PAR MIGNET
A peine Legendre, Henri Larivière, Kervélégan, etc., étaient-ils partis, qu’un grand bruit se fit entendre au dehors. Une des portes extérieures venait d’être forcée , et les femmes se précipitèrent dans les tribunes, en criant : Du pain, et la constitution de 93 ! La Convention les reçut avec une contenance ferme : « Vos cris, leur dit le « président Vernier, ne changeront rien à notre attitude, ils ne hâteront pas d’un seul moment l’arrivage des subsistances, ils ne « serviront qu’à l’empêcher. » Un tumulte affreux couvrit la voix du président, et interrompit les délibérations. On fit alors évacuer les tribunes; mais les insurgés des faubourgs parvinrent bientôt jusqu’aux portes intérieures, et les trouvant fermées, ils les frappaient à coups redoublés de hache et de marteau. Les portes cédèrent, et la foule ameutée pénétra au milieu même de la Convention.
L’enceinte des séances devint alors un champ (1e bataille. Les vétérans et les gendarmes, auxquels était confiée la garde de l’Assemblée, crient aux armes ! le député Auguis, le sabre nu à la main, se met à leur tête, et parvient d’abord à repousser les assaillants. On leur fait même quelques prisonniers. Mais les insurgés, plus nombreux, retournent au pas de charge, et envahissent de nouveau l’enceinte de la Convention. Le député Féraud rentre précipitam-
nient, poursuivi par les insurgés, qui tirent plusieurs coups de fusil dans la salle. Ils couchent en joue Boissy d’Anglas, qui siégeait au fauteuil, à la place de Vernier. Féraud s’élance à la tribune pour le couvrir de son corps : il y est assailli à coups de pique et de sabre, il tombe dangereusement blessé. Les insurgés l’entraînent dans les couloirs, et, le confondant avec Fréron, ils lui coupent la tête, qu’ils placent au bout d’une pique.
Après ce combat, ils s’étaient rendus maîtres de la salle. La plupart des députés avaient pris la fuite. 11 ne restait que les hommes de la Crête, et Boissy d’Anglas, qui, calme , couvert, insensible aux outrages et aux menaces, protestait toujours, au nom de la Convention, contre les violences populaires. On lui présenta la tête sanglante de Féraud, et il s’inclina avec respect devant elle. On voulut le forcer, les piques sur la poitrine, à mettre aux voix les propositions des insurgés, et il leur opposa constamment le plus courageux refus
Alors tout changea de face : Legendre, Auguis, Kervélégan , assiégèrent à leur tour les insurgés, à la tête des sectionnantes. Ils éprouvèrent d’abord quelque résistance. Mais bientôt ils pénétrèrent, la baïonnette en avant, dans la salle où délibéraient encore les conjurés, et Legendre s’écria : An nom de la loi, j'ordonne aux citoyens amnès de se retirer. Ils hésitèrent un moment ; mais l’arrivée des bataillons qui entraient par toutes les portes les intimida, et ils évacuèrent la salle dans le désordre d’une fuite. L’Assemblée se compléta, les sections furent remerciées, on reprit les délibérations, toutes les mesures adoptées dans l’intervalle furent annulées, et quatorze représentants, auxquels on en joignit ensuite quatorze autres, furent arrêtés comme coupables d’avoir organisé l’insurrection ou de l’avoir approuvée par leurs discours. Il était alors minuit, et à cinq heures du matin, les prisonniers étaient déjà à six lieues de Paris.
Cependant les faubourgs, quoique repoussés le 1er prairial et éconduits le 2, conservaient encore les moyens de se soulever. Un événement, d’une importance bien moindre que les émeutes précédentes, occasionna leur ruine définitive. L’assassin de Féraud fut découvert, condamné, et le à, jour de son exécution, un attroupement parvint à le délivrer. 11 n’y eut qu’un cri contre ce nouvel attentat ; et la Convention ordonna le désarmement des faubourgs. Ils
furent cernés par toutes les sections intérieures. Après s’être disposés à la résistance, ils cédèrent, abandonnant quelques-uns de leurs meneurs, leurs armes et leur artillerie. Le parti démocratique avait perdu ses chefs, ses clubs, ses autorités ; il ne lui restait plus qu’une force armée qui le rendait encore redoutable, et des institutions qui pouvaient lui faire tout reconquérir. A la suite de son dernier échec, la classe inférieure fut entièrement exclue du gouvernement de l’État : les comités révolutionnaires, qui formaient ses assemblées, furent détruits; les canonniers, qui étaient sa troupe, furent désarmés; la constitution de 93, qui était son code, fut abolie, et le régime de la multitude finit là.
Du 9 thermidor au 1er prairial, le parti montagnard fut traité comme le parti girondin l’avait été du 2 juin au 9 thermidor. Soixante-seize de ses membres furent condamnés à mort ou décrétés d’arrestation. 11 subit à son tour la destinée qu’il avait fait subir à l’autre; car, en temps de passions, les partis ne savent pas s’accommoder, et ne veulent que se vaincre. Comme les girondins, ils s’insurgèrent pour ressaisir le pouvoir qu’ils avaient perdu; et, comme eux, ils succombèrent. Vergniaud, Brissot, Guadet, etc., furent jugés par un tribunal révolutionnaire; Bourbotte, Duroy, Soubrany, Romme, Goujon, Duquesnoy, le furent par une commission militaire. Les uns et les autres moururent avec le même courage : ce qui fait voir que tous les partis sont les mêmes, et se conduisent par les mêmes maximes, ou, si l’on veut, par les mêmes nécessités. Depuis cette époque, la classe moyenne reprit au dehors la conduite de la révolution; e\ l’Assemblée fut aussi unie sous les girondins qu’elle l’avait été, après le 2 juin, sous les montagnards.