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LE PEUPLE A LA CONVENTION

Ils sont six, tous de fer, tribuns que rien n’étonne. Depuis le dernier mois qui précéda l’automne,

Ils se sont recueillis, loin d’un monde importun,

Pour mieux ourdir leur trame et venger leurs viugt-un;

Ils attendent ce mois où le grand soleil brûle La tribune du peuple et la chaise curule,

Où l’émeute insurgée, aux rendez-vous connus Arrive la sueur au front et les bras nus.

Déchaîne- toi, lion, pour ta course dernière.

Viens apposer ta griffe à la loi prisonnière;

Une dernière fuis tombe dans la cité,

Météore sanglant par la cloche excité!

Ruisselant escadron de femmes aux yeux ternes, Enfants qui dénouez la corde des lanternes , Tricoteuses d’enfer, vous, qui chaque matiu C mptez si bien les coups du fer de Guillotin!

Par les quais populeux de la Seine troublée,

Venez donc envahir la terrible Assemblée.

Helas! ce n’est plus là, dans sa mâle fierté.

Ce peuple, tel qu’il vint aux jours de liberté,

Les épis dans les mains, et les tètes fleuries, Sublime visiteur entrant aux Tuileries :

Le long mcutre publie a séché ces fleurons ,

Et la vapeur du sang a terni bien des fronts. D’abord le peuple est grand, et puis il s'habitue Aux spectacles de fange, à la terreur qui tue;

Oh! ce n’est plus celui du vingt juin, du dix août! 11 semble qu'au jourd’hui tout Paris se dissout,

Tant les places, les ponts, les noires avenues, Jettent au Carrousel de formes inconnues.

De spectres féminins et d’enfants à l’œil faux ,

Qui trament pour hochets de petits échafauds.

Paris, pour rassembler tant de femmes fétides,

A vidé cette fois ses Palus-Méotides,

Ses impasses impurs, ses couloirs croupissants De la Mortellerie et des Vieux -Inuoceuts.

A leurs gestes virils, à leurs voix gutturales,

On reconnaît d’abord ces mégères des halles ,

Peuple des carrefours, qui sous d'immondes toits, Fait siffler ou mugir sju effrayant patois.

Avec elles aussi, ces Phrynés subalternes Qui peuplent dans le jour les vineuses tavernes ,

Et qui, la nuit venue, errent par noirs troupeaux, Le front entortillé de fangeux oripeaux;

Puis encore au milieu de ces groupes infâmes,

Des hommes déguisés sous des robes de femmes, Sinistres compagnons aux bras noirs et velus,

Qui poussent aux forfaits les cœurs irrésolus.

Dès l’aube de ce jour, la cohue iufernale Inaugure, en partant, sa giande saturuale;

Elle déroule au loin ses informes chaînons :

On croirait voir passer ces visages sans noms,

Ces fronts maudits du ciel et marqués d’anathème ,

Que montrent au soleil les fils de la Bohème.

Mille bras déployant le drapeau de la faim ,

Mille écriteaux levés portent ces mots : Du pain !

Du pain ! Ne croyez pas à leur fausse souffrance; Voyez, voyez leur teint pourpré d’intempérance ;

Tous sont rassasiés : la débauche et le vin Fermentent dans leurs corps comme un grossier levain Leurs yeux sont flamboyants, leurs poitrines sonores, L’alcool corrosif filtre par tous leurs pores;

Ils n’ont ni faim ni soil>; mais l’émeute a compté Sur l’effet désastreux d'un mensonge effronté :

Du pain ! c’est le mot d’ordre et la famine louche,

En pénibles efforts, l’exhale de sa bouche.

Voilà le bataillon qu’appelle et fait mouvoir La Montagne qui veut ressaisir le pouvoir.

L’Assemblée est debout, et la salle est fermée.

Point d’honneurs de séance à cette ignoble armée; Qu’on la repousse au loin, car son crime est flagrant; Qu’elle campe dehors, le Carrousel est grand.

Mais, hélas! par les siens l’Assemblée est trahie!

Elle va déborder dans la salle envahie,

Cette anarchique armée, à l’insolente main,

Broyant tout, se faisant par la force un chemin. Déjà, comme un signal de la crise prochaine ,

La porte sent frémir ses lourds panneaux de cliène, Seul et dernier abri jusque-là respecté.

Qui du temple des lois garde la sainteté.

Elle tombe en éclats : la foule entre maltresse;

Le président se couvre en signe de détresse :

Ce débile vieillard, incliné par les ans,

A trop de glace au cœur pour les dangers présents; Paripi tant de démons élancés de l’abîme ,

Sa voix ne peut dompter les hurlements du crime,

Il descend; le tocsin semble sonner son glas;

Sur son fauteuil vacant monte Boissy d' An glas, Jeune homme au cœur d’airain, à la poitrine forte, Qui peut vivre pour tous si l’Assemblée est morte; Qui d’un regard serein, sur les bancs montagnards, Arrête une détente et brise des poignards.

C'est ici qu’affrontant le crime qui menace,

Brille dans son éclat l’homme juste et tenace;

Jamais dans les longs jours que lui garde le sort,

Il n’aura plus besoin de ce stoïque effort.

La salle est un champ clos; de hurlantes furies Ébranlent sous leurs pieds les hautes galeries;

Leurs frénétiques poings, raides et contractés.

Se baissent vers le front des calmes députés.

Du pain! toujours du pain! c'est le mot qui résonne, C’est le cri de combat de ce peuple amazonne;

Vingt fois le président veut parler, et \ingt fois D'ironiques clameurs ont emporté sa voix.

L’ombre de Robespierre, errante dans la salle, Semble souffler sa rage à sa plèbe vassale.

O délire honteux! étrange aveuglement!

O de ce jour de deuil déplorable moment !

Heure où vertus, devoir, liberté, tout s’oublie.

Où la raison du peuple est changée en folie,

Où le crime est si grand de rage et de terreur ,

Qu’il mérite pitié, qu’il échappe à l’horreur! Entourons ce feuillet d’un crêpe mortuaire;

Tout est perdu, la loi n’a plus de sanctuaire :

Sous les leviers de fer, rouverte à deux battants,

La porte va vomir de nouveaux combattants;

Hurlant des chants aigus comme des cannibales,

Ils rentrent; entendez le sifflement des balles.

Voyez luire partout le poignard assassin;

Gloire à ceux dont la peur n’a point troublé le sein! Chaque représentant l’un à l'autre s’enlace,

Et l’on entend ces cris : Mourons à notre place!

Vive la liberté! De l’un à l’autre bout

Sur leurs bancs assiégés ils se montrent debout.

Un de ces fiers tribuns que l’avenir contemple,

Va mourir, comme un prêtre, en défendant son temple Et ce temple sacré qu’un jour doit rebâtir Gardera sur ces murs l’image du martyr :

C’est le jeune Féraud; sur la poudreuse pierre Il tombe, un vil boucher l’immole à Robespierre;

Le sacrificateur, en tablier de peau,

A choisi sa victime au milieu du troupeau.

Féraud! quel héroïsme et quelle destinée!

Pour arrêter lui seul la foule mutinée,

Sur le seuil d’où la flamme avec la balle part.

Il s’était étendu comme un vivant rempart;

Puis relevé, courant à la tribune sainte,

Il avait demandé grâce pour cette enceinte ;

Inondé de sueur, le cou nu, l’œil ardent,

Il couvrait de son corps l’auguste président ,

Et suppliait la foule à l’homicide prête,

Montrant Boissy d’Anglas, de respecter sa tète.

Noble enfant! il était aux jours de puberté,

Où l’on aime d’amour la vierge liberté;

Il revenait des camps, et sa bure grossière De nos derniers combats rapportait la poussière;

Les boulets ennemis effleurèrent son sein.

Et le voilà tombé sous un plomb assassin !

Ce n’est plus qu’un tronçon, la pique est toute prête, Et le fer dégouttant va promener sa tète.

Sa tète aux yeux ouverts, aux mouvements nerveux Qui font battre sa joue et raidir ses cheveux:

Tète horrible, de sang et de sueur luisante!

Devant Boissy d’Anglas l’égorgeur la présente,

Et lui, lui, ce héros digne des jours romains (Panthéon, ouvre-toi, siècles, battez des mains. Redites cette histoire à tous ceux qui l’ont lue ) ,

Lui se lève devant la tête, il la salue ,

S’incline de respect, comme si devant lui Du martyr glorieux l’auréole avait lui,

Comme ou fait, sous la nef du temple catholique, Lorsqu’on porte en triomphe une sainte relique.

Et la foule applaudit à ces hideux exploits;

La loi n’est plus qu’un mot dans l’enceinte des lois; Les tribuns conjurés soufflent sur cette braise,

Ils redisent en chœur : Vive quatre-vingt-treize !

Mais les députés purs, installés sur leurs bancs,

Agitent leurs chapeaux aux mobiles rubans;

Tous, de leur temple saint embrassant la colonne, Regardent, sans pâlir, ce peuple qui bouillonne ,

Qui mugit de fureur, et qui, les yeux ardents, Demande une chair d’homme à broyer sous ses dents.

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