CHAPITRE IV LA PERTE DE LA NouveLLe-FRANcE
lo Vengeance anglaise : — le 19 avril 1628, Charles Ier émet la per-
mission de délivrer contre la marine française des lettres de marque, c.à-d. autorisation écrite d’armer en guerre et de faire La course (corsaires) sur les vaisseaux ennemis — Jarvis (Gervais) Kirke, marié à Dieppe depuis 40 ans, se hâte de les réclamer, avec des amis marchands de Londres. — Père de 5 Sarçons, qui ont vécu à Dieppe, il les place à la tête de trois navires londoniens, qui lèvent l’ancre au printemps et font escale à Terre-Neuve.
20 La flottille au Saint-Laurent (1628) : — David, l’atné et amiral,
aborde ensuite à Miscou, où il incendie l’enclos palissadé du sieur de La Ralde et sa station de pêcherie. — En remontant le golfe, il capture tous les bâtiments pêcheurs et les baleiniers basques. — Le 8 juillet, à bord de La Bicaille, en rade de Tadoussac, il envoie porter une sommation à Québec par son frère Louis, — lequel, sur sa route, brûle, tue, ruine tout au Cap Tourmente, — Champlain répond : “ Livrer l’habitation en l’état où nous sommes, nous ne serions pas dignes de paraître des hommes devant notre roi, et mériterions un châtiment rigoureux devant Dieu , ” — L'amiral anglais pense réduire Québec en interceptant la montée des vaisseaux français dans le fleuve. — Le vaisseau des
Jésuites se dissimule derrière Anticosti, mais retourne en France (31 juillet).
30 Prise de la flotte de Claude de Roquemont:— il part de Dieppe,
le 28 avril, avec quatre vaisseaux, montés par 400 colons, “ fleur de la jeunesse de Normandie *” ; — ;] est poursuivi, à Terre-Neuve, par le Benediction et le Victory ; — il dépose sa cargaison à Gaspé ; — rencontre la flotte anglaise vers la hauteur de l’tle Saint-Barnabé (Rimouski), et n’en est rejoint que le lendemain, — Lutte d'artillerie : huit heures de combat, deux blessés à mort, le capitaine Chausser de Dieppe, le commis Regnault de Rouen, manque de munitions ; — Roquemont amène son pavillon. — David Kirke le garde prisonnier et le vice-amiral Raymond de La Ralde, les capitaines et les missionnaires, — tous les autres sont renvoyés en France, — De 14 bâtiments et 900 hommes, pris dans le fleuve et le golfe, il en emmène six en Angleterre (juillet 1628) et détruit les autres.
40 L'hiver à Québec : — l’intrépide Champlain, isolé et dépourvu
de vivres, s’encourage contre les extrémités de la famine ; — quelles tortures pour son grand cœur ! — Industrieux et habile, il installe un moulin à bras, puis à eau, pour broyer les pois et le blé d'Inde ; — ji] échange les pelleteries pour les anguilles des Indiens ; — ses hommes vont à la recherche des racines comestibles.
[ 1o La flotte française :— devant ce désastre, le roi arme sir vaisseaux, selon l'instruction de Richelieu au chevalier de Razilly (18 jui'let 1629; — Guillaume De Caen, trois pataches (16 mars 1629) : — les Cent Associés, deux bâtiments ; — Les Jésuites, une barque. — Le 29 avril 1629, l’Angleterre signe le Traité de Suse, près de Turin ; — et la flotte française se disperse : Razilly se porte sur le Maroc ; — Emery De Caen, amiral de sa Compagnie, et Georges Joubert, amiral des Cent Associés se querellent et sont retardés à La Rochelle. — Emery arrive le premier à Gaspé, le 6 et le 13 juillet 1629, il remet vivres et munitions au commis Eustache Boullé, qui s’y est rendu.
20 La flotte anglaise (1629) :-— en octobre 1628, sir Alexander apprend les succès de la campagne des Kirke dans le golfe ;: — il croit prudent d'amalgamer au plus tôt sa Société avec la leur, sous le nom de Conpagnie Anglo-Ecossaise du commerce au Saint-Laurent , — elle obtient son monopole, le 4 février 1629, avec autorisation d’évincer les Français de la Nouvelle-France et de détruire tous leurs comptoirs. — Armement de deux flottes, au printemps :- l’une pour Port Royal, sous les ordres de William Alexander fils, qui débarque au Cap-Breton James Stewart Ochiltrie et 50 colons :— l'autre pour le Saint-Laurent, sous le commandement de David Kirke (V. Acadie, fascic, spéc.).
30 Capitulation de Québec (20 juillet 1629) : — le 16 mai, Champlain envoie des éclaireurs à la recherche de vaisseaux à Tadoussac, à Matane ; — retour et insuccès, le 15 juin. — Le 26, Boullé part avec 30 hommes pour Gaspé et la France;—rencontre d'Emery de Caen qui les ravitaille le 13 juillet.—Le 17, arrivée à Québec de 12 canots hurons et du P. Brébeuf ; — le 18, signalement des Anglais. — Kirke s’est emparé de la pinasse de Boullé. qui est prinsonier avec ses hommes à Tadoussac ; — la pénurie de Québec est connue. — Trois bâtiments légers remontent le fleuve, sous le vice-amiral Thomas Kirke et son frère Louis. — Le 19 juillet, paraît une chaloupe avec drapeau blanc : — un gentilhomme apporte Ia sommation de la remise du fort et de l'habitation, assurant le heutenant et les siens “ de toutes sortes de courtoisie, d’une composition honnête et raisonnable ”. — Exigences et noble conduite de Champlain ; — échanges de propositions : — articles signés, le soir du 19 : les Français, désireux de quitter Québec, seront transportés en Angleterre, et de là en France : les officiers garderont armes et bagages ; les soldats, leurs armes, costume, une robe de castor ; les Religieux, leurs livres et habillements : ‘es deux petites
| Sauvageresses Espérance et Charité ne pourront point s’expatrier avec
de 4 Champlain. — Le 20, Louis Kirke prend possession de Québec : tout
! le mobilier des Récollets et des Jésu:tes tombe entre ses mains. — Le
Québec | sort de la colonie paraît scellé.
| 4o Suites de la reddition : — Champlain avise les familles frança ses
(1629) | à rester sur leurs propriétés, — sauf à opter, en 1630, pour la France. —
Quelques employés du magasin les imitent de plein gré. — Les inter-
prètes, Brûlé et Marsolet, dont l'inconduite chez les Indiens est notoire,
se vendent au vainqueur à prix d'argent. — Le 21 juillet, remise à Champlain d’une copie de l’inventaire de l’habitation et du fort. — Les clés en sont confiés par Kirke à deux transfuges, Le Bail'if d'Amiens et Pierre Reye de Paris. — Louis se montre courtois ; — il permet de célébrer une dernière messe (24 juillet), — jour du départ des prisonniers. — Rencontre, en aval du fleuve, du vaisseau l'Hélène d’Emery De Caen ; — le flibot du vice-amiral anglais accroche le beaupré de la patache française, qui pointe ses quatre pièces et couche 20 hommes sur le tillac ; — l’abordage allait s'opérer terrible, quand une voix de l’Hélène demande quartier. — À Tadoussac, lamentable fin de Jacques Michel, protestant dieppois, contre-amiral de David Kirke, qui ne recueille du blasphémateur que des insultes et des avanies. — Le 16 juin, le vaisseau des Jésuites parti de La Rochelle ; — il va faire naufrage au Cap-Breton, où périrent le P. Noyrot et le Frère Malot. — L’escadrille du capitaine Joubert des Cent Associés ne peut songer à la lutte contre les Angiais : — sa barque porte en France la triste nouvelle, — tandis que le capitaine Daniel avec le Grand Saint-André et la Marguerite, échappe au danger et fait campagne sur les côtes de l’Acadie, — L’amiral David, à Tadoussac, refuse aux catholiques la prière publique à terre.
La flotte lève l’ancre, le 14 septembre ; — le 20 octobre, elle relâche à Plymouth (Angleterre). — Huit jours après, les captifs s’embarquent pour la France. — Débarqué à Gravesend, Champlain se rend à Londres, dans le dessein de renseigner M. de Châteauneuf, ambassadeur de Louis XIII (29 octobre). — La campagne des frères Kirke se termina par la prise de 19 bâtiments français. — Phémomène inattendu et inconcevable : à Dieppe, (2, 10, 31 octobre, et 17 novembre 1629), les De Caen ont l'âme assez basse pour incriminer Champlain et la Compagnie de la Nouvelle-France de la perte de Québec et de la colonie ! ! (V. La Roncière, p. 634, t. IV.).
Fi Négociations de Champlain : — le traité de Suse est ratifié, le 16
septembre 1629 ; — les prises anglaises ou françaises seront restituées, à l’issue de deux mois après le 24 avril, date du traité. — Charles Ier reconnaît caduque la prise de Québec. — Champlain appelle à Londres M. de Lauzon, directeur principal des Cent Associés : — i] se rend en France, le 30 novembre, s'embarque à Rye (comté de Sussex), arrive à Dieppe, — où il s’entretient avec le capitaine Daniel, s’arrête à Rouen chez les Jésuites, se rend à Paris. — Entrevue avec Île roi, le crrdinal, les douze directeurs de la Compagnie.
20 Préliminaires diplomatiques (1630) : — Châteauneuf réclame la
restitution de Québec, de Port Royal, des fourrures et du mobilier des De Caen saisis à Québec, par les Kirke. — Le roi d'Angleterre, par son ambassadeur lord Dorchester, promet réparation et restitution, sans mentionner l’Acadie — où sont Les Ecossais. — Les Cent Associés — dont chacun a versé 3,000 livres — ont perdu 2 flottes de 270,000 li-
vres ; — emprunt de 40,000, pour en équiper une troisième (avril 1630) de quatre bâtiments ; — Razilly les doit protéger par six navires de guerre. — Frayeur et mécontentement de Charles Ier : — Richelieu consent à écarter Razilly ;— il veut temporiser, à cause de l’affaire de du duché de Mantoue, qui se termine par le traité de Cherasco (avril 1631) sur l'initiative de Mazarin. — Deux vaisseaux vont en Acadie St-Germain-en- au secours de Charles de La Tour : deux autres, au Cap Breton et au Saint-Laurent, — où les Anglais continuent leur trafic. Laye 30 Reprise des négociations en 1631 : — entre M. de Fontanay, successeur de Châteauneuf, et De Vic. plénipotentiare anglais (janvier (1630-1632) à mars) ; — entre lord Montague et le Conseil du roi, à Dijon (avril), — à Londres entre l'ambassade de France et le Conseil royal (mai) ; — à Paris (juin) sur la demande de la dot de la reine, non encore versée à Charles Ier ; — entre sir Zsaac Wake et Burlamachi d’une part et Le Bouthillier, à Compiègue, à Monceaux, à Troyes, à Fontainebleau selon les déplacements de la Cour (août-oct.) ; — à Château-Thierry et à Metz (déc. à février 1632). — Enfin, le 29 mars, signature du traité à St-Germain-en-Laye, près de Versailles : — “ tous les vaisseaux et leur cargaison — conservée ou vendue, et alors le prix est restitué — sont réciproquement restaurés ;#—en été, remise de Québec et de Port- Royal ; — dans l’année courante, liberté du trafic aux négociants des deux nations ”,
40 Conséquences du traité :— déception générale en Angleterre : — des frères Kirke surtout ; — de W. Alexander, qui se voit apaiser par la vicomté de Sterling (août 1632) ;: — de Charles Ier, qui touche douze cent mille liv. de dot et en doit verser 42,000 de dommages-intérêts.