ÊTRE INVISIBLE
— Et que feras-tu, s'écria l'uQ d'eux, quand lu seras invisible ?
— Ce que je ferai, je vais vous le dire ! Raoul sonna et fit servir un punch.
— Je ferais, dit-il alors, plus de bien que de mal. Je prendrais ici pour mettre là. J'attaquerais impitoyablement les excès et les injustices. Je frapperais les traîtres, les hypocrites, tous les êtres malfaisants. Jamais lieutenant de police n'a compris mieux que moi les devoirs que je m'imposerais. Je serais à la fois l'opinion, la justice et la condamnation.
— Voilà pour le bien ; où serait le mal ?
— Le mal? dit le jeune homme, je ne sais si ce serait un mal ?
— Mais encore ?
— Eh bien ! fit-il avec effort, j'irais ciiez Clotilde... J'entrerais chez elle avec le vent, et je me retrouverais dans cette chambre où j'étais accoutumé de me trouver à ses pieds. Là, j'écouterais ce que lui dit un autre homme ; j'assisterais à cette scène d'amour. Elle lui ferait sans doute les mêmes serments et les mêmes protestations qu'elle avait coutume de débiter ; je n'en perdrais ni un mot ni un geste. La certitude de la vengeance calmerait mes sens et me donnerait la force d'aller jusqu'au bout. Alors, au moment où je verrais les lèvres de Clotilde s'approcher des lèvres de celui qu'elle aime aujourd'hui, je
serais là, un genou en terre, guettant le cœur qui m'a trahi — et j'y plongerais un couteau... Satisfait^ assouvi, j'assisterais au désespoir et à la terreur de Fautre ; je toucherais ses larmes, et quand j*entendrais les voisins accourus demander : {( Où est l'assassin ? » ce me serait une joie étrange de voir cet homme prendre sa tête à deux mains et chercher autour de lui,..
Où est l'assassin ? — Il n'y a que vous ici. La porte est fermée...
Je le verrais marcher entre les gardes, l'œil égaré, confondu...
Je le suivrais dans sa prison pour y compter ses angoisses.
Si la justice manquait de preuves, j'en porterais chez lui ; je mettrais sur sa cheminée le couteau taché de sang ; j'élargirais sur son linge les éclaboussures qu'il aurait reçues ; et si le bourreau était malade, je m'offrirais aux geôliers avec le masque noir de l'exécuteur'de Charles V\
— Il est fou ! dirent les soupeurs.
Les verres s'étaient remplis' et vidés plusieurs fois. Raoul sortit et se dirigea machinalement vers la maison de Clotilde.
Il sonna ; la porte s'ouvrit.
Raoul passa sans bruit devant le logis du concierge, et, comme il avait conservé une clef de l'appartement, il put arriver jusqu'à la chambre de sa maîtresse infidèle.
ÊTRE INVISlIiLE 229
Raoul la frappa au cœur.
Glolilfie ne poussa pas un cri, tant le coup porté fut terrible.
Le meurtrier descendit tranquillement et regagna sa demeure.
Le concierge ne se rappela point, le lendemain, qu'il avait ouvert la porte au milieu de la nuit. Il prétendit que, à chaque fois, le locataire s'était nommé.
Nulle trace de violence chez Clotilde ; aucun vol n'avait été commis ; il n'y avait chez elle que le baron de Mégly, on ne put accuser que lui.
Il est certain que Raoul s'était cru invisible, car, dans la maison de santé où on le fit entrer peu de temps après, il avait la prétention de n'être vu de personne, et riait beaucoup quand on faisait semblant de le chercher...
uni: SOinEE DANS LE MONDE
La baronne de Ventremol est une des femmes les plus respectables du faubourg Saint-Honoré. Elle suit régulièrement les offices avec ses deux filles, Pauline et Jehanne, âgées, l'une de vingt ans, l'autre de dix-huit. M"*" de Ventremol, quoique ayant dépassé la quarantaine, est encore fort appétissante, et n'était un petit air dédaigneux, un air de famille, du reste, qu'elle tient des comtes d'Artifroid, ses ancêtres, elle serait encore fort recherchée.
Entichée de sa noblesse, M™^ de Ventremol a élevé ses filles dans l'idée qu'il y a deux variétés dans l'espèce humaine, les élus qui ont un titre et une particule, et le commun, bourgeois et manants, dont le nom se présente tout nu.
Elle cite un d'Artifroid qui figurait à la première croisade et un Ventremol, à qui saint Louis
fit cadeau d'une tabatière enrichie de brillants. Quant au baron de Yentremol, il fait partie du cercle Agricole et de l'Impérial ; il regrette la royauté, et, faute de royauté, l'empire. C'est, du reste, un bon vivant, pas fier, grand conteur d'histoires de chasse et courant le guilledou quand les becs de gaz sont allumés.
Un matin, la baronne aperçut dans le plateau de l'antichambre une grande enveloppe qui lui parut contenir une invilation.
— Il faut pourtant, se dit-elle, que je sache une bonne fois où mon mari passe ses soirées. Une femme doit respecter le secret des lettres, mais une invitation est chose banale... Cetle enveloppe ne contient qu'une carte et le scrupule serait déplacé dans cette circonstance.
« Monsieur le baron de yE^TBEM0L,
» 6, rue du Colisée.
» M™° Blanche d'Auslerlitz a l'honneur de vous » inviter à passer la soirée chez elle, le samedi » 4 octobre. L'exhibition d'objets d'art est ou- » verte de neuf heures à quatre heures du matin. » Grand déballage de divinités japonaises.
» S9, rue Feydeau. »
UNK SOIRKL: dans le MONDl-: 'l'S'i
M"° d'AusLerlilz? fit la baronne. Qa'est-ce que cela peut bien être? Noblesse de l'Empire évidemment. Ce n'est pas là que je chercherai des maris pour mes filles. Cependant i) faut voir I
Elle entra dans le petit appartement où Pauline et Jehanne prenaient leurs leçons de musique et d'anglais.
— Mes enfants, leur dit la baronne, nous irons samedi en soirée...
— Quel bonheur! s'écrièrent les demoiselles en battant des mains.
— Seulement pas un mot à votre père...
— Il y sera ?
— Certainement, et comme il ne vous amène jamais nulle part, c'est une surprise que je veux lui faire.
Les demoiselles de Ventremol passèrent à essayer des toilettes les trois jours qui devaient s'écouler avant la date fixée pour la soirée de M°"^ Blanche d'Austerlitz.
Précisément, le baron avait annoncé qu'il dînerait au cercle.
A neuf heures et demie, M"'^ de Yentremol et « ses demoiselles » montèrent dans le landau.
La baronne portait une robe de soie mauve ; Pauline était en rose, et Jehanne en bleu avec des fleurs dans les cheveux. Elles étaient gentilles à croquer.
— Hue Feydeau, 89, dit la baronne.
La voiture s'arrêta devant une maison élevée de cinq étages. La porte de la rue était ouverte à deux battants, et on apercevait l'escalier brillamment éclairé. Deux palmiers dans leur caisse ornaient le vestibule et un riche tapis recouvrait les marches.
Une femme de chambre attendait à l'entresol.
~ M""^ d'Austerlitz ! demanda la baronne.
— Donnez-vous la peine d'entrer, dit la bonne, madame va être à vous dans un instant.
Elle poussa la baronne et ses filles dans une sorte de boudoir tapissé de glaces du haut en bas. Un piano, deux fauteuils et un large divan composaient tout l'ameublement.
— Gomme c'est beau ! dit Pauline, on se voit des pieds à la tête...
— Oui, ajouta Jehanne, mais oîi sont les invités ?
A ce moment, de grands éclats de rire éclatèrent dans une pièce voisine.
— Oh! il y a beaucoup de dames arrivées, dit la baronne.
— Mais... je n'ai pas vu de messieurs? cbjecta Pauline.
Un timbre retentit et la femme de chambre cria dans l'escalier :
UNE SOlRKIi DANS LE MONDE ^-JO
— Un monsieur monte 1
La baronne était tout effarée :
— Quelle singulière façon d'annoncer les invite's ! murmura-l-elle. Décidément, cette noblesse de l'Empire ne nous ira jamais, à la cheville...
La porte s'ouvrit et une femme d'une cinquantaine d'années entra dans le boudoir. Toilette somptueuse, éclatante. Des diamants partout ; aux oreilles, au cou et aux doigts/
Quant à la figure,, un véritable pastel.
— Vous désirez me parler, Madame?
— Madame d'Auslerlitz? fit la baronne avec une grande révérence.
— Elle-même.
— Je suis venu avec mes filles...
— Ces demoiselles sont à vous?
— Oui, Madame.
— Elles sont charmantes I
— C'est presque leur entrée dans le monde... M"''" d'Austerlitz leva les yeux au ciel.
— Je vous comprends, Madame, dit-elle, c'est un sacrifice souvent pénible pour une mère... Ce sont sans doute des revers de fortune qui vous ont décidée ?
— Mais non, balbutia la baronne qui ne comprenait rien à la conversation.
— Comment se nomment-elles I reprit M"'^d'Austerlitz.
— Pauline et Jehanne.
— On les appellera Sapho et Camélia...
— Pourquoi cela?
— C'est l'usage.
M™^ de Yentremol allait demander une explication, quand une négresse splendide,les épaules et te-: bras nus, entra dans le petit salon.
— La monnaie de cent francs, s'il vous plaît, Madame.
I^jme (i'Austerlitz rendit la monnaie.
— Dites donc à ces ^darnes, fit-elle avec sévérité, de faire moins de bruit.
La négresse se retira, et parla porte enlr'ouverte, la baronne entendit une voix qui disait :
— Une bouteille de Champagne à la chambre Louis XIII I
— Un punch au salon chinois !
Complètement déroutée, la baronne s'écria :
— Cette femme noire est très-belle.
— Elle a beaucoup de succès, répondit M™^d'Austerlitz ; mais il y a place à côté d'elle.
— C'est la reine de Taiti?
— Non, c'est une fille du Sénégal. "
— Ah?
M™" d'Austerlitz baissa tout-à-coup la voix :
— Eh bien! si nous causions un peu de ces petites ?