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L'INSOLENT

Le comte des Haltères (Bichonnet pour les dames) se plaît à fioller entre \ingt-neuf et trente ans. Joli garçon, un peu mastoc, trop soigne', peigné, léché, ciré. Coup de fer quotidien à la moustache qui, de chaque côte', se dresse en fer de lance ; deux centimètres de plus, la pointe lui crèverait les yeux.

Des Haltères fait courir ; Jolie-Poule et AUcante portent ses couleurs ; il est membre de \'Esbrou/fant et préfère le café-concert au théâtre. Depuis un an il n'a vu que deux pièces, Champignol malgré lui et Mme Sans-Gêne. 11 aime mieux Champignol.

Quand il entre au restaurant, le maître d'hôtel prend le ton du commandement :

— Une table pour M. le comte... Voyez !

Trois ou quatre garçons se mettent en mouve-

ment. L'un prend la canne el le chapeau, Tautre saisit de'licatement le pardessus.

Des Haltères s'est fait la réputation d'un mauvais coucheur ; il parle sec, brusquement, et, d'un air provoquant, il regarde autour de lui, autant avec ses moustaches qu'avec ses yeux. Il a eu deux ou trois duels au premier sang ; une piqûre à la main, un ongle éraflé, et les me'decins intervenaient. Sur le terrain, il rompt beaucoup en tendant le bras, Quinze mètres ne lui suffisent pas.

— Rompre n'est pas fuir, dit-il un jour à un témoin qui lui adressait une observation.

Le témoin répondit :

— Sans doute... mais fuir n'est pas rompre.

Le jeune comte est très dur pour les garçons de café. 11 prend son apéritif chez Willam's, Newport bar, où se trouvent tous les soirs de six heures à sept heures et demie une joyeuse bande de bicyclistes, jeunes hommes et femmes élégantes qui ne mettent jamais d'extrait de naissance à leur mouchoir.

C'est là particuhèrement que des Haltères déploie son insolence. Il s'y trouve un garçon nommé Richard, dont la patience est inépuisable.

l'insolent 11)3

De? llallères enlre :

— Richard !

— Monsieur le comte I

— Un sherry-brandy.

— Bien, monsieur le comte.

— Et pas d'une bouteille entamée 1

— Bien, monsieur le comte.

— Dépêche-toi.

Richard revient, débouche la bouteille et remplit le verre de l'impératif gentilhomme. Celui ci trempe les lèvres dans le verre et fait la grimace.

— Qu'est-ce que tu me donnes à boire, salaud I

— Mais, monsieur le comte...

— Tais-toi ou je t'envoie mon pied quelque part... Imbécile 1 il est passé, ton sherrybrandy !...

— Pas possible !... La bouteille sort de la cave.

— Je crois que tu te permets de raisonner ? Va me chercher du gin...

— Bien, monsieur.

— Avec un soda.

Richard revient avec la consommation demandée.

— Pas de ce gin-là... Prends une vieille bouteille... Dis au patron que c'est pour moi... Tu es vraiment trop bête, à la tin !

Les buveurs sont pleins d'admiration pour cet

homme élégant et impitoyable. En voilà un qui se moque des révolutions ; il est resté l'homme du dix-huitième siècle, que dis-je ? du dixseptième. C'est bien le descendant direct de ceux qui rossaient le guet. Ah ! il ne faut pas le prendre de haut avec lui !

Mais la gloire n'est qu'une fumée. Mercredi soir, le Petit Lampiste, l'un de nos plus jeunes viveurs, ayant absorbé trop de gin à la cannelle, s'était affalé dans un box.

Tout le monde était parti, sauf des Haltères, et le Petit Lampiste, tout ébahi, put assister à la conversation suivante :

Richard. — Monsieur le comte me doit dix-sept francs d'hier, plus quatorze francs d'aujourd'hui.

Le comte. — Comment cela ! Vous gonflez les notes !

RiCDARD. — Mande pardon. Monsieur le comte, je respecte absolument le tarif convenu. Si vous croyez que ca m'amuse d'être insulté tout le temps !... Hier, Monsieur le comte m'a traité d'imbécile, de maroufle, d'idiot et de crétin... A deux francs le gros mot, cela fait huit francs. Menace d'un coup de pied, cinq francs ; cela fait treize... Avoir levé la main sur moi, quatre

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