LE PELERIN
« (^^E vent du nord mugit; et sous sa froide haleine » Le loiu-d bâton échappe à ma tremblante main ;
» La neige tombe , elle couvre la plaine ,
«Et j'ai perdu la trace du chemin.
j) Que la pitié vous réveille et vous guide ! »Oui, levez-vous, beau seigneur, ouvrez-moi. » Je ne suis point un vagabond perfde , » Qui vient après avoir chassé le cerf du roi.
)) J'arrive des lieux saints, j'apporte des reliques, » Je sais des oraisons et de pieux cantiques ; « Je vous les apprendrai : le plus heureux mortel » A toujom^s quelque chose à demander au ciel.
•)•> Accordez au vieillard l'asile qu'il réclame. » Les ans et le malheur sont un pesant fardeau.
» Ah ! pour l'amour de Notre-Dame , » Ouvi'ez au pèlerin la porte du château.
» Le fleuve gronde et franchit le rivage ;
POÉTIQUES. yg
» La pluie cl les autans précipitent son cours. » Il faut parmi les flots que je cherche un passage , )) Si vous ne venez pas bien vite à mon secours.
)) De grâce, hâtez-vous; je souffre. . . Hélas ! ma plainte )) De ce château ne passe point le seuil. )5 Daigne le Ciel, daigne la Vierge sainte » En écarter la douleur et le deuil !
» Si l'orage et la nuit viennent à vous surprendre , )) Que Dieu veille sur vous! qu'une âme douce et tendre » Vous accorde , en allant au-devant de vos pas , ii Cette^hospitalité que vous n'accordez pas. »
C'est ainsi qu'il priait; mais nul ne se présente; Le châtelain s'endort au récit de ses maux.
8o TABIiEAUX POÉTIQUES.
Qu'il dorme maintenant; car les vents et les flots Emprunteront demain cette voix gémissante, Pour hâter son réveil et troubler son repos.
L'aurore de ses feux colora le rivage; On vit briller l'éclat d'un jour pur et serein ; Mais , parmi les roseaux et l'humide feuillage , On trouva seulement le bâton de voyage , Le rosaire et la croix du pauvre pèlerin .
Je regarde à préseol la vie Comme un lieu que j'aurais quitté.
M"^ Df.sbordfs Vaimore.
LE PAS Si:,
(ij:^iiH )\'ii sonlVcil dans nies jeunes années, Quand je cioyals au"x l(>n<;;s cncliaiUcnicns ! ()u(' j'ai souircrl aux licurcs Ibrlunécs, Lorsque ma joie était dans nvc» tourmens 1
84 TABI.EAnX
Tout est fini maintenant . et j'oublie , J'oublie un nom que je disais tout bas : Racontez-moi ce qu'on fait dans la vie ; Je ne vis plus, car je ne souffre pas.
Le soir encore , à travers la vallée , Voit-on passer, dans la blanche vapeiu-, Connue autrefois , une femme voilée Qui n'est pas seule , et dit pourtant : J'ai peur ! Sont-ils troublés quand leur âme est ravie? Des pas jaloux poursuivent-ils leurs pas? Racontez-moi ce qu'on fait dans la vie ; Je ne vis plus, car je ne souffre pas.
Prépare-t-on une chaîne inflexible Pour retenir de légères amours?
Comme autrefois croit-on qiie c'est possible , Comme autrefois se trompe-t-on toujours?
La jeune fille est-elle poursuivie Par des remords après de longs combats ? Racontez-moi ce qu'on fait dans la vie; Je ne vis plus, car je ne souffre pas.
Près de l'autel où l'encens s évapore , Va-t-on prier pom^ des êtres chéris ?
Et s'aime-t-on , et s'écrit-on encore , Et les billets sont-ils toujours surpris ? Un mot charmant donnc-t-il la folie?
Un mot cruel donnc-t-il le trépas?
Racontez-moi ce c|u on fait dans la vie ; Je ne vis plus , car je ne souffiv pas.
S6 TABI.EAUX POÉTIQUES.
Est-il encor, sous des gazes discrètes , Des yeux d'azur, de longs cheveux dorés. De douces voix et des bouches muettes , Et des adieux et des cœurs déchirés?
Puis des talens , et toujoiu^s de l'envie ; Puis des bienfaits , et toujours des ingrats? Racontez-moi ce qu'on fait dans la vie; Je ne vis plus , car je ne souffre pas.
Et ne le vois-tu pas, dans son ennui mortel, Accablé de succès, de faveurs méprisées,
Changeant sans cesse et d'idole et d'autel. Succomber sous le poids de ses chaînes brisées.
M""" Sophie Gay.
l'infidèle.
^E manteau des guerriers flottait sur son épaule ; Il tenait en sa main lui glaive redouté ; Et la couleur des yeux des filles de la Gaule De son noble regard tempérait la fierté.
go TABIiEAUX
11 disait qu'il m'aimait et ([u'il me trouvait belle , Et qu'à moi pour toujours son coeur s'était donné. 11 me trompait , pourtant : j'étais toujours fidèle , Et lui toujours coupable et toujours pardonné.
Souvent je maudissais sa puissance et sa gloire ; Des plus cruels soupçons mon cœur était troublé ; 11 disait , (( ce n'est pas ; » et je n'osais plus croire Ce dont j'étais bien sûre avant qu'il eût parlé.
L'ingrat ! il m'aimerait si mon cœur moins sensible N'eût pas été toujours docile à l'écouter ; Et si près d'un rival , d'un rival impossible , De mon ai'dent amour il avait pu douter.
Pourquoi vit-on cncor quand la vie est sans cliarmesi:'
Je croyais qu'on mourait ; je l'avais espéré !
Mais non , l'on ne meurt point ni d'amour ni de larmes;
Car je l'ai tant aimé , car je l'ai tant pleuré !
C'en est fait , il a fui ; de nouvelles amantes S'exposent , sans défense , aux douceurs de sa voix ; 11 a fui pour toujours ; mais dans des nuits chaniiantes 11 revient , malgré lui ; je l'entends , je le vois :
Le manteau des guerriers flotte sur son épaule ; Il porte dans sa main un glaive redouté ; Et la couleur des yeux des filles de la Gaule De son noble regard tempère la fierté.
% ^m\U ^^sc54m|»s.
Le mérite en repos s'endort dans la paresse.
BUILEAU.
LA BAYADERE.
^RAGE de l'Orient qiie le plaisir forma; Prêtresse de l'ainour au temple de Brahma , Sous le feu du soleil qu'un doux voile modère , Au sein des voluptés s'endort la Bayadère :
CjO TABIiEAUX
Elle oublie un moment les rites commencés , Les chants harmonieux et les pas cadencés; A ses jeux, à son culte on la croit infidèle; Ses attributs oisifs sont jetés autour d'elle . Et son bras , mollement . sans force abandonné , Se courbe sous le poids de son jEront incliné. Mais dans l'accablement, oii sa beauté sonnneille, Un accord retentit ; et l'accord la réveille. Elle reprend soudain son élégant essor, Agite son écharpe et sa cymbale d'or.
Et sm^passe et ravit tout ce qui l'environne; De son schall en dansant enlace sa couronne , . Et de ses vêtemens fait briller les couleurs Sous un voile embaumé d'aloës et de fleurs.
Emile , mon Emile , ainsi tu te reposes
Siu' un luth entouré de verveine et de roses ; Tu veux , fuyant la gloire attachée à tes pas , Oublier des succès que nous n'oul^lirons pas. Entends le bruit lointain des flots des cascatelles; Le poétique bruit des ondes immortelles Te dit le nom d'Horace... A ce nom, lève-toi : Voilà l'accord divin ! Et tu t'endors ; pourquoi ? Poiu-quoi ta muse , encor de gloire dédaigneuse , Ne reprend-elle pas sa lyre harmonieuse? Vois la jeune Indienne, au bruit des instrmnens, Retrouver son triomphe et ses enchantemens ; Et toi , brillant , léger et nonchalant comme elle , Tu peux te couronner d'une gloire nouvelle. Horace , tes rivaux , tes amis , tes amours , Te disent de chanter et de chanter toujours.
Voudrait-on chanter vos louanges?
Autant vouloir flatter des anges :
La lyre humaine n'y peut rien.
Sur la terre , mal célébrée , Contentez-vous d'être adorée.
Et , pour cela , vous l'êtes bien.
Emile Deschamps.