à côté de chaque nom. C'étaient toutes les femmes prises et quittées : on y voyait le pourquoi, et je vous avoue que je ne pus m'empêcher d'en rire d'abord, et que j'aurais trouvé cela plaisant tout à fait si je n'y avais pas reconnu une méchanceté diabolique.
LA COMTESSE
Ah! quels hommes! quelle abomination!... Mais qui encore était donc sur cette liste?
^£me j)g RASTARD
M'"e de R... était en tète.
LA COMTESSE
M'we de R... ah ! ah !... et quelle note avait-elle?
M™e DE RASTARD
Il y avait à côté de son nom : Bonne créature, assez belle sous le ling-e, mais gauche et sans mouvement. Affaire finie !... Je n'oserais, ma foi, pas vous dire le reste; cela est horrible.
LA COMTESSE
Oh! que si! dites toujours; cela est entre nous deux.. Avouez-moi ce qu'il y avait pour voire compte.
M""' DE RASTARD
Sur mon compte ! Voici ce qu'il y avait : Minois de fantaisie; joli corps, créature lubrique, mais d'une bizarrerie... et pourtant à revoir !
Oh! il ne vous traite pas si mal, puisqu'il vous met à revoir. Eh bien! que disait-il des autres ?
:M">«^ DE RASTARD
Des horreurs de la plupart, et chacune à son ar-
202 l'œuvre de CRÉBILLON LE FILS
licle... L'une, éternelle baiseiise, fasiidieuse à l'excès, propose loujours qu'on lui fasse un enfant... L'autre, faite à peindre : un fort beau cul, mais à cet éirard bégueule... L'autre, belle tête, le corps passable, mais le con froid... Ainsi du reste, que je ne me rappelle pas.
LA COMTESSE
Oh ! je veux absolument voir cette liste.
M™'' DE RASTARD
Volontiers; aujourd'hui ou demain, quand nous nous reverrons.
LA COMTESSE
Et ce beau fils, qui est-ce donc?
M'"e DE RASTARD
Vous voulez le savoir? C'est le marquis de R..., qui en effet a eu quelques aventures connues et qu'il ne méritait pas. Que fait-il maintenant? Des listes où il déshonore qui bon lui semble.
LA COMTESSE
Toutes les femmes ne devraient-elles pas, à frais communs, exterminer un scélérat de cette espèce?
M""^ DE RASTARD
Il en resterait tant d'autres ! Comptez, ma chère amie, qu'ils se ressemblent tous, qu'ils sont tous des coquins !
Vraiment, cela me rappelle que j'ai remarqué dernièrement un de ces petits messieurs-là, au balcon de l'Opéra, qui ne cessa point de me regarder et de me fixerpendant tout le temps du spectacle, et que j'en fus même embarrassée.
M"™* DE RASTARD
Eh bien ! pendant qu'il vous faisait cet honneur-là, il en faisait peut-être lorgner une autre par son valet de chambre, ailleurs.
lABLEAI X DES MŒl US DU TEMPS 263
LA COMTESSE
Par son valet de chambre ! Qu'est-ce que cela veut dire?
M""^ DE RASTARD
Oui, et il aura envoyé le lendemain le même A-alet de rliambre avec une lettre passionnée à cette autre femme pour lui persuader (lue c'esl jiar un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a pas osé se faire remarquer en la lorgnant lui-même; de façon qu'elle lui sera fort redevable d'avoir été lorgnée par son valet. 11 y en a qui, sans se donner tant de peine, écrivent tous les matins plusieurs lettres à différentes femmes qu'ils ne connaissent que de vue, dans les(|uelles ils se supposent à leur suite mystérieusement depuis long-temps, dévorés d'impatience de se jeter à leurs pieds pour leur i)orter l'hommage d'un cœur qu'un violent amour contient et qui ne peut plus se contenir. Toutes ces lettres renferment les mêmes choses. Les grisons marchent et les font remettre par les femmes de chambre. Cela devient ce que cela peut, quitte à ne point en entendre parler; on n'y pense même plus, de manière que s'il se trouve quelqu'une de ces femmes assez touchée de ce ([ue souffre à cause d'elle un amant désespéré, pour se déterminer à lui faire répondre et à lui permettre de venir chez elle, la précaution qu'on a en pareil cas de ne point signer le jette dans l'embarras de savoir celle qui lui a écrit. Il s'en fait informer; il se rend chez elle, il lui reproche le temps qu'elle a été à lui répondre, les agitations que ce silence lui a causées et il réclame tout le dédommagement qui lui est dû !
LA COMTESSE
Ah! ciel! quel enchaînement de faussetés! Que les hommes sont haïssables ! Mais comment savez-vous toutes ces choses-là, car vous n'avez pas plus d'expérience dans le monde que moi.
264 l'œlnrk dk crkbillox i-i: fils
m'"" de rastard
Non, mais j'ai été à de bonnes écoles, et je connais sur tout cela des femmes bien instruites, quelques-unes même à leurs dépens. Au reste, ma chère comtesse, on n'a lieu de haïr les hommes que quand on se sent leur dupe, et pour ne point l'être, il n'y a qu'à d'abord les juger, et se conduire ensuite d'après son jugement. Tous les hommes sont des coquins; cependant il y en a d'aimables, et Ton peut en tirer parti, en se prêtant à eux, et ne s'y abandonnant pas. 11 est bien certain que c'est l'amour-propre qui les mène, et que c'est par là qu'on les contient. Voilà donc ce qu'il faut exercer chez eux : c'est ce beau petit amour d'eux-mêmes qu'il faut incessamment tracasser, chiffonner, mortifier, suivant les cas. Pour moi, cette conduile-là ne me coûte rien, et elle m'amuse tout à fait.
LA COMTESSK
Et le chevalier, comment s'en accommode-t-il?
M'"" DE RASTARD
Oh ! il y est tout fait. Il me plaît fort, et je l'aime beaucoup; mais, lorsqu'il s'avisait, dans les commencements, de vouloir prendre de ces tons qui leur sont communs à tous, je le rangeais d'un coup d'œil.
11 fallait donc ([u'il \ous craignît, puisque de votre part un coup d'œil suffisait.
M'"" DE RASTARD
Savez-vous pourquoi ? c'est que je ne l'adressais point à lui, mais à tel ou tel autre, dont je le savais jaloux, dont je ne voulais point, mais qui me servaient fort bien pour le ranger à sa place.
TABLKAUX DES MŒURS DC TRMPS 265-
LA f:OMTESSE
Ma chère amie, il y a birii de la coquetterie dans voire fait.
M'"'' DE RASTARD
Petite comtesse, une femme se perd sans cela.
LA COMTESSE
Mais avec cela, au contraire, il me semble qu'une femme donne prise sur elle, et je crois qu'on risque beaucoup à distribuer des agaceries à tous ces petits messieurs, quand on sait qu'il ne leur en faut pas davantage pour donner à soupçonner des choses qui ne sont point.
M"^'' DE RASTARD
Ah ! ah !... il y a bon remède. Quand il arrive chez moi de ces messieurs qui, pour un coup de tète, un mot à l'oreille, croient tenir déjà le bout de fd, et se disposent à aller en avant, vous ririez de voir comme je les mène. Je leur sangle une mauvaise plaisanterie qui les terrasse et les anéantit les uns par les autres et les remet à leur place sur-le-champ ; et c'est avec ces petites attentions ([ue j'ai sur moi-même que j'exerce mon petit drôle, mon chevalier, que je le conserve au point où je le veux, et que je le garantis de l'insolence ordinaire des hommes qui ne croient pas leur triomphe solide s'ils n'en jouissent en maîtres.
LA COMTESSE
Cela ne me paraît pourtant pas trop mal pensé.
M"'^' DE RASTARD
Eh ! toute cette coquetterie que je vous prêche, croyezvous qu'elle consiste en des attaques, des agaceries perpétuelles? Non, c'est une ])rati(pie grossière, et il n'y a que de sottes femmes qui s'y renferment. La vrai coquetterie, comtesse, est autre chose, (-'est l'usage des agréments que l'on a, pour que les hommes s'y prennent et
26C^ l'œuvre de CRÉBILLO.V 1,E FILS
pour en faire ce que Ton veut ; car les hommes s'accrochent à un fil, comme des mouches, et les plus petites choses de notre part sont souvent celles qui les tiennent le mieux. Qu'est-ce que M"''' de T..., par exemple, a de ravissant pour avoir enlevé le marquis de R... ? Un sourire agréable, voilà tout, et qui lui prend souvent, parce (jue la lèvre supérieure se remonte en souriant, que ses dents blanches se découvrent, et qu'en effet cela l'embellit. M"'e de C... ne dispose-t-elle pas de qui bon lui semble? Et en vertu de quoi, si ce n'est pas l'attention qu'elle a de faire remarquer ses petites oreilles vermeilles par une mouche qu'elle y met le plus souvent au lieu de pendeloques, ce qui conduit tout naturellement les yeux des hommes sur son cou, qu'elle a fort beau, et sur sa chute d'oreille, dont on fait tant de cas? Elle a raison, et toutes les autres aussi. Il faut jouir de ce qu'on a de joli, et l'on n'en jouit jamais bien que par les yeux des autres. De là vient qu'une femme bien faite, comme vous et moi, je puis le dire, doit s'habiller et se déshabiller devant le monde qu'elle a, tout en ignorant ou faisant semblant d'ig'uorer que nos femmes de chambre sont pour nous plus charlatanes que nous-mêmes ; qu'elles ne passent jamais une chemise aussi juste qu'il le faudrait, pour dérober aux yeux ce qu'elles nous connaissent de beau ; qu'elles ne laissent jamais tomber nos jupes à terre sans chiffonner un peu le cotillon qui reste, pour donner à ceux qui reg'ardeni une ;issez vive idée et de la chute des reins et du contour des fesses. Eh ! qu'il y a d'hommes à qui cela seul fait tourner la tète ! Essayez-en, comtesse, pour vous réjouir seulement, et vous vous en apercevrez.
LA COMTESSE
-Non, je ne saurais me rendre familière, ni exciter de semblables tentations.
TABLEAUX DF.S ^rCFJRS DU TEMPS 267
:m""' 1)i; iiAS'iAUi) Vraiment, je le crois bien ! ^'ous ne savez senlenient pas vous donner la j^eine de servir à table. Jerni, si j'avais une petite main aussi blanche, aussi fine, aussi potelée; un bras aussi beau que celui-là, je vous réi)onds bien que chez moi, et même ailleurs, personne ne servirait à table que moi ; et moins encore avec la fourchette et le couteau qu'avec mes doig"ts.
LA COMTESSE
Mais, à ce défaut, vous avez de quoi prendre votre revanche de reste, car je ne connais à aucune femme une aussi jolie jambe. Eh ! comment cela se voit-il?
M">^ DE UASTARD
Difficilement. Je ne sais rien affecter ; je finis simplement ma toilette par là. Je tire mes bas, je les rattache ; je me tiens debout devant le monde, et mon valet de chambre me chausse mes souliers, sans jamais compter que cela puisse faire une sensation.
LA COMTESSE
Tous ces agréments naturels sont en effet d'un grand prix, et les femmes qui n'en ont point ont bien quelque raison de nous les envier.
M™® DE RASTARD
Quand on manque de ceux-là, croyez-vous qu'on s'en désespère? Est-ce qu'il n'y en a pas mille autres qu'on peut se faire, qui suppléent à tout et qui vont au même but? Ceux, par exem])le, qu'on acquiert par les talents ne l'emportent-ils pas, quelquefois, sur ceux que la nature donne? Pour peu qu'une femme ait le son de la voix joli, ne s'étudie-t-elle pas à chanter? et si elle y fait quelque progrès, ne chanle-t-elle pas volontiers? Une autre qui sait déclamer ne trouve-t-elle pas le moyen de se faire valoir par là, de se jeter dans des sociétés où la
268 l'œuvre de CRÉIÎILLON LE FILS
mode est venue de jouer la comédie, et d'y jouer des rôles aimables dont les hommes lui savent tant de g-ré? Une autre, écolière «lu g-rand maître de danse, et qui se sent des g"râces en dansant, n'est-elle pas toujours toute prête à aller au bal, spectacle si bien imaginé pour nous, puisque, quand môme on n'y danse pas, on a toujours le revenant-bon d'une mascarade, d'un dég"uisement qui donne le droit de se parer comme on veut, de se coiffer de l'air le plus g'alant, le plus tendre, ou, si on l'aime mieuXj le plus lubrique et le plus déterminé, sans que ni mari, ni parents, ni amant même, osent y trouver à redire... Et l'habit d'homme, dont nous ne parlons point, qu'en dites-vous, comtesse ? Vous en avez un, sans doute?
LA COMTESSE
Ouoi "? un habit de cheval ? non, je n'en ai point.
M""' DE RASTARD
Tant pis : il faut vous en faire faire un incessamment. Je vous enverrai le mien, avec mon tailleur : vous verrez comme cela est fait ; cela est charmant.
LA COMTESSE
]\loi... je n'aime g"uère monter à cheval.
Ni moi non plus; mais qu'est-ce que cela fait? On s'habille toujours, on fait un tour d'allée ; c'en est assez pour descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce déguisement, dont les hommes sont fous.
LA COMTESSE
Mettez-vous cet habit-là souvent ? vous habillez-vous de la tète aux pieds ?
M""' DE RASTARD
Sans doute : habit, veste et culotte. On en est cent fois plus jolie et plus piquante. Si vous rencontriez
M'"" de E... dans cel équipag-e, indolente et langoureuse €omme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la reconnaîtriez pas du tout; avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés de rubans jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une femme, c'est un petit garçon, joli à manger et qu'on prendrait pour un petit vicieux, tant elle devient vive et hardie sous ce dég-uisement.
LA COMTESSE
Mais... l'air résolu qu'on prend sous cet habit ne nous fait-il pas ressembler aux hommes un peu plus que de raison ? et le prétexte de la ressemblance ne leur inspire-t-il pas des manques d'égards et de respect, des familiarités, et peut-être des tentations dont on n'a que faire?
M'"" J3E RASTARD
Oui, vous avez raison : ce déguisement-là n'a rien qui leur impose ; il semble, au contraire, donner faveur à des badinages qui mettent avec nous les hommes fort à leur aise, et qu'ils pousseraient volontiers jusqu'au bout, pour peu qu'on fût d'humeur à s'y prêter. Je me souviens vraiment que, l'autre jour, le vicomte de F... me surprit chez moi habillée de cette façon ; qu'il hasarda sur cela des manières et des tons de polisonnerie, qu'il se disposait déjà à jouer des mains.
LA COMTESSE
Qu'en arriva-t-il '.'
Mme DE RASTARD
Rien... Je lui détachai un soufflet qui le fit revenir à lui-inême et je le renvoyai... El savez-vous pour quoi faire je m'étais mise ainsi?... Pour recevoir le chevalier, que j'attendais et qui m'aime passionnément dans cette parure-là !
270 LŒUVRi: DE CRKBILLON LK FILS
l.A C.OMTKSSK
Il joua (les mains, celui-là, sans crainle.
M'"^' DE RASTAHl»
Vous auriez ri de nous voir Ijatlre comme deux écoliers. 11 me prit à bras-le-corps; il uie jeta sur une ottomane : je défendais ma culotte ; il me la détacha; il me la retourna sur mes g^enoux ; il me prenait par devant, par derrière, il ne savait où se fixer : c'était la plus plaisante scène du monde entier.
LA COMTESSE
Sais-tu que tu es d'un libertinage affreux et que je ne veux point, moi, suivre ton exemple?
31""' DE RASTAKD
Oh ! pour vous, madame la comtesse, cela est fort différent : vous êtes la bienséance même, et une duchesse ou un sofa vous suftil ; aussi vous y voit-on fréquemment et mollement C(3uchée à votre aise, les pieds contre un carreau et des coussins sous la tête... Vous êtes une rusée, une petite reine ! Vous savez qu'un sofa est le trône des femmes ; vous savez ce que c'est de s'y étendre en déshabillé paré, tout de son long-, as ec un jupon court, le pied passant, la jambe même en évidence ; que d'y faire place au bout à celui qu'on \eut bien traiter pour le moment, (le façon qu'il s'y assied, qu'il se voit pour ainsi dire à bout touchant, qu'il semble qu'on ait fait la moitié du chemin pour lui, qu'il n'ait plus autre chose à faire que s'enhardir, qu'à allonger le bras, à lever un cotillon et un devant de chemise qui se présente, d'autant que lont cela ne tient à rien et se trouve si facile, si invitant, si prêt à faire, que c'est une occasion prochaine, toute prochaine et si prochaine...
LA COMTESSE
Est-ce que tu as deviné mon aventure avec Moiitade ?
TAHLEAUX DES MŒl'RS DU TEMPS 27I
M'"'' Di: KASTARD
Non, ma pelile reine, mais je la comprends bien... Ce fut donc celte situation-là qui décida de vous deux?
LA COMTKSSF,
Hélas! oui; ce fut sur un sofa, où je m'étais précisément mise comme tu dis, sans m'atlendre à ce qui m'en devait arriver.
>r'"e j^,j; K.vSTARD
Et... il passa donc la main sous la jupe... et sous la chemise?...
LA f.OMTKSSE
Vraiment, vraiment, tu l'imites fort bien! lu fais de même.
M"'e DE RASTARD
Et... il g-lissa donc entre vos cuisses une main timide...
Mais la tienne ne l'est pas, car elle chemine toujours.
M'"'' DE RASTARD
Et... petit à petit, il arriva donc... il arriva...
LA COMTESSE
Effrontée ! lu le tiens !
M'"*" DE RASTARD
El... il prit... et... il caressa... et... sans doute... il mit...
LA COMTESSE
Non, ce ne fut pas ce jour-là.
M'"'' DE RASTARD
Qu'est-ce donc que ceci, Thérèse? Ce n'est point là le ... que vous aviez au couvent ; il n'y avait que du poil follet, du duvet, et je tiens là un toupet, un vrai toupet. Non, ce n'est point là le même, el je i)arie...
LA COMTESSE
Que tu es folle!... Ne nie frotte point, cela m'échauffe.
M"'e DE RASTARD
Si c'est le même, convenez qu'on me Vu bien profané.
LA COMTESSE
Ah! chienne! tu me chatouilles; tu me découvres toute... Tu n'y penses pas... Si mes femmes venaient. Je ne veux pas faire de sottises... Ah! çà... ah! çà !,.. laisse-moi donc... Sais-tu ([ue si tu me mets en colère, je me rendrai compte du tien aussi, malgré ta robe et ton panier... Attends... attends!...
M""' DE RASTARD
Tu es la maîtresse : je n'ai rien à craindre, moi ; le mien n'a pas chaug"é... T'y voilà!... tâte,tâte doucement... Là... là... ôte-toi donc!
LA co:mtesse
Cela est bien étrange! Il n'y a pas plus de poil que sur la main... Ah!... Je gage que tu viens de chez la baigneuse, et que tu iV-s fait épiler.
M"'" DE RASTARD
Tu l'as deviné ; j'en sors.
LA COMTESSE
Que cela rends la peau fraîche et les fesses dures!...
>l'"e DE RASTARD
A propos de fesses, Thérèse, qu'avez-vous fait, s'il vous plaît, de celles qui m'ont dépensé, un jour, tous mes beaux brins de lavande?... Tournez... tournez... ma mig'nonne...
LA COMTESSE
Oui dà, oui dà... pour me fouetter? ce n'est plus le temps!
M'"*^^ DE RASTARD
Je conviens que j'ai cédé mes droits à d'autres.
LA COMTESSE
Oh! non, à personne.
M""" DE RASTAKD
Gomment donc, petite fille ! est-ce (iiie vous comptez avoir la clef de vos fesses ?
LA COMTESSE
Oui, sans doute.
M '"6 DE RASTARD
Mais, Montade, du moins, en a le passe-partout : c'est à Montade à les caresser, à les claquer.
LA COMTESSE
Oh ! oui, pour cela d'accord.
.M"'« DE RASTARD
C'est à lui à promener dessus, tant que bon lui semble, sa main au frais.
LA COMTESSE
Oui, comme tu fais. Je lui passe cela.
M^ie DE RASTARD
Et parfois...
LA COMTESSE
Oh ! pour cela, non.
M'ne DE RASTARD
Comment donc, comtesse, vous ne lui avez pas encore accordé la dernière faveur?
LA COMTESSE
Non certes, je m'y suis toujours opposée.
M'n« DE RASTARD
Cela vous tourmentera et lui aussi, ma petite reine; il faut bien que vous fassiez comme les autres. Les hommes sont intraitables avec nous jusqu'à ce qu'ils en soient venus là.
LA COMTESSE
J'aurai pourtant bien de la peine à m'y résoudre !... Oh ! rà, mon derrière se gèle. Remets donc ma chemise, que je me réchauffe dans mon lit.
274 i/œi;VRE de «iKI-UlI.I.ON LK P'ILS
M""^ DE RASTARD
Tu as raison, il faut que je le laisse; je ne pourrais pas m'empècher de faire toutes sortes de folies.
LA COMTESSE
Et pourquoi donc?
M"'« DE RASIAIU)
Je te dirai que j'ai la tète alliiniée d'une lecture.
LA COMTESSE
Quoi? dis donc ce que c'est.
M'^<' DE RASIAKI)
D'une brochure qui court et (lui nous apprend que toutes, tant que nous sommes, nous ne devons nous reg-arder que comme des être immobiles, des statues de marbre, en comparaison des femmes du Karakatay.
LA COMTESSE
Ma chère amie, apprends-moi ce que c'est; je acux voir cela.
Ce sont deux petits volumes intitulés : L'histoire de Zaïrelte, première et deuxième partie. J'ai lu la première avant de sortir de chez moi, ce matin; j'ai lu la seconde dans mon bain, et je l'ai dans ma poche. Le style en est poétique, et la forme en est aussi sérieuse que le fond en est fort.
LA COMTESSE
Laisse-la moi, celte seconde partie; je veux la lire absolument.
M"i« DE RASTARD
La voilà: je te la confie en grand secret, et pour deux heures seulement, parce que je l'ai promise à une autre femme de mes amies pour ce soir. Il faut que tu saches qu'on se l'arrache.
LA COMTESSE
Mais je ne sais point ce (jue contient la première partie.
TABLEAIX l)i:s MdXRS DU TEMPS 270
l*orte donc la complaisaiicc jusqu'au bout; dis-moi ce que c'est que cette Zaïrette avant d'arriver au second Aolume.
M"" Di; HASTARD
Voici à peu près la première partie: L'auteur commence par établir que Zaïrette est fille de la fortune et de l'amour, c'est-à-dire <run homme opulent et d'une actrice de théâtre; née dans une ville capitale qu'il ne nomme point. Il raconte que celte fille avait reçu dans le couvent toute l'éducation possible dans les premières années de sa vie ; que le père n'ayant ni femme ni enfant, d'ailleurs ayant atteint déjà un certain âge, la retira à treize ans pour s'en faire une compag"nie, ce qui ne manqua pas d'arriver au delà môme de ses espérances. Cette fille, dit l'auteur, était déjà grande et assez formée, d'une taille lég-ère et fine, et d'un visag'e extrêmement vif et piquant. Son père ne pouvait s'en séparer. Le bruit de sa beauté, les ag"rémenls d'une maison ouverte attirèrent chez lui les filles du voisinage, des femmes de tout état et beaucoup d'hommes à leur suite. On eng-agea le père à la commettre aux soins de quehjues-unes de ces femmes, (lui lui faisaient volontiers fréquenter les spectacles et ne servaient qu'à augmenter la réputation de sa figure. Une chose singulière, c'est que cette fille, suivant l'auteur, était environnée de plusieurs jeunes gens fort aimables de la ville, mais qu'elle était garantie de leurs poursuites par le peu de goût qu'elle avait rapporté du couvent pour les hommes et par l'amour violent qu'avaient pour elle plusieurs des filles et des femmes qui passaient lesjouinées avec elles. Il jiarait, nous dit l'auteur, qu'elles faisaient presque toutes robjft de son badinage et de son plaisir. Et l'écrivain la rejtrésente en cet état chez son père jusqu'à l'âge de (|uin/e ou seize ans. Mais alors un petit seigneur génois trouva le moyen de s'inti'oduire
^~jC> l'œuvre de crébillon le fils
dans la maison et de s'insinufM" auprès de Zaïrelte. Il en devint éperdûment amoureux; il lui proposa de l'épouser; on en parla au père, qui ne le voulut point. Le Génois ne laissait pas tle conserver ses entrées dans la maison, d'y continuer ses assiduités [avec Zaïrette, de lui inspirer le goiit d'un voyage en Italie. Elle s'en fit des imag'es si vives que sa tète s'en échaufîa, au point que peu à peu ce goût l'emporta jusqu'à s'ennuyer de sa patrie et à désirer d'en sortir. Le Génois prit son temps, tint un équipage tout prêt, et par une belle nuit l'enleva. Ils se trouvèrent en peu de jours au bout du royaume et dans un port où ils s'embarquèrent pour passer en Italie. Dès le second jour de leur navigation, ils furent aperçus par un vaisseau d'Alger, qui les aborda. Ils étaient sans défense: ils furent pris et mis en esclavage. Le capitaine du vaisseau, voyant une fille d'une si rare beauté, conçut le dessein de la faire servir à sa fortune; il la mena à Alexandrie, de là au Caire, où il la ])résenta au vieux pacha qui y commandait. Il lui en demanda dix mille sequins, et le pacha les lui compta. Mais ce fut dans le même motif de s'en défaire pour une bien plus grosse somme. Il y avait au Caire, dit l'auteur, un capitaine de vaisseau indien qui y était venu pour faire emplette d'esclaves pour l'empereur de Karakatay. Ce marchand lui paya le prix de Zaïrette en un diamant d'une grosseur monstrueuse. Il embarqua Zaïrette avec cinq ou six autres filles esclaves de différents pays, mais qui toutes regardaient celte belle fille d'Europe comme leur reine, autant par l'excellence de sa figure ([ue }»ar les attentions extraordinaires qu'on avait pour elle. L'auteur ne néglige pas de remarquer (fue, pendant tout le cours de leur voyage, Zaïrette, qui était encore dans un âge où on ne doute de rien, s'amusait et se réjouissait de tout. Il nous assure que les esclaves qui étaient auprès d'elle et qui la
«lévoraient de caresses et de baisers, lui rendaient la vie fort douce et fort joyeuse. Ce fut d'elles qu'elle apprit la lang-ue arabe pendant tout le cours du voyage. Elle était devenu familière avec ces fdles étrangères, comme si elles se fussent vues et aimées de tout temps. Le vaisseau arriva à je ne sais quel port de la mer Roug-e, d'où ce même marchand la fit transporter, par distinction, dans un chariot fait exprès pour elle. Elle arriva, après plusieurs jours de marche, dans le fameux empire de Karakatay, au sérail de l'empereur Moufhack, suivie des mêmes esclaves, qui ne l'avaient point ({iiitlée. C'est à peu près là ce que contient la première partie de l'histoire de Zaïrette. Voici la seconde. Je ne vous en dis pas davantag'e. Demeurez dans vo(re lit; ne laissez entrer personne; lisez-la toute seule, et me la renvoyez cachetée. Ce soir, je compte vous revoir: vous m'en direz de« nouvelles !