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UN CAS DE NKYROSK

— Il faut frapper un grand coup, dil-il aux parents anxieux.

Il ouvrit l'armoire aux jouets et coucha l'officier de zouaves côte à côle avec Dudu sur le tabouret, dans un costume qui ne devait laisser aucun doute à l'observateur.

... Le lendemain malin, on entendit un grand cri dans la chambre de Jeanne; Le petit Georges avait saisi un sabre qui se trouvait dans Farmoire avec une petite giberne, et il avait troué la poitrine du malheureux officier. Le son avait avait jailli de sa blessure.

Quant à la coupable Dudu, sa physionomie était restée calme et sereine. Ainsi sont les femmes.

Georges eut le délire toute le nuit. Une fièvre ardente le consumait.

Il gardait le lit depuis trois jours, quand M""-' de Béryls eut une idée.

Elle habilla la poupée en religieuse et, F'ap-

prochant du lit du petit Georges, elle lui dit :

« Dudu, à peine devenue veuve, a pris une grande

résolution. Elle avait commis une faute et elle

veut l'expier. »

— Ah ? soupira interrogativement Georges.

— Elle entre au couvent, continua M"'' de Béryls et vient te faire ses adieux. La voici !

Georges se mit sur son séant.

Oui... c'était bien Dudu... la perfide Dudu, encore jolie sous cette coiffe aux grandes ailes blanches. Elle était vêtue d'une robe de bure et un chapelet à grains de bois enroulait sa taille.

— Embrasse-la pour la dernière fois, dit M"^' de Béryls.

Deux, grosses larmes s'échappèrent des yeux de Georges, et ce fut avec un douloureux respect qu'il mit un baiser sur chaque joue de celle qu'il avait tant aimée.

Quelques instants après, le bruit d'une voiture apprenait à l'enfant malade que Dudu renonçait au monde pour toujours.

Georges ferma les yeux et s'endormit presque consolé, en pensant que si Dudu était perdue pour lui, elle n'appartiendrait désormais qu'à Dieu.

UÊVE D'AUTOMNE

Paris est la Ville oii le cœur reste le plus longtemps jeune. Sans la calvitie, sans l'embonpoint qui le prend à trente-cinq ans et ajoute chaque année à l'importance de sa personne, enfin sans le terrible miroir, un homme bien portant ne s'apercevrait pas qu'il vieillit.

C'est que Paris est un spectacle continuel, incessant. L'ennemi le plus terrible de l'humanité, l'ennui, n'y a pas prise sur l'observateur. C'est une dégustation journalière. Tableaux, statues, musique, toilettes, jolies femmes, scènes bizarres de la rue, rencontres fortuites, kaléidoscope perpétuel, on se couche sans se rendre compte que l'on pèse une journée de plus.

Et puis, il faut le proclamer, Paris est une merveille au point de vue de l'art. Tout y fait tableau, perspective. Quoi de plus beau que la

place de la Concorde ? Cherchez, allez à Londres, à Rome, où vous voudrez, la place de la Concorde n'a d'égale nulle part. L'avenue de l'Opéra, tableau ; la place du Théâtre-Français, tableau; le quai du Louvre, le Carroussel, la place Notre- Dame, la Seine prise du Pont des Arts ou du pont Royal, autant de tableaux. Le bois de Boulogne, le parc Monceau, le jardin du Luxembourg, le Palais-Royal, autant de merveilles sous le ciel le plus mobile ; il y a comme un prisme sur les monuments, sur les statues ; les aspects sont incessamment renouvelés. On va, on admire, on aime, on se laisse vivre ; puis un jour vient où Ton s'aperçoit que rien n'est changé que soi-même.

J'étais allé hier rendre visite au peintre Silvany, dans son charmant hôtel du quartier Monceau. L'atelier est vaste, garni de tapisseries anciennes d'un goût exquis. De quelque côté qu'on se tourne, Tôeil est arrêté par un marbre, un bronze, une arme ancienne d'un travail merveilleux.Une serre continue l'atelier sans autre séparation que deux colonnes recouvertes d'étoffes turques, brodées d'or et d'argent. Toutes les plantes exotiques le« plus riches etlesplusvariées y étalent leur feuillage, ici large et nerveux, là frêle et lancéolé.

Les fleurs épanouies donnent tous les tons du vermiUon, de l'ocre et du bleu. On sait qu'il y a trente bleus clairs et autant de bleus foncés ; le

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rouge n'a \)as moins de nuances. La serre de Silvany offre toutes les gammes des couleurs à l'œil du visiteur charmé.

Devant un tableau presque terminé, représentant une écuyère en maillot, un pied sur la selle de son clieval, l'autre en l'air, le buste penché en avant et les bras gracieusement allongés pour faire balancier, 1 artiste songeait...

— Que signifie cette rêverie? demandai-je. Silvany eut un sourire mélancolique.

11 jeta un regard sur le piano ouvert, puis se levant, il alla promener vaguement ses doigts sur les touches.

— Connaissez-vous cet air-là ? me dit-il.

— Attendez-donc... oui... c'est ce qu'on jouait au Cirque, l'hiver dernier.

— Lorsque Kate Simpson faisait son grand travail à cheval.

— C'est cela.

— Eh bien, mon cher ami, j'ai aimé cette fille. Son maillot, plus beau que le nu, avait allumé en moi un désir qui se changea bientôt en une sorte de passion curieuse. Kate est une fille singulière, pleine d'imprévu. Elle est venue ici souvent... ce portrait est fait d'après nature. Elle déjeunait là, dans le coin de la serre, avec moi. Je me grisais de son rire, de sa jeunesse. Un jour de grande chaleur, elle s'est endormie à midi sur ce divan et ne s'est réveillée qu'à trois heures, sans se douter

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que, penché sur elle, je respirais son haleine et ses cheveux, ses cheveux d'enfant qui sentent la plume.

• — Et vous n'avez fait aucune tentative?

— Aucune. Je ne sais pas saisir une femme par les bras, la serrer du genou et la prendre malgré sa défense. Il mefautla sympathie, Tabandon volontaire, la chute voulue. J'attends la femme. Si elle ne vient pas, je me résigne, le cœur plus ou moins serré; mais le rùle de maraudeur ne me convient pas ; je ne prends que ce qu'on me donne.

— Et Kate n'a pas répondu à vos espérances?

— Après trois mois d'une cour assidue, de prévenances de tous les jours, de tous les instants, d'une vie presque commune, elle a pris pour amant le clown Ainsworth qu'elle a arraché à une rivale, Maritima Clentz, cette belle Allemande qui fait le fil de fer. Ainsworth s'est fait désirer ; il n'a pas cédé de prime abord. Kate a pleuré. Enfin, il s'est rendu, et on dit qu'elle est enceinte. Je ne l'ai plus revue !

Silvany est riche ; sa réputation est faite dès longtemps ; il a obtenu de grands succès à Paris et à Londres. A-t-il cinquante ans? Peut-être bien que non, mais à coup sûril n'en est pas loin. Il ne parait pas son âge, mais qu'importe de ne pas paraître cinquante ans si Ton en paraît quarantecinq? Ce n'est point un homme usé. Ses cheveux

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sont abondants, mais grisonnants; sa forte moustache brane est aussi coupée de fils d''argent. Il ferait encore des passions dans le monde des veuves et des vieilles Anglaises qui ont pourchassé Lizt et qui filent Gounod. Mais chez lui, comme chez beaucoup de Parisiens, surtout chez les artistes, le cœur a toujours vingt ans.

Il est vraiment fâcheux que le cœur ne se porte pas à l'extérieur et bien en évidence, comme le nez; les petites demoiselles y trouveraient peutélre à réfléchir. Mais la nature en a décidé autrement. Elle étale le double menton ; elle esquisse sous chaque œil comme un petit sac de nuit ; elle épaissit la taille, elle ajoute à la sphéricité de l'abdomen. Il y a un volcan au milieu de tout cela, mais le cratère a des rides.

Alors, on voit passer les gamines d'hier, femmes de demain, avec leurs mines à la fois audacieuses et eff'arouchées. On les voit rire de leurs trente-deux dents, herse d'une rose épanouie ; et tout ce qu'on aime, tout ce qu'on admire chez ces êtres charmants et fugaces, passe en zigzagant devant les aînés pour aller s'appareiller plus loin.

L'abbé Delille aurait dit : Tel le papillon fuit la ronce et vole à la fleur.

— Je suis loin d'être assouvi, reprit Silvany. J'ai besoin d'aimer et d'être aimé...

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— Vous ne pouvez aimer qu'une femme jeune et jolie !

— Sans doute.

— Cela va de soi ; mais il faudrait qu'elle vous aimât aussi I

— Il y a des moyens d'obtenir ce que je cherche...

— C'est le dalhia bleu !

— Qui sait ? Je vais faire inse'rer un avis dans les journaux de Londres et de Dublin.

« Un vieillard sans famille demande une jeune miss, bonne musicienne, pour jouer du piano, chez lui, deux heures tous les soirs. Bons appointements. Envoyer photographie.»

Quand j'aurai les photographies, je choisirai celle dont la physionomie me conviendra le mieux. J'enverrai la somme nécessaire et la demoiselle arrivera. Mon domestique et ma femme de chamiront au-devant d'elle.

— Monsieur est souffrant, lui dira- 1- on, et vous prie de l'excuser.

Elle trouve un petit appartement coquet^ élégant même, une chambre tendue d'étoffe de couleur claire, des jardinières^ un piano, une petite bibliothèque.

On lui sert un dîner sans apparat, mais' en rapport avec les goûts d'une jeune fille.

Puis, elle descend à l'atelier. Elle regarde les tableaux, les objets d'art, se grise de luxe. La

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serre est éclairée; la verdure a des tons clairs, les fleurs saluent l'apparition de la petite déesse...

Le premier moment passé, la femme de chambre revient.

— Monsieur, lai dit-elle, vous prie de faire un peu de musique. Il ne peut descendre, m.iis les portes sont ouvertes et il entendra comme s'il était dans l'atelier.

Elle joue sans contrainte, sans s'inquiéter de savoir si elle plaît au maître.

Le lendemain on la promène en voiture, au Bois, sur les boulevards.

Le soir, môme répétition.

Ce n'est qu'au bout de quelque jours, quand elle s'est habituéeà cette vie molle, nonchalante, quand le désir lui est venu de connaître celui qui lui avait réservé cet accueil, que je me révèle tout à coup. Au lieu du vieillard annoncé, elle voit arriver un homme qui, sans être de première jeunesse, ferait encore un beau colonel de théâtre. Galant, empressé, mais presque timide, il s'approche d'elle...

— Mais, mon ami, dis-je àSilvany, ce n'est pas neuf, ce que vous avez trouvé.

— Comment cela ?

— C'est la Belle et la Bête.

LE DERNIER MIRACLE

L'abbé Miryex, curé de S..., est venu au monde trois cents ans trop tard. Au moyen âge, il eût été l'un des tourmenteurs qui se sont fait un nom dans l'art d'accommoder les juifs. « On devient cuisinier, on naît rôtisseur, » a dit Brillât-Savarin. L'abbé Miryex était né rôtisseur.

Maigre, le front bombé, une braise sous chaque paupière, il était visible qu'il lui fallait un effort continuel pour modérer le son de sa voix et discipliner ses gestes. Il eût été mieux placé dans un couvent de dominicains que dans une cure de province, mais le hasard plutôt que sa volonté l'avait conduit à S... Il y passait avec raison pour un homme de mœurs très pures, mais d'une intolérance qui avait éloigné de son éghse certains esprits moyens et modérés qui, tout en reconnaissant la nécessité d'une religion,

trouvent mutile de s'en imposer les pratiques tyranniques.

Du haut de sa chaire, l'abbé Miryex tonnait contre l'impiété de ses contemporains : il menaçait les hésitants de toutes les foudres célestes ; il se plaisait à accumuler les tableaux sinistres, ne parlait que de l'enfer et des vers du tombeau. Les dévotes en avaient des sueurs froides.

L'abbé Miryex était entré dans les ordres poussé par une irrésistible vocation. Il avait eu une enfance farouche ; à l'école, il se tenait à l'écart et ne partageait jamais les jeux de ses camarades. 11 passait ses récréations dans la chapelle, à genoux ou prosterné, les lèvres collées sur une médaille ou sur un reliquaire.

Un neveu de l'abbé Miryex, M. Charles Brénier, était entré à TEcole normale, dont il devint l'un des lauréats les plus distingués. A trentesix ans, il était professeur de philosophie dans l'un des lycées de Paris. Charles Brénier a publié des travaux remarqués dans la Revue des Deux-Mondes et dans plusieurs journaux scientifiques. Son ouvrage sur la ISature de Vâme, et ses études sur la doctrine de rém;înation et de l'absorption sont trop connus pour que j'aie besoin de les rappeler.

Il y a quatre ou cinq ans, M. Brénier, épuisé

LE DERNIER MIRACLE 147

par un travail incessant, fut obligé de garder le lit. Il fallut quelques semaines pour assurer sa guérison.

Mais les médecins pensèrent que sa convalescence pouvait être longue et lui donnèrent le conseil d'aller passer un ou deux mois dans les Pyrénées.

Pour se rendre à Pau, où il comptait séjourner quelque temps, Brénier passait par la ville où son oncle était curé. Il lui écrivit une lettre des plus affectueuses, pour lui annoncer sa visite.

L'abbé Miryex avait gardé de sa sœur un tendre souvenir. Moins âgé qu'elle de plusieurs années, il se rappelait les soins et les caresses de la « petite mère ». Puis, elle était pieuse; après une vie exemplaire, elle avait fait une bonne mort. Son fils faisait tache dans la famille, il est vrai. 11 s'était laissé entraîner par le courant moderne; il était devenu le propagateur des idées subversives et malsaines. Mais, après tout, il n'était pas le premier venu, il s'était fait un nom.

M. Miryex répondit à son neveu qu'il le verrait avec plaisir et le recevrait en bon parent. Le prêtre fanatique n'était pas fâché, au fond, de tenir de près un ennemi de ses doctrines. Il se promit de l'interroger, de l'ausculter et, comme on dit familièrement, de voir ce que ces gens-là ont dans le ventre.

1 i8 TABLEAUX VIVANTS

M. Brénier descendit à l'hôtel et alla seulement faire une visite à son oncle. Celui-ci, après avoir évoqué les premiers souvenirs de son enfance et versé quelques larmes sur cette sœur chérie que Dieu avait rappelée à lui, insista pour que son neveu acceptât à dîner.

— J'ai invité pour ce soir, dit-il, deux ecclésiastiques de mes amis, et je veux leur montrer un libre penseur. Vous dînerez avec mon vicaire, M. Anselme, et le curé de Saint-Claude, M. Parentés.

Le professeur de philosophie accepta sans plus de façons l'invitation de son oncle.

Dîner bourgeois, modeste, mais suffisant. Petit vin du pays. Fruits du jardin de M. le curé, qui vanta surtout l'eau de sa fontaine, une source d'une incomparable limpidité.

Jusqu'au dessert, la conversation était restée sur le ton de la plus complète banalité.

Tout à coup, l'abbé Miryex se leva et, ouvrant la fenêtre :

— Regarde le ciel, s'écria-t-il. Contemple ces milliers d"étoiles qui s'allument pour la gloire de Dieu 1 La main du créateur est partout, dans ces arbres où frissonne le vent, dans ces parfums qui se dégagent des lilas et viennent jusqu'à nous ! Elle est dans le ver qui troue la terre sous le gazon qui est à nos pieds, dans ce papillon qui

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vient louiner autour de la lampe, dans la source dont le murmure arrive à notre oreille, dans tout ce qui est grand et dans tout ce qui est petit ! Le vicaire Anselme et le curé Parentés firent tous deux le signe de la croix.

— Mon oncle, dit Brénier d'un ton grave, je respecte votre foi et ne suis point venu ici pour entrer en controverse avec vous.

— Je serais curieux, au contraire, d'entendre une fois un philosophe, un libre penseur, que je regarderais bien en face. Ces messieurs ont besoin, comme moi, de connaître les armes qu'on emploie contre la religion...

— La science, interrompit Brénier, poursuit son but, qui est la recherche de la vérité, et n'a de parti pris sur aucun des sujets qu'elle touche.

— Eh bien ! parle, nous t'écoutons,

— Alors, fit Brénier en souriant, c'est un cours de philosophie que vous me demandez.

— Une conférence sur le gouvernement de l'univers.

— Les idées que je vais exposer, dit Brénier, ne sont même pas de moi. Elles résument les différents ouvrages des philosophes contemporains...

— Nous t'écoutons.

— Est-il vrai, reprit Brénier, qu'il y ait des ho'mmes, qui, sans avoir commis eux-mêmes aucune faute, soient prédestinés à une éternité de tortures et de misères? Cicéron, cité par Lac-

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tance, a dil : « Une loi éternelle et immuable embrasse les choses et les temps ! »

Il y a deux interprétations possibles du mode de gouvernement de ce monde : l'intervention continuelle de Dieu; l'action invariable de la loi.

Les prêtres inclineront toujours vers la première, puisque leur fonction est de s'interposer entre Thomme qui prie et la providence qui agit. Leur importance s'accroît en raison du pouvoir qu'on leur suppose d'influencer la divinité.

Dans la Rome païenne, leur office était de prédire l'avenir par les oracles, l'inspection des entrailles des victimes, et d'offrir les sacrifices pour rendre, d'une manière générale, les dieux propices aux hommes.

Dans la Rome nouvelle, ils élèvent leurs prétentions plus haut et prétendent régler le cours des affaires humaines, écarter les dangers qui nous menacent, opérer des miracles et même changer l'ordre de la nature.

Ce n'est donc pas sans raison que les prêtres sont les ennemis de la doctrine qui enseigne la souveraineté de la loi dans le gouvernement du monde. Cette doctrine semble abaisser leur dignité, amoindrir leur importance. Ils refusent d'admettre l'idée d'un Dieu qui ne peut être influencé.

Cependant, le mouvement régulier des astres

LE DERNIER MIRACEE 151

n'a pu manquer de faire une impression [)rofonde sur l'observateur ; le lever et le coucher du soleil, les phases de la lune, le retour des saisons, la marche des planètes nous prouvent qu'il y a un ordre et un enchaînement. Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'intervention arbitraire dans les lois naturelles. Les faits sont la conse'quence des faits antérieurs et la cause directe des faits subséquents.

D'après le principe que tous les corps s'attirent les uns les autres par une force qui est en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré des distances, Newton fit voir qu'on pouvait rendre compte de tous les mouvements des corps célestes.

Le jeu du système solaire est réglé par une loi invariable, qui n'est elle-même qu'une nécessité mathématique. D'Alembert a pu dire dans son Introduction à l'Encyclopédie : « L'univers n'est qu'un fait unique, une seule et même grande vérité. »

D'une masse chaotique un système organisé a dû sortir par l'action des lois naturelles. Le refroidissement de la matière a fait naître des mondes.

Vous demandez si on n'exclut pas le Tout- Puissant du monde qu'il a fait?

Mais il n'y a pas de création. Un nuage se forme sur un ciel serein ; la vapeur augmente de

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volume et finit par obsciircir une partie des cieux. Elle prend des formes fantastiques, emprunte la lumière du soleil, puis disparaît, dissipée par le vent. Nous savons ce qu'est la condensation de la vapeur d'eau et n'avons point l'ide'e de faire intervenir un Dieu dans cette opération de la nature. Or, l'univers n'est pas autre chose qu'un nuage, un nuage de soleils et de mondes, un brouillard flottant.

Comme le nuage succède au nuage, le système stellaire ( ce que nous appelons l'univers) succède à un nombre infini d'autres systèmes qui l'ont précédé et sera suivi d'une autre succession de systèmes également infinie. Les métamorphoses de la matière, l'enchaînement des efl'ets et des causes n'ont ni commencement, ni fin.

Le vicaire Anselme et le curé Parentés se regardaient d'un air efî'aré. L'abbé Miryex levait de temps en temps les yeux au plafond et pétrissait de sa main nerveuse un morceau de pain resté sur la table,

— Le mot de création, continua le professeur de philosophie, implique l'idée d'une apparition soudaine ; le mot de transformation, celle d'une apparition graduelle. C'est ainsi que se présente à notre esprit la grande idée d'évolution. Progression, développement, ordre irrésistible. Rien n'est subit, rien n'est heurté.

Les animaux à sang chaud ne pouvaient exister dans une atmosphère aussi chaigée d'acide carbonique que l'était celle des premiers temps. L'absorption de cette subsistance par le feuillage sous l'action du soleil, l'enfouissement du carbone dans la terre, le dégagement de l'oxygène leur rendit l'existence possible.

Si l'un de vous est tenté de sourire de la doctrine du développement successif des formes animales, chaîne organique interrompue depuis l'apparition de la vie sur la terre, qu'il réfléchisse que lui-même a passé par des modifications qui sont la répétition de celles qu'il refuse d'admettre. Pendant les neuf mois de la gestation, son type de vie a été le type aquatique. Au moment de sa naissance, son type est devenu aérien. Il a respiré, il a absorbé de nouveaux aliments. Avec le temps, des organes adaptés à ce changement de nourriture, les dents, ont paru. Pais, une fois atteint le point culminant de la vie, le déclin commence.

Y a t-il donc, pour chacun de nous, intervention de la providence à chaque passage d'un élat à un autre? Ou bien tous les êtres humains qui ont couvert la terre se sont-ils trouvés sous l'empire d'une loi immuable?

Les nations naissent et meurent comme les individus ; les mondes naissent et meurent comme les nations.

loi TAP.LEArX VIVANTS

Les os, les cheveux, les reliques de toute sorte n'y pourront jaaiais rien. Nul n'a e'té le sujet ni l'objet d'aucun miracle...

L'abbé Miryex n'y pouvait plus tenir. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Misérable blasphémateur! s'écria-t-il, ne crains-tu pas que Dieu te pulvérise ?

— Non, répondit tranquillement Brénier.

— Tu nies qu'il ait le pouvoir de te tuer?

— Je le nie absolument. Tenez, mon oncle, je relève de maladie; je puis mourir subitement d'une maladie^ d'une apoplexie, de la rupture d'un anévrisme, de quelque autre maladie foudroyante ; eh bien ! j'en cours le risque. Je défie Dieu de me tuer d'ici à dix minutes.

Le vicaire et le curé se signèrent de nouveau ; l'abbé Miryex regarda la pendule, Brénier restait calme et souriant.

L'abbé Miryex fixait sur lui des yeux ardents, comme eût pu le faire un magnétiseur. Sûrement, il évoquait Dieu tout bas, le suppliant de punir l'impie.

Et Brénier souriait toujours.

Ce qui augmenlait l'exaspération de Miryex, c'est qu'il lisait très-bien sur le visage de son vicaire qu'il ne croyait pas plus que Brénier à une intervention miraculeuse.

Cependant, les minutes s'écoulaient.

LE DERNIER MIRACLE loo

Le pendule fit entendre le petit lac qui pre'. cède la sonaorie. La dixièm'^ minule allait finir.

Subitement, le fanatique saisit un couteau de table et, le plongeant deux fois dans la poitrine de son neveu :

— Le voilà, le miracle ! s*e'cria-t-il. Ce n'est point moi qui veux tuer le fils de ma sœur, c'est Dieu qui arme mon bras !

Bre'nier tomba baigne' dans son sang et rendit le dernier soupir dans les bras du vicaire Anselme,

— Triste époque, s'écria celui-ci, que celle où il faut faire les miracles soi-même !

On était alors sous le gouvernement du 16 mai. La presse était bâillonnée, et de puissantes influences éloufi'èrent cette affaire. On fit passer l'abbé Miryex pour fou. Il fut enfermé cinq ou six mois dans une maison de santé^ puis on le fit passer en Belgique. Il vit là-bas, sous un nom supposé, dans une des communautés religieuses qui infestent ce pays.

Les contumaces, de tout ordre, caissiers ou ecclésiastiques, ont là un refuge tout trouvé. On m'a du reste affirmé que le supérieur a prié l'abbé Miryex de s'abstenir de faire aucun miracle sur le territoire belge.

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