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MINISTÈRE DES TRAVAUX PUBLICS

(( Monsieur, j'ai le regret de vous informer que votre parti-pris de dénigrement^ votre esprit d'insubordination, qui se produit même dans des journaux hostiles au gouvernement, ont motivé des plaintes, légitimes de votre chef, M. Vieillesouche, et du préfet du département du Tarnet'Mvfle.

« En conséquence, votre révocation a été décidée.

(( J'ai l'honneur d'être, Monsieur...

Le minisire des travaux publics,

Jules Barbote ur. »

Jean Lormier haussa les épaules, fit sa malle et reprit le train. Vivement sollicité par l'idée de justice, il entra comme rédacteur au Bouleversement. Les articles qu'il publia sous le pseu-

donyme de Jean le Fossoyeur, firent trembler sur sa base d'argile le ministère Olivier. « C'est la guerre qui vient, olivier en main ! » s'e'criait-il un jour. Et la prédiction ne tarda pas à se réaliser. On les vit à l'œuvre, alors, ces ingénieurs comme Yieillesouche, ces généraux jaloux de la faveur du maître, ces intendants qui n'avaient rien prévu, ces stratégisles d'école. « 11 ne manquait pas un bouton à nos guêtres, écrivit Jean le Fossoyeur, par la raison que nous n'avions même pas de guêtres ! »

De la colère des Parisiens sortit la guerre des rues. Le terrain fut perdu pied à pied...

Le canon gront^ait autour de Paris; les voitures d'ambulance revenaient chargées de blessés. A l'angle de la rue du Bac et de la rue de Grenelle, deux hommes se rencontrèrent : l'un était Jean Lormier, surpris les armes à la rr.ain ; l'autre, l'ex-officier de Poussarieux, M. de Bordenave. Des deux hommes, ce fut l'officier qui pâlit.

— Vive la Commune ! cria Lormier.

11 s'appuya contre le mur et croisa les bras. En face de lui, les canons de fusil, frémissant d'impatience, attendaient le commandement.

Le capitaine Bordenave restait hésitant ; il ouvrit la bouche et ne put proférer un son ; deux larmes mouillèrent ses yeux.

— Merci ! lui dit Lormier.

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Et d'une voix foite, il cria :

— Armes I Enjoué ! Feu !

Il tomba criblé de balles.

On sait que, depuis ce temps, les abus ont disparu. L'administration a été réduite à son expression logique, il n'y a plus de sinécures, les impôts ont été considérablement réduits et tout marche pour le mieux dans la Chine d'Occident qui a Paris pour capitale.

L'atelier de Sorel est situé en haut de la rue de Rome, dans une maison qui longtemps fut habite'e par Maxime du Camp. Une chambre e'iéganle et confortable, bien connue des modèles, et une salle à manger à laquelle on accède par un escalier en vieux chêne composent tout IVippartement. Les meubles, achetés un à un, au hasard des flâneries intéressées, sont tous d'un choix et d'un goût exquis. Pas un panneau rapporté, pas un cuivre qui ne soit du temps. Aux murs, des toiles d'amis, échange de souvenirs, têtes de femmes, baigneuses, paysages, quelques études de Sorel lui-même, puis des statuettes, plâtre ou bronze. Tout cela est d'une vision gaie. On peut s'imaginer que, la nuit, tout ce monde revit comme dans la Fee </e5 /jOM/?ees, le joli ballet de l'Olympia, où les yeux de M"^ Willy humilient la

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lumière électrique, et qu'il y a, dans l'atelier de Sorel, des galops de nymphes et de bouddhas, des valses de reîtres et de chastes Suzannes. Trois fois par semaine, quelquefois plus, jamais moins, j'allais, vers quatre heures, fumer un cigare chez Sorel ; il y avait la un passage de mondains et de comédiennes, comme au pavillon d'Arrrjenonville ou à la Cascade, à l'heure du Bois.

Un jour, par une simple curiosité, je soulevai une draperie accrochée sous l'escalier de chêne et je ne pus retenir un cri de surprise et d'admiration en apercevant une adorable tête déjeune fille soustraite aux regards des visiteurs. Elle était blonde, ses cheveux négligemment nattés roulaient sur ses épaules. Sur son front, une couronne de fleurs ; mais ce front de jeune fille éîait pâle plutôt que blanc ; les yeux grands, quoique demi ouverts, avaient un regard terne et comme affaibli ; le sourire aussi était pâle, attristé. Dans cette couronne de fleurs, lilas blancs et roses mousseuses, dans ces cheveux blonds, dans cet aspect de fêle sur fond de tristesse, la pensée cherchait le motif de la souffrance et V Adieu de Schubert soupirait sa plainte comme à travers une harpe éolienne :

Voici l'iûstaDt suprême, L'instant de nos adieux !

— Ah ! vous avez trouvé le portrait ? fit Sorel.

— Elle est morle ? demandai-je.

— Oui. Je la cache à tous et à moi-même, sans avoir le courage de livrer son image au feu. L'histoire est simple. Je vis pour la première fois cette jeune fille aux Pyrénées. Elle était orpheline, confiée aux soins d'une tante, brave femme, bonne, banale, avec des fils blancs dans les cheveux. Un de mes amis, Richard Lérieux, vous savez, fils d'un général de brigade, me présenta à ces dames. Elle, Blanche un nom banal, qui ne dit rien, me parut charmante, d'un esprit fin, délicat. Jlichard me dit qu'ils avaient été élevés ensemble ; que, depuis longtemps, leur mariage était décidé... Ce fut tout pour la saison. L'hiver suivant, je les revis au bal, une fois chez M""^ Lemairé, une autre fuis chez le docteur Fauvel. Elle valsait avec celui qu'elle aimait, qu'elle devait épouser. Son visage, ses yeux, son sourire extatique exprimaient un de ces amours complets, impérieux, qui doivent remplir toute une vie. 11 n'y avait qu'un homme pour cette jeune fille : l'avenir s'arrêtait à lui.

Le général Lérieux possédait de vas'.cs territoires en Annam. Une partie lui avait été concédée, il avait acheté le reste. Richard fut chargé d'aller procéder à certaines installations en vue d'exploiter ces terres.

H était parti depuis six mois, quand un soir,

au moment où j'allais sortir, on me remit une lettre, a Madame de V... prie instamment M. Sorel de venir tout de suite chez elle. Emporter sa palette et ses pinceaux. Demain, il serait peut-être trop tard. »

Je pris l'attirail, tout ce qu'il faut pour peindre, et je me jetai dans un fiacre.

— Entrez, monsieur, me dit M™"" de V..., et marchez doucement, je vous prie... Le moindre bruit lui fait tant de mal !

Elle était là, dans sa chambre de jeune fille. Un lit tout blanc, un crucifix au mur, avec une branche de buis bénit.

Je vis se soulever une tête d'enfant, la figure étirée par la souffrance, les joues creusées.

— Monsieur, me dit-elle, je vais mourir... mourir sans l'avoir revu !... Je veux qu'il ait au moins mon image. Ne me faites pas tout à fait comme je suis. Rappelez- vous ce que j'étais... Quand celui qui devait être mon mari voudra regarder encore celle qui l'aimait, qu'il me retrouve un peu comme il m'a connue...

— Jeanne, dit-elle à sa femme de chambre, tresse mes cheveux comme autrefois. Et puis, donne-moi cette couronne... elle est semblable à celle que je portais au bal blanc où il est venu avant de partir.

Et je fisle porlrait, me retournant de temps en temps pour essuyer une larme.

Je la vois encore, si près de la mort, arrangeant devant un miroir la couronne sur son front.

Son âme passait à travers sa peau...

Ma main tremblait, mon ami. Elle, plus forte que moi, forte par son amour, se maintenait soulevée sur ses oreillers ; ses poignets affaiblis pliaient et ne pouvaient plus supporter le poids de son corps, mais ses lèvres gardaient un sourire extatique...

Elle mourut cette nuit-là, vers l'aurore.

Un an plus tard, Richard revenait de l'Annam et me rendit visite. 11 inspecta mon atelier en sifflotant, puis, tout à coup, médit :

— Ah 1 vous savez, celte jeune fille que vous avez vue aux Pyrénées ?

— Quellejeune fille ?

— Celle que je^devais épouser... Blanche î

— Eh bien ?

— Eh bien ! elle est morte.

— Ah 1 bah I

— Oui, on m'a écrit ça là-bas. Cela ne m'a point surpris. Elle était jolie, mais un peu maigre. Aimez-vous les femmes maigres, vous? Moi pas I

Et prenant une pipe sur la cheminée, il ajouta :

— Vous permettez ?

Ah ! gredin I Dire que j'allais profaner ce portrait en le lui donnant !

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