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UNE SOIRÉE DANS LE MONDE

— Volontiers, répondit la baronne, où est le salon ?

— Doucement, s'écria M"*" d'Austerlilz, on n'entre pas comme cela tout de suite... il y a des formalités...

— Quelles formalités?

¥""= d'Austerlitz eut un tressaillement.

— Ah! ça, Madame, comment et pourquoi êtes-vous venue ici ?

— Mon Dieu ! répondit la baronne, j'ai trouvé une invitation adressée à mon mari... vous l'engagiez à passer la soirée chez vous, et j'ai voulu le surprendre...

M"- d'Austerlilz se leva tout d'un trait :

— Sortez vite, Madame, dit-elle. Si vous n'avez pas de voiture en bas, on va aller vous en chercher une...

— Mais j'ai mon landau !

— Eh bien I couvrez le vidage de ces demoiselles et demandez l'escalier sans retourner la tête... vite ! vite 1

]yjme d'Ausierilz cria :

— Fermez toutes les portes!

La pauvre baronne eut alors comme une vision. Par une porte entr'ou verte, elle entrevit des femmes jeunes, décolletées, des bas de soie rose, bleue, gris-perle... Elle crut qu'elle allait s'évanouir.

Le landau reprit au grand trot le chemin de 'hôtel...

Le lendemain, la baronne alla trouver son confesseur. L'entrevue fut longue... Quand la baronne rentra chez elle, elle avait les yeux rouges. Elle dit à ses filles : — J'ai commis une grande faute en ouvrant une lettre adressée à votre père... Je ferai six mois de pénitence !j

Elle tira une bouteille d'eau bénite qu'elle avait rapportée de la sacristie, et elle aspergea ses filles des pieds à la tète.

— Mes enfants, ajouta-t-elle, ne parlez jamais de cette soirée I

LE GRENIER

Ce qui manque à Paris, tant aux grands qu'aux petits appartements, c'est cette pièce sous les toits, ce magasin général de la famille qu'on appelle « le grenier. » Tci, les combles sont disposés en chambres de domestiques, de petits carrés longs où il y a place tout juste pour un lit, une chaise, une armoire basse et un pot à l'eau. Encore, la plupart du temps, l'armoire est remplacée par un porte-manteau surmonté d'une étagère en bois blanc. Un miroir de cinquante centimètres de haut complète l'ameublement. C'est devant ce miroir que de pauvres jeunes filles de la Bourgogne et de la Normandie étalent leurs épaisses chevelures et contemplent la ferme poitrine où le garçon boucher appuie sa lèvre, quand ce n'est pas le porteur d'eau.

Le locataire du premier a droit à trois

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chambres de bonnes : le locataire du second à deux seulement; les autres, petits bourgeois, sont réduits à une domestique à tout faire et n'ont droit qu'à une seule chambre sous les toils. Les propriétaires en sont avares. Si, par hasard, il se trouve là-haut une ou deux boîtes à dominos qui soient éclairées par une petite fenêtre au lieu de la kicarne à bascule qu'on relève ou qu'on abaisse avec une tige en fer, cela se loue très bien deux ou trois cents francs par an aux garçons de café. De grenier, point. Des débris du mobilier ou des ustensiles, les uns se jettent, les autres se vendent.

Je ne m'explique pas qu'un jeune naturaliste, de la suite du maître de Médan, n'ait pas eu l'idée de consacrer une étude minutieuse au grenier de province.

Dès ma plus tendre enfance, le grenier m'attirait. Il y avait, dans la première maison dont j'ai gardé le souvenir, le grenier de M. Lancelin, professeur d'hydrographie et locataire du premier étage. Porte peinte en gris, toujours hermétiquement fermée. Que pouvait receler le grenier de M. Lancelin? Un jour que la bonne était allée chercher une valise, ma petite sœur et moi nous avions aperçu une mappemonde et des instruments de marine. M. Mallac propriétaire de la maison, dont il occupait le troisième étage,

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avait deux greniers. Dans l'un, il mettait le sarment, dans l'autre ses malles, des caisses vides, des meubles hors d'usage. Au bas de chaque porte, il y avait une chatière afin que Minouchc, llaton et Fili pussent se livrer à leur aise à la chasse aux souris et faire leur promenade sur les toits en passant par une lucarne ou par un appentis.

Locataires du second, nous avions aussi deux greniers, à côté desquels se trouvait la chambre de la cuisinière, pièce mansardée où l'on ne pouvait se tenir debout que du côté du corridor ; la femme de chambre, mieux traitée, occupait une petite pièce avec fenêtre sur la cour. J'y ai vu passer, en dix-huit ans, Héloïse, grande blonde qui ne se gênait pas pour faire sa toilette devant le petit ; Julie, charmante Basquaise aux yeux noirs qui me disait toujours: « Quand vous serez plus grand ! » Et Françoise, une fille d'Orthès, plantureuse et superbe comme la statue de la ville de Marseille ; et la petite Marie, fille d'un paysan de Langon, si gentille dans son pelit veston de tricot blanc et bleu ; et Florence à l'œil langoureux, qui murmurait d'une voix de fantôme pâmé : « Si l'on n'avait pas quelque chose pour se consoler de la misère, mieux vaudrait se tuer tout de suite... »

Hélas ! que j'en ai vu passer de jeunes bonnes I

Dans chaque grenier — c'est la tradition — se trouve, dans un coin, où le soleil donne, un demifût de vinaigre, de bon vinaigre de vin. Les uns le font rouge, les autres blanc ; affaire de goût. L'important, c'est que ce ne soit pas cet horrible vinaigre de bois, qu'on fabrique dans des étuves et qu'on additionne d'un acide qui vous fait les lèvres blanches et vous corrode l'estomac.

La barrique de vinaigre est appuyée sur deux pièces de bois; autour du robinet de buis, de ^petits moucherons aux ailes blanches se pressent comme des fourmis sur un morceau de sucre. La bonde n'est pas mise ; pour que le vinaigre se fasse, il faut de l'air. Une branche de cornouiller trempe dans le vin aigri pour hâter la maturité' du liqui le et lui donne plus de force. En été, dans les grandes chaleurs, l'odeur du vinaigre emplit le grenier et vous fait resserrer les narines. On s'y grise presque, et si la petite bonne est, par hasard, à faire sa toilette, on regarde par la fente de la porte dont le bois a joué ; et on dit tout bas : « Héloïse, ça sent bon le vinaigre. Viens donc voir... »

Locataire important, papa avait ses deux greniers communiquant entre eux.

Dans le premier, se trouvaient les chauffe- pieds et le moine, qu'on ne descendait qu'en hiver ; le bain de siège, accroché au mur, deux vieux fau-

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teuils et trois chaises cannées hors de service. Au fond, les malles et les valises savamment ctagées ; des paquels de corde et de ficelle pendant à de gros clous : la face tournée contre le mur, le portrait à l'huile de ma tante Gémone et celui de mon grand-père Christophe. La toile était crevée en deux ou trois endroits, et dans les récréations du dimanche, quand Saint-Clair et Vulney, mes deux camarades, venaient passer la journée à la maison, nous jouions au tonneau tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre de ces portraits de famille. J'avais fendu, avec un couteau, la bouche de ces grands-parents, et il s'agissait de viser assez juste, depuis l'autre bout du grenier, pour y faire passer des pièces de dix centimes.

11 y avait encore dans ce grenier une guitare sans cordes, dont mon père avait joué de 1815 à 1835 ; des morceaux détachés du Troubadour, journal de musique où j'ai épelé les premières poésies qui aient chatouillé mon oreille...

Je les savais par cœur, et je ne résiste pas au désir d'en faire apprécier quelques morceaux aux lecteurs des Névroses et des Blasphèmes:

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