‹ Tableaux vivantsChapitre 26 sur 42 · UN DRAME DANS UNE CAGE · texte numérisé non relu

UN DRAME DANS UNE CAGE

habitudes du ménage, va se remplir le bec de millet et de jaune d'œuf ; puis il vient donner la pâtée à la couveuse, qui le remercie par de petits cris joyeux. Il m'a même semblé lire dans ses yeux un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance. D'ici peu, elle aura oublié son premier amour, et, le sentiment du devoir aidant, elle pourra devenir une excellente mère de famille.

Ah ! n'insultez jamais la serine qui tombe ! Oui sait sous quel fardeau sa pauvre âme succombe ?

Tout est maintenant pour le mieux dans la meilleure des cages. Un seul détail m'affecte. Le voisin, ce brave homme de serin qui nourrit la mère et nourrira bientôt les petits ; ce serin dévoué qui a si généreusement accepté ce rôle de père putatif, ce cœur d'élite enfin n'a pu échapper à la raillerie.

La femme de chambre du second l'appelle saint Joseph !

J'ai passé la soirée avec un ancien magistrat qui a longtemps présidé une chambre de police correctionnelle et qui, devenu conseiller à +a cour, s'est fait remarquer par la netteté avec laquelle il a mené les affaires d'assises, grandes et petites.

C'est à la tête du tribunal qu'il a lentement amassé l'expérience et le haut dédain qui ont caractérisé sa manière de présider la cour d'assises.

Après avoir parlé de la situation politique, de l'impuissance de la République à améliorer le sort des classes misérables et finalement de la réunion delà salle Lévis, où la révolution sociale a été proclamée :

— Proclamer la révolution sociale, s'est écrié l'ex-magistrat, c'est comme si l'on proclamait le

mouvement terrestre et le cours des planètes. La re'volution sociale a commencé le premier jour de la première société et ne s'est jamais arrêtée. Les « moyens extrêmes et expéditifs » dont parlait hier un orateur ne sont pas plus nouveaux que les souffrances du prolétariat. On sait à quoi conduisent ces moyens. Ils ne soulagent la masse qu'en la diminuant. Il est certain que si, sur cinquante mille insurgés, vingt-cinq mille restent surle pavé, les viugt-cinq mille survivantsauront une plus grande somme de travail à se partager et, partant, plus de bien-être. Sous le premier empire, il n'y avait ni souteneurs ni rôdeurs de barrière, parce que tout le monde avait le sac au do?, le sbako sur la tête et s'en allait faire le coup de fusil sur tous les points de l'Europe.

C'est à peine s'il restait assez de vieillards, d*enfants et d'estropiés pour la besogne agricole et industrielle du pays. Au milieu de ces guerres sans cesse renouvelées, le travail n'a pas manqué un seul instant. On était pauvre, accablé d'impôts extraordinaires, de réquisitions de toute sorte, et cependant on vivait. On vivait parce qu'il y avait ailleurs beaucoup de morls.

Napoléon aussi employait des moyens « extrêmes et expéditifs ».

La guerre des rues ne vaut pas mieux que la guerre lointaine. L'une et Tautre affaiblissent le

pays, épuisent ses finances, diminuent ses ressources.

— Il n'y a donc pas de justice sociale à espe'rer?

— L'équilibre tinira bien par s'établir, mais scientifiquement et non violemment. Il est certain que !e jour où, devenu maître de l'éleclricité, l'homme pourra voyager par air, transporter ses marchandises sur des chemins sans limites, à mille mètres au-dessus du sol, il n'y aura plus de douaniers, partant plus de frontières. La suppression des frontières, c'est la suppression de la monarchie, car les rois et les princes ne sont que les conservateurs intéressées des nationalités. Le fou qui s'écrie aujourd'hui : Plus de patrie î — ne fait donc que devancer l'avenir. Vous parliez de justice. La justice n'est qu'un mot. On ne la trouve nulle part dans la création, ou plutôt dans la nature, car le mot de « création » est un non-sens. Du haut en bas de l'échelle animale, tout se détruit, tout se dévore. Le monde semble être une invention du génie du mal. L'empire est à l'atrocité. Aux petits oiseaux, l'aigle, le vautour, l'épervier. Aux petits poissons, la baleine, le requin, dix races de gloutons et de destructeurs. Aux agneaux, le loup ; aux poules, le renard ; à la gazelle, le hon et le tigre. Aux hommes, l'homme.

Il n'y a, du reste, ni coupables ni criminels.

— Et cependant vous avez condamné bien des accusés à là prison et à la mort.

— Pour sauver le plus grand nombre possible des atteintes de quelques-uns.

Les magistrats sont des lieutenants de louveterie. La police et la gendarmerie organisent des battues de voleurs et d'assassins comme on organise des battues de renards et de sangliers. Au fond, rhumanité, vicieuse, corrompue, criminelle, ne fait que suivre sa voie. C'est la loi de l'atavisme : une tendance générale de l'homme, des animaux et des plantes, à retourner au type primitif. Les voleurs descendent des compagnons de Romulus. Les hommes qui ont des goûts contre nature remontent, par une ascendance possible à reconstruire, aux foudroyés de Sodome et de Gomorrhe. Si vous parvenez à rétablir Parbre généalogique des demoiselles Giraud de notre époque, vous les ramènerez à leur berceau, qui fut Lesbos. On reproche aux juifs de dédaigner le travail manuel ; ce n'est pas leur faute si ce travail leur répagne. Ils ont conservé le goût des nomades, allant devant eux avec leurs troupeaux et plantant leur tente là où ils trouvaient des pâturages et de l'eau douce.Toutes les races sont logiques...

Et moi, moi qui vous parle, je descends certainement de Ponce-Pilate, d'Hérode Antipas ou de Gaiphe, car, il n'y a pas longtemps, fai condamné Dieu !

— Comment cela ?

— L'humanité n'est pas aussi vieille qu'elle le paraît. Il n'y a que dix-huit cent quatre-vingtquinze ans que Jésus-Christ a été supplicié. Superposez la vie de trente-huit hommes ayant vécu chacun cinquante ans, et vous êtes ramené à l'époque du rachat du péché originel. Eh bien ! il y a de cela deux ou trois ans, un révolutionnaire comparut devant la cour d'assises de... Il était signalé comme un homme des plus dangereux. Il avait conspiré en Russie avec les nihilistes, en Irlande avec les fenians, en France avec tous les révolutionnaires et tous les socialistes de nuances diverses et de moyens différents. La cour le condamna à mort.

— Et il a été exécuté?

— Pas en France, au moins, car il trouva moyen de s'évader, mais on m'a affirmé qu'il avait été pendu dans une petite ville de Russie. Les papiers trouvés chez lui étaient restés entre mes mains, et, en les examinant avec soin, j'y retrouvai une légende qui m'a toujours laissé rêveur... Vous avez lu la Vie de Jésus, de Renan ?

— Oui.

— Et Sainfe Marie-Madeleine^ du père Lacordaire ?

— Egalement.

— Permettez-moi de vous en rappeler — de mémoire — certains passages... Même de nos

jours, Xazareth est encore un délicieux séjour, le seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale... L'horizon de la ville est étroit ; mais, si l'on monte et qu'on atteigne le plateau, caressé d'une brise perpétuelle, la perspective est splendide. A l'ouest se déplorent les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte qui semble se prolonger dans la mer. Puis se déroulent les montagnes du pays de Sichem et le Thabor, avec sa belle forme arrondie. On entrevoit la vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pétrée... Au nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de Kaïfa. Tel fut Phorizon de Jésus...

Plus loin, Renan nous dit :

« Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite ville. Les noces, en Orient, ont lieu le. soir. Chacun porte une lampe ; les lumières qui vont et viennent sont d'un effet fort agréable. Jésus aimait cet aspect gai et animé...

» La religion naissante fut un mouvement de femmes et d'enfants. »

Toute la vie de Jésus fut une vie d'indulgence, de bonté, d'amour. Elevé dans le doux paysage

de Nazareth, il en sortit pour préclier tous les pardons et il osa absoudre même la femme adultère !

Le village de Béthanie, à une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de Jésus. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois personnes, deux sœurs et un frère. Des deux soeurs^ l'une, nommée Marthe, était une personne obligeante,, bonne, empressée : l'autre, au contraire, nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur. Souvent, assise aux pieds de Jésus, elle oubliait^ à l'écouter, les devoirs de la vie réelle.

Or, voici ce que raconte le père Lacordaire :

a Marie laisse tomber ses cheveux autour de sa tête et, faisant de leurs tresses magnifiques un instrument de sa pénitence, elle essuie de leur soie humide les larmes qu'elle répand...

)) Elle a frappé le disciple de l'amour, tout initié qu'il était aux secrets intérieurs de riiolocauste, et voulant transmettre aux siècles à venir le signalement de Marie, il n^a rien trouvé de mieux pour la peindre et la faire reconnaître que de dire d'elle : C'était cette Marie qui oignit le Seigneur d'un parfum et qui en essuya les pieds avec ses cheveux. »

» Cela fait, la pécheresse s'enhardit. Elle approche des pieds du Seigneur ses lèvres déshonorées et les couvre de baisers.

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» Pécheresse encore, elle a reconnu Dieu dans la chair- du Fils de l'homme.

» Elle prend dans un vase d'albâtre un parfum pre'cieux. Peut-êlre avait-elle déjà cherché dans ce vase un accroissement de ses honteux plaisirs... »

Alors, sans doute, l'homme oublia le Dieu. Enivré, il eut son instant de faiblesse, il succomba...

Après quoi, grave et repentant lui-même, il s'e'cria : a Simon, j'ai quelque chose à te dire. » Et Simon lui dit : « Maître, dites... »

Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Tu vois cette femme ?... Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé ! »

Le magistrat passa la main sur son front, un instant obscurci.

— Eh bien ! reprit-il, l'homme que j'ai condamné et que les bourreaux du Nord ont supplicié se nommait d'après les pièces de l'état civil, Simon-Christ de Béihanie. Et il n'y avait pas à dire, le nom s'était transmis de père en fils. Extraits de naissance, notes, manuscrits gothiques, palimpsestes en faisaient foi. Ce révolutionnaire, ce socialiste, ce martyr était issu de cette minute d'oubli ou de sacrifice pendant laquelle celui qui s'était fait homme a^ait connu la faiblesse de la chair. De trente-huit descendants, celui que j'avais condamné était le dernier, le

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pelit-fils du Christ et de celle « à laquelle il devait être beaucoup pardonné parce, qu'elle avait beaucoup aimé !... » Cet accusé de cour d'assises, ce condamné de France, ce supplicié de Russie, en faisant la part du sang des trente-huit mères, était un soixante-seizième de Dieu !...

L'ex-président me regarda d'un air égaré.

— Voilà pourquoi, ajouta-t-il, je n'ai plus voulu juger personne.

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