ET INTITULÉE LES PREMIERS JOURS DB PRAIRIAL
Le mois de floréal s’est passé tout entier dans une inaction profonde. Le désarmement des agents de la terreur, ordonné par la loi, s’effectuait avec mollesse dans quelques sections, et dans d’autres ne s’effectuait point du tout. Pouvait-on en effet espérer des sections une vigueur qui n’était pas dans la Convention nationale! Lorsque le 1 0 floréal , la section de Montreuil se déclara en permanence , lorsque le 11 au soir, dans celle du Bonnet de la Liberté, un rassemblement, favorisé par une copieuse distribution d’eau-de-vie, menaça la sûreté publique, l’on se contenta de mettre en arrestation les principaux coupables; aucun d’eux n’a paru devant les tribunaux1. Cependant, ces légères agitations n’étaient que le prélude d’une secousse terrible; comme l’épaississement de la nue qui couronne le Vésuve, accompagné de murmures souterrains, présageait aux Napolitains infortunés le déluge de feu qui devait les assaillir, et l’ouverture du gouffre déjà tout prêt à les engloutir au milieu des débris fumants de leurs toits écroulés.
* Les notes extraites de celte brochure sont du plus haut intérêt.
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Il était aisé de prévoir que les ennemis du peuple tenteraient un nouvel effort. Les conjonctures les favorisaient; la pénurie ne cessait point ; les privations semblaient de jour en jour plus insupportables aux êtres égarés, persuadés par les agitateurs que le défaut des subsistances provenait uniquement de l’impéritie ou de la malveillance du sénat 2.
La dépréciation rapidement croissante des assignats augmentait le malaise universel. La majorité souffrante accusait sans examen la minorité de cet effet inévitable de la nature des choses; et s’élevait surtout contre les autorités trop lentes à punir ces crimes imaginaires, et à rassasier de sang cette sévérité sombre, naturelle à l’homme faible aigri par une longue douleur.
La nouvelle organisation de la garde nationale s’opérait avec une lenteur qui pouvait en démontrer le vice et l’insuffisance, et ne permettait pas d’en attendre de sitôt aucun avantage réel. Les troupes appelées à Paris étaient en trop petit nombre pour comprimer efticacement un mouvement un peu considérable ; on se servait même de leur arrivée pour égarer les esprits par des bruits calomnieux 3; tandis que d’une autre part on mettait tout en œuvre pour corrompre ces militaires, braves, loyaux, mais susceptibles de séduction ou d’erreur, et pour les engager à s’unir aux factieux contre la Convention nationale.
Les propos que l’on entendait communément annonçaient une fermentation alarmante et chaque jour plus répandue. Enfin, le 30 floréal, on devait, selon le bruit général, voir le jour même ou le lendemain éclore un mouvement terrible. Le décadi se passa tranquillement, l’intérêt des conspirateurs était de préférer l’instant où la cessation des travaux a rendu la classe des manouvriers plus susceptible d’impressions étrangères; où les sens, déjà échauffés par l’espèce de débauche inséparable du jour de repos, sont surpris plus facilement par l’ivresse.
Le 1er prairial, le rappel, battu dès le matin dans plusieurs sections, alarme les faibles, et invite les séditieux à se rassembler sans délai, pour gagner de vitesse ceux qui doivent les contenir. Le Parisien, fatigué par des émeutes trop fréquentes, ne peut plus se mouvoir qu’au bruit pressant de la générale 4.
On l’entend vers le milieu du jour; et aussitôt le comité de salut public communique à la Convention nationale un plan de conjuration
(voir plus loin le compte rendu de la séance, extrait du Journal des débats de la Convention) , espèce de manifeste que les rebelles avaient eu la hardiesse de faire imprimer, et que déjà ils distribuaient dans les rues à tous les individus susceptibles d’être égarés par cette pièce grossièrement insidieuse 5.
Plusieurs faits sont allégués pour prouver l’intention perfide des chefs des attroupements. Sur une nouvelle invitation des comités, qui assurent que le rassemblement s’annonce d’une manière alarmante, la Convention décrète que quiconque ne se rendra point ù sa section, au son de la générale, sera responsable des événements et traité comme tel, et que tous les chefs d’attroupements seront mis hors la loi. La première disposition était rendue nulle par la difficulté de son exécution 6; la seconde eût été capable d’imposer, si finexécution habituelle des lois de ce genre n’eut dès longtemps accoutumé la multitude à les regarder comme purement comminatoires.
Une proclamation au peuple est ensuite décrétée, et la direction de la force armée confiée à plusieurs représentants.
Cependant, un rassemblement de femmes, ou plutôt de furies, a couvert la place du Carrousel et la cour du Palais National. C’est du pain qu’elles demandent à grands cris; mais leurs yeux hagards, leurs féroces propos, expriment la soif la plus ardente du sang humain. Terwagne, Belair et Rose sont à leur tête.
Il s’en répand un détachement nombreux dans les tribunes de la Convention. Leurs vociférations outrageuses et menaçantes troublent le sénat. Le président ordonne que les tribunes séditieuses soient évacuées ; la force armée fait exécuter cet ordre 7. Le calme semble renaître quelques instants.
Mais depuis longtemps des coups redoublés se font entendre : les portes du sénat sont enfin brisées et forcées par les rebelles. Féraud, revenu depuis deux décades de l’armée de la Moselle, Féraud, qui dans le nord et le midi avait signalé son courage, et guidé à la victoire les étendards républicains, le jeune et estimable représentant Féraud, que la France devait bientôt pleurer, vole au-devant de ces furieux, les exhorte, les prie, les conjure à genoux de respecter le sénat, de ne point perdre la république. Ils ne l’écoutent pas. De son corps couché par terre, il veut faire une digue à leurs attentats ; ils le foulent aux pieds. Ses collègues le relèvent, meurtri, éperdu de douleur.
Les séditieux se répandent dans l’enceinte de la Convention. La garde, formée en ligne devant les représentants, les force à reculer. Ils reviennent aussitôt à la charge avec plus de fureur. Auguis et Féraud, à la tête d’une troupe nombreuse, repoussent de toutes parts les agents du crime. On les poursuit : on arrête, on conduit dans le sein de l’Assemblée plusieurs de leurs chefs. L’un d’eux avait ses poches pleines de pain ; et cet attroupement venait, disait-on, entraîné par l’excès du besoin, réclamer des subsistances î
Autour de la Convention, le rassemblement devenait sans cesse plus violent et plus nombreux. On remarquait, au milieu des femmes, des hommes portant écrits sur leurs chapeaux ces mots, qui étaient le signe de ralliement : Du pain, et la constitution de 1793. Ces hommes étaient les meneurs; et les femmes, leurs dociles instruments, essayaient de désarmer ou d’entraîner le bataillon des Piques, placé devant la Convention. Elles barraient le chemin à celui du Mont-Blanc, qui entrait en ce moment dans la cour 8>9. 11 est obligé de revenir sur ses pas, au milieu des injures, des menaces et même des violences; puisque le commandant reçut plusieurs coups de ces cannibales, avides d’engager un massacre général. En même temps, le député Doulcet, envoyé pour lire la proclamation, est renversé de cheval, accablé de coups ; il n’a dû peut-être son salut qu’au mouvement rétrograde du bataillon du Mont-Blanc, dont un citoyen eut même le courage d’arrêter, de jeter dans les rangs, et de conduire au comité de sûreté générale, un des scélérats qui assassinaient le représentant 10.
L’acte de vigueur exercé dans la Convention était peint par les rebelles, avec les plus horribles couleurs. A les en croire, les députés massacraient les femmes: on en avait vu plusieurs de tuées; d’autres avaient les poignets coupés ll. Cette calomnie infâme échauffait les esprits crédules, glaçait d’effroi les pusillanimes, et comprimait l’indignation qu’inspiraient aux hommes énergiques l’attentat des révoltés.
Les bataillons sectionnaires arrivaient autour de la Convention; mais leurs rangs étaient peu nombreux. L’esprit de plusieurs d’entre eux était au moins très-suspect. Les mieux composés contenaient une foule d’hommes timides, et bien d’autres plus dangereux encore, unis d’intention aux séditieux, reconnaissables au signe de ralliement et à l’atrocité de leurs propos lâ.
L’excès du mal venait surtout du défaut d’ordre militaire. Le représentant Delmas était chargé de diriger en chef la force armée ; le général Fox devait la commander sous lui. Mais ces nominations tardives ne pouvaient remédier à une confusion que les comités auraient dû prévoir longtemps d’avance. Les bataillons les plus sûrs laissés inactifs dans les postes éloignés du péril; ceux qui partageaient l’esprit des séditieux prenant au contraire leur place autour de la Convention, et mettant d’abord en batterie leurs canons braqués contre elle ; les gendarmes se montrant dignes en cette occasion d’avoir été si longtemps les sbires de Robespierre et de la guillotine , la cavalerie même cédant au torrent; plusieurs cavaliers descendant de cheval, et disant : « qu’ils voulaient combattre l’ennemi sur la « frontière, et non tirer sur le peuple13 ; » ce propos accueilli par les cris de joie des séditieux et leurs applaudissements; le bruit funèbre du tocsin, qui, dans l’état des choses, annonçait vraiment une nouvelle Saint-Barlhélemi 14 ; voilà ce dont nous avons tous été les témoins; et tandis que nous frémissions de rage de nous sentir paralysés alors qu’on assassinait la patrie, des hommes confiants, tout près d’être submergés par la tempête, se flattaient encore de la voir s’apaiser d’elle-même, et s’évanouir 15.
Insensés! ils touchaient à l’heure d’un réveil terrible. Elle sonne, cette heure d’opprobre et de deuil ; elle sonne au milieu de l’éclatant cliquetis des sabres qui s’entre-croisent, des piques, des bavonnettes qui s’entre-choqucnt, au milieu des cris féroces des rebelles, des hurlements de leurs mégères, des roulements répétés de coups de feu tirés sur la Convention. Les rebelles, plus nombreux cette fois et mieux dirigés, ont enfin l’avantage : la garde, victorieusement repoussée, se dissipe devant eux ; ils ont déjà encombré les tribunes; leur multitude inonde la salle; ils surchargent d’hommes armés et la tribune et le bureau, et la barre et les sièges des législateurs. Leur règne commence par deux assassinats 18 .
Un citoyen arrache un chapeau souillé du signe de ralliement : aussitôt un coup de feu le renverse au pied du bureau. Féraud17, qui s’élançait en ce moment au-devant des fusils dirigés sur le président, veut prendre la défense de cet infortuné; il est frappé luimême ; il tombe sur les marches de la tribune. On le traîne par les cheveux dans un couloir18, où l’on achève de le massacrer. Tinelle, dit Renaud19, son principal assassin, coupe la tête de Féraud, la met
au bout d’une pique, et, entouré de ses complices, il la promène dans la salle, et s’arrête devant le bureau : pendant quelques instants même, aux ris et aux applaudissements longtemps prolongés d’une multitude sanguinaire, on la place sous les yeux du président.
Boissy d’Anglas occupait le fauteuil. La tête couverte, l’œil tranquille, dans l’attitude du calme le plus intrépide, Boissy voyait mille assassins autour de lui, était en butte à leurs imprécations, à leurs fureurs; et plus grand que tous les efforts du crime, il imposait aux scélérats confondus, de ne pouvoir porter le trouble dans le cœur d’un homme juste 20. La république semblait anéantie; les patriotes se voyaient dispersés, comprimés, paralysés; les autorités sans force; les comités de gouvernement méconnus, proscrits; la Convention dissoute, ensanglantée : un homme à son poste conservait la dignité de la France. La majesté de la république se reposait tout entière sur Boissy d’Anglas.
Le spectacle de mort offert à ses regards, et dont on se plaît à le rassasier pour lui présager un sort pareil, lui fait détourner les yeux avec un mouvement d’horreur et de douleur où ne se mêle aucun effroi21. Tant de courage intéresse ceux qui l’entourent. Sans s’en apercevoir, les furieux qui l’avaient environné d’abord, pour le subjuguer ou le massacrer, forment autour de lui un rempart contre les assassins qui circulaient dans la salle 22 et dont plusieurs se fussent bientôt empressés de punir sa vertu23, et le refus constant qu’il allait prononcer de signer rien, ou de condescendre en la moindre chose à la volonté des rebelles.
Pendant que le cadavre mutilé de Féraud reste en proie aux coups et aux outrages de ses meurtriers, et n’est dérobé enfin qu’à la lassitude de leur férocité; pendant que sa tête est promenée, de la salle, dans la cour et le jardin, que plusieurs scélérats se disputent avec fureur la gloire de la porter, et que tous expriment le regret de ne pouvoir étaler ce trophée dans le faubourg Antoine ; pendant que cet aspect glace d’effroi les mieux intentionnés, et remplit les malveillants d’une joie affreuse et des plus atroces espérances 24 , une nouvelle troupe de rebelles entre dans la salle au pas de charge ; le chef commande le silence par des roulements de tambour, et à la tribune, environné d’hommes armés, il lit le manifeste séditieux dénoncé le matin à la Convention.
Si les révoltés avaient saisi ce moment, leur triomphe était assuré;
le courage de Boissy eût précipité sa mort. Un des traîtres, Homme, par exemple, eut pris le fauteuil 23, et mis aux voix toutes les propositions qui ont été faites depuis; les factieux avaient la force en main pour en assurer la prompte exécution. Ainsi, avant le coucher du soleil, c'en était fait de la Convention, de Paris, et de la France entière.
Tel était même, on peut le croire, le vœu des agents subalternes. Les séditieux, parlant tour à tour dans le bruit, émettaient toutes les propositions qu’ils ont fait décréter le soir, et y ajoutaient la demande d'une municipalité. Ceux qui entouraient Boissy lui présentaient sans cesse leurs motions à signer. « Nous n’avons pas besoin « de ton Assemblée28, lui disait-on : le peuple est ici, tu es le présia dent du peuple : signe, et le décret sera bon... signe, ou je te tue.» — « La vie est peu de chose pour moi, répond Boissy; mais vous « parlez de commettre un grand crime; je suis représentant du «peuple... président de la Convention...» et persistant dans sa résistance, îl présentait à ces furieux sa tête inclinée sur le bureau. Ainsi, vertueux Cicéron î ainsi les satellites des triumvirs, entourant ta litière désarmée, te virent avancer froidement ta tête auguste, et roffrir toi-même au glaive meurtrier de l’exécrable Popilius.
Mais, soit que les chefs du crime aient manqué d’audace ou de présence d’esprit; soit que le courage de Boissy ait déconcerté leur plan et entravé leurs mesures; soit que le tumulte leur ait paru trop grand pour pouvoir établir une délibération 27, soit enfin qu’ils aient espéré de voir leurs attentats mieux colorés dans la Convention moins incomplète, par le retour forcé des députés qui presque tous avaient fui de ce lieu d’horreur28; ce n’est qu’après neuf heures du soir, que Romme a demandé que l’on délibérât en levant les chapeaux. Aussitôt se sont succédé rapidement les propositions de la mise en liberté des incarcérés depuis le 9 thermidor, et surtout des députés arrêtés les 12 et 13 germinal, en y comprenant les trois déportés; de visites domiciliaires, sous prétexte de chercher des subsistances; de la permanence des sections, de la clôture des barrières, de la destitution de tous les fonctionnaires détenus avant le 9 thermidor, de la suspension des comités de gouvernement, etc. Les rebelles dictaient, parleurs murmures ou leurs applaudissements29, les résolutions que l’on devait adopter ; et les chapeaux se levaient, avant que le président eût mis les motions aux voix.
Le républicanisme et la vertu n’avaient point quitté le fauteuil. Vernier, vénérable par ses cheveux blancs, ornement d’une vieillesse irréprochable, par ses longs travaux dans l’Assemblée constituante et dans la Convention , par la haine et les persécutions de la tyrannie , Vernier avait réclamé le droit de remplacer Boissy, à ce poste terrible qui était spécialement le sien; et l’avait obtenu après des instances réitérées. Il y avait apporté le même dévouement, la même tranquillité. De concert avec les comités de gouvernement, s’il paraissait seconder la délibération des factieux, il ne tendait qu’à gagner du temps, à empêcher des violences qui eussent prévenu ces mesures salutaires, que la nuit seule pouvait rendre efficaces. Mais quand les rebelles, encouragés par sa condescendance , viennent le sommer de revêtir de sa signature leurs prétendus décrets, un refus inflexible et froid leur rappelle qu’ils parlent à un républicain, et non à un esclave. Ils tentent cependant de l’intimider; vingt fois le glaive assassin le menace ; on lui ordonne de signer : « Tout ce que l’on fait ici, dit-il, est de nul effet, parce que la Convention n’est « point libre; je ne validerai point par ma signature. » — «Il faut « signer, ou mourir ! » — Vernier, pour unique réponse, dénoue sa cravate, la met sur le bureau, et présente son cou nu au fer des scélérats.
Cependant, les comités de gouvernement étaient assemblés, les rebelles, par une faute incalculable, n’ayant point songé à les dissoudre et à s’emparer de leurs papiers. On y avait unanimement arrêté de ne reconnaître aucun acte émané de la Convention tant qu’elle ne serait pas libre; mais avant de consommer les mesures qui devaient mettre un terme à l’oppression, jaloux d’épargner le sang que pouvait faire répandre cette lutte terrible de la liberté contre l’anarchie, les comités tentent un dernier moyen de pacification. Legendre vient en leur no n inviter les représentants à rester à leur poste, et les bons citoyens à se retirer, afin que la Convention puisse délibérer. Des cris affreux de la salle et des tribunes80 interrompent Legendre, et, malgré les efforts du président, (pii cherche à lui maintenir la parole, le contraignent à se retirer.
C’en était donc fait; la force seule devait décider81. Les rebelles sentent, mais trop tard, l’importance des occasions qu’ils ont laissé échapper. Ils ordonnent la suspension des comités, l’arrestation des membres qui les composent, l’apposition des scellés sur leurs pa-
piers3i. Une voix ose réclamer l'ordre du jour... Qui que tu sois, homme intrépide, que pouvait conduire à la mort ce vote courageux, inutile au salut public, mais précieux pour ta conscience, si les rebelles ne t’ont point entendu, ou s’ils ont dédaigné de t’en punir, sache que la voix a frappé l’oreille, a été jusqu’au cœur d’un patriote; et jouis du témoignage honorable qu’il s’estime heureux de pouvoir te rendre ici.
Quatre membres sont nommés pour exécuter ces ordres liberticides, Duquesnov, Bourbotte, Duroy et Prieur (de la Marne), tous proconsuls dévastateurs dans le nord, aux bords du Rhin, à Brest, dans la Vendée, sont jugés les plus dignes de ce ministère infâme. Ils l’acceptent avec joie et jurent de le remplir ou de périr.
Mais le moment de leur toute-puissance était passé. La fin du jour avait rappelé dans leurs foyers tous les hommes entraînés par la crainte, et un grand nombre d’autres, trop peu éclairés pour ne point croire leur triomphe complet. Les sections, qui n’étaient arrêtées par aucun ordre, avaient défilé successivement, ou comptaient à peine dans leurs rangs un quart de ceux qui les composaient le matin 33 ; la salle même de la Convention était moins remplie et les factieux moins animés; l’ivresse s’était dissipée et avait fait place à l’excès de la fatigue.
La soif du sang et du crime subsistait seule avec toute sa violence, surtout dans le cœur des chefs. L’arrestation des comités n’était qu’un prélude du coup qu’ils méditaient. A minuit, ils allaient mettre hors la loi 34 tout ce qui n’était pas reconnu de la Crête. Onze heures et demie étaient sonnées depuis quelques minutes.
Les quatre commissaires sont arrêtés dans le salon de la Liberté par le bataillon Lepelletier, à la tête duquel est Raflet. Prieur demande à celui-ci par quel ordre il avance. Raftet, refusant di* lui en rendre compte : .4 moi, sans-culottes! s’écrie Prieur. Les commissaires, forcés de rentrer dans la salle, y voient fondre sur leurs pas une troupe, trop peu nombreuse encore. Dans ce premier choc, elle est repoussée par les soldats de la tyrannie, kervélégan, qui la commande, reçoit à l’épaule une blessure profonde.
11 ne s’en est pas aperçu ; et tandis que Peyssard, Édouard et Bourbotte poussent des cris de victoire 3\ il revient â la charge : Legendre et plusieurs de ses collègues l’accompagnent, suivi d’un gros de patriotes, soutenus par de nombreux détachements des sections fidèles.
Le combat dure à peine un moment : les pâles satellites du crime fuient de toutes parts et disparaissent. L’enceinte du sénat et les tribunes sont purgées de ces monstres. La Convention recouvre toute sa liberté, les députés reprennent leurs places; la délibération recommence dans un calme imposant.
Le décret d’arrestation est prononcé contre quatorze députés, convaincus d’avoir pris la part la plus active à la sédition 36 . Un décret est rendu pour améliorer la distribution des subsistances. La Convention se sépare, persuadée que la sagesse des comités de gouvernement maintiendra la paix et.la sûreté publique, et ne laissera point remettre en question ce que viennent de décider ces moments terribles, si courts, si mémorables...
EXTRAIT DE L’HISTOIRE DE FRANCE PENDANT LE XVIIIe SIÈCLE PAR LACRETELLE
Paris, au milieu de la disette, semblait jouir d’un calme profond. Mais le faubourg Saint-Antoine, qui avait fait si souvent les destinées de la France, était le rendez-vous de tous les séditieux. Le 1er prairial, au son du tocsin, plus de trente mille hommes prirent les armes et marchèrent contre la Convention. Dans la funeste journée du 31 mai, les premiers rassemblements avaient été moins nombreux, et surtout bien moins animés de fureur. Les cris de ralliement étaient : Du pain, et la constitution cle 93! Les jacobins portaient plus d’audace que d’invention dans leurs expéditions révolutionnaires; elles étaient toutes conduites sur un même plan. Ils n’eussent osé rien entreprendre avant que la longue procession des piques eût traversé Paris. Avec un peu plus de célérité, ils pouvaient empêcher la Convention de s’assembler : une faible partie de leurs forces leur eût sutli pour s’emparer des comités du gouvernement, en arrêter les membres et prévenir toutes les mesures. Mais déjà la Convention attendait leurs colonnes et cherchait à leur opposer tous les citoyens qui avaient le plus à redouter leurs fureurs. A midi elle est investie : les bataillons qui viennent l’attaquer et ceux qui viennent la défendre sont mêlés entre eux, et ne semblent former qu’une même armée.
I ne députation de séditieux parait à la barre; ils présentent une pétition qui n’est que la menace d’exterminer tous ceux à qui ils
imputent leurs malheurs. Boissy d’Anglas était monté au fauteuil du président; il ne promet au nom de l'Assemblée que ce qu’elle peut promettre, des soins, de la vigilance. Du fond des tribunes s’élèvent les plus épouvantables cris : Du pain! du pain, ou la mort! Boissy ordonne que les tribunes occupées par les séditieux soient évacuées, ils résistent : les députés de la Montagne animent leur fureur. On entend frapper à coups redoublés à l’une des portes de la salle, elle est enfoncée -.des Ilots d’hommes, de femmes furieuses entrent, sont repoussés, rentrent encore. Tantôt l’assemblée délibère ; tantôt elle se divise en deux camps qui se menacent, fondent l’un sur l’autre avec différents auxiliaires. Des armes brillent de tous côtés ; mais pendant longtemps elles ne font point couler de sang : on ne cherche point à percer, mais à étouffer ses ennemis. Les bataillons de gardes nationales, armés de fusils, de piques, de canons, sont rangés autour de la salle de la Convention, et ne prennent point de part à cet étrange combat; à peine en connaissent-ils les événements et les chances diverses ; ils gardent fidèlement la neutralité de la peur. C’était dans la foule qui remplissait les corridors que chaque parti prenait un groupe d’assaillants, qui lui sutîisait pour conquérir ou pour conserver ce nouveau champ de bataille.
Un seul homme, au sein de ce tumulte, était resté immobile; c’étoit Boissy, président de l’Assemblée : il entendait mille voix qui le dévouaient à la mort ; son regard menaçait encore les séditieux ; ils engagent un troisième choc, et cette fois leur rage ne connut plus de frein; ils tirent des coups de fusil; ils se rendent maîtres de la salle; ils arrivent jusqu’au fauteuil du président; ils étendent leurs piques sur sa poitrine ; ils lui commandent de mettre aux voix leurs propositions odieuses et insensées ou de quitter le fauteuil : Non! retirez-vous ! C’est toute la réponse qu’il fait aux rebelles. Son danger imminent émeut plusieurs des députés qui étaient restés dans la salle, malgré le triomphe de la Montagne. L’un d’eux s’élance avec impétuosité, pour se placer entre lui et les assassins; il se nommait Féraud; peut-être les factieux, en l’entendant appeler, le confondirent-ils avec Fréron, qui leur était alors odieux ; peut-être aussi leur ressentiment était-il allumé par les preuves de courage qu’il avoit données dans cette même journée. Un coup de pistolet l’atteint et le tue au moment où il détournait l’arme d’un assassin dirigée contre l’intrépide président de la Convention. Ils s’enivrent tous de la joie
de ce massacre; ils foulent ce corps glacé, ils l’entraînent hors de la salle, ils en séparent la tête, due, suivant leur coutume barbare, ils portent au bout d’une pique. Ils rentrent avec cet étendard : l’horreur et l’effroi ont chassé de la salle presque tous les députés ennemis du crime. La Convention n’existe plus que par un seul homme, son président, qui n’a point abandonné le fauteuil. 11 est de nouveau assiégé par la horde homicide. On lui présente la tête de Féraud ; il se détourne avec horreur : on la lui présente encore ; il s’incline devant le martyr de la loi et de l’amitié; il ne descend de ce fauteuil de gloire que quand ses amis eux-mêmes l’en arrachent. Encore frappés du respect dont il a saisi leur âme, les assassins le laissent passer. Aucun d’eux ne peut expliquer pourquoi ils l’ont épargné.
EXTRAIT DE L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DEPUIS 1789 JUSQU’EN 1814