‹ Tableaux vivantsChapitre 3 sur 42 · LE BONHEUR D ÊTRE FOU · texte numérisé non relu

LE BONHEUR D ÊTRE FOU

cheurs dont la voile gonflée s'ouvrait comme l'aile d'un goéland.

Un instant M. de Saint-Trophée put rester seul avec Louise de Thayré.

— Je pars demain, lui dit-il, et le 16 je m'embarque pour le Sénégal d'où je ne reviendrai peut-être jamais.

Louise sentit ses yeux se mouiller de larmes.

— Il faut absolument que je vous parle. Je serai ce ?oir à huit heures sur le chemin de la falaise. Venez, je vous en supplie !...

— Mais, Monsieur, murmura-t-elle, c'esi impossible ; je ne puis sortir sans être vue.

— Je vous attendrai jusqu'au jour, s'il le faut. Si vous ne venez pas, si je quitte la France sans vous avoir dit le secret qui me pèse, je courrai au-devant des balles et vous apprendrez bientôt la mort d'un homme qui ne peut vivre que pour vous et par vous.

Jamais la jeune femme n'avait entendu de ces paroles troublantes ; son cœur battait violemment, elle avait aux tempes comme une rosée. Après avoir pris congé de M. de Thayré, le lieutenant, s'inclinant avec les apparences d'un profond respect, saisit la main de Louise et la pressa longuement. Puis il remonta à cheval et disparut sur la route blanche.

Louise se trouvait sous une influence magnétique. Elle monta dans sa chambre, passa les

mains sur son front comme pour se de'gager d'une obsession. La cloche annonça l'heure du dîner. On parla peu. Louise ne re'pondait que par monosyllabes. A neuf heurts, chacun regagna sa chambre.

— Je vais jusqu'à la lingerie, dit Louise. Les lessiveuses arrivent demain à la première heure ; elles trouveront l'ouvrage préparé.

Puis, comme obéissant à une volonté supérieure, elle sortit par une porte de dégagement et marcha fiévreusement devant elle. Au coin du petit bois, elle aperçut une ombre.

— Partir sans vous avoir revue, dit M. de Saint-Trophée, c'était au-dessus de mes forces. Je vous aime et je veux emporter quelque chose de vous.

11 saisit Louise incapable de se défendre et la serra dans ses bras.

Une détonation se fit entendre ; la jeune femme s'évanouit. L'officier, qui n'avait pas été atteint, tendit machinalement sa carte au mari affolé, mais celui-ci était tombé à genoux à coté de sa femme. 11 la soulevait et ne voyait rien autour de lui.

M. de Saint-Trophée s'éloigna à pas lents, en homme qui ne veut pas avoir l'air de fuir.

Le coup de feu avait réveillé en sursaut tout le personnel de Thayré. Le paysan^ son fils, le vacher, étaient accourus ; ]\P^^ de Thayré, la

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veuve austère, contemplait le sombre tableau : son fils et sa jeune femme gisant sur la route. Qui donc avait été visé, sinon tué ? Elle enleva les vêtements de son fils ; rien, pas une déchirure, pas une tache de sang. C'était donc Louise? Un examen attentif lui prouva que la jeune femme ne portait la trace d'aucune blessure. M. et M'"' de Thayré furent ramenés dans une carriole à l'habitation et un médecin fut mandé en toute hâte à la Rochelle.

11 trouva Nof'l brisant tout dans sa chambre. Il fallut l'attacher pour le mettre au lit. Un violent narcotique arrêta sa furie. 11 s'endormit et sa mère prit place à son chevet. Par les mots entrecoupés qui lui échappèrent, par ses reproches et SCS imprécations, M°"^ de Thayré put reconstruire la scène, et quand, au malin, Louise apparut, pâle, tremblante, sur le seuil de la chambre du malade, la veuve, se dressant de toute sa hauteur, lui dit froidement :

— Vous n'avez plus rien à faire ici ; je vais écrire à votre père de venir vous chercher.

Louise tomba à genoux.

— Je vous en supplie, Madame, dit-elle d'une voix qu'entrecoupaient les sanglots, laissez-moi rester auprès de lui... Je le soignerai comme une servante, comme une sœur de charité... Ma vie lui appartient...

M°^^ de Thayré s'éloigna sans ajouler un mot,

et Louise alla s'installer auprès de son mari, passant des nuits sans sommeil dans la chambre du malade, qui ne prenait les potions que de sa main. Le calme lai revint peu à peu. Il put se lever, faire quelques pas d'abord, puis des prom.enades dans le parc. Il était fou, d'une folie douce, ayant perdu la mémoire et la perception de ce qui l'entourait.

Deux médecins lui faisaient chaque jour visite, craignant une rechute. Mais Noël, mélancolique, ne se départait pas de son silence. Parfois il se frappait le front, comme pour en faire jaillir un souvenir.

Ainsi se passa toute une année. Quand il sortait, Louise, vêtue de noir, à l'exemple de sa belle-mère, le suivait comme un chien fidèle. Un jour, la veuve s'alita. Louise lui servit de gardemalade. La vieille dame n'eut pas longtemps à souffrir. Une congestion pulmonaire l'enleva en huit jours. Le curé de Laleu, accompagné de deux enfants de chœur, vint recevoir le cercueil que suivirent Noël et Louise. Après que la dernière pelletée de terre eut recouvert celle qui avait été une austère épouse et une mère dévouée, le fou remonta dans sa voiture et revint au château.

Il se laissa tomber dans un fauteuil et dit à Louise : « Je nai plus que toi... »

Louise tressaillit.

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