LE BONHEUR DKTRE FOU
Noël continua :
— Après la crise que j'ai traversée, j'ai voulu te mettre à l'e'preuve, savoir si tu étais une femme pervertie ou une faible créature, un instant troublée. Plus d'une fois, en te voyant au pied de mon lit, attentive et dévouée, j'ai été sur le point de t'ouvrir les bras et de te presser sur mon cœur... Mais j'ai voulu ta rédemption complète et, pendant un an, j'ai goûté le bonheur d'être fou....
Louise s'était appuyée sur un meuble, les yeux démesurément ouverts, retenant sa respiration. Noël acheva :
— Tu as assez souffert... Regarde-moi... je ne suis plus fou, — et je le pardonne î
L^HOxXNEUR
qu'est que c'est qu'ça ?
(Air connu.)
Martin, le beau Martin, fils du maréchal-ferrant de Blanquefort, fut le plus grand coureur de filles de tout le pays. A vingt ans, il pouvait rire au nez de tous les maris, de Peybois à Saint-Me'dard ; il connaissait leur bonheur pour en avoir tâté. Les mères le désignaient à leurs filles comme un être dangereux, abominable, dont le contact était une souillure. Aussi ne s'en trouva-t-il guère dont la curiosité ne s'allumât, irrésistible. Ces petites têtes se mettent facilement à l'envers, et, quand Martin battait le fer rouge, la poitrine et les bras nus, les fillettes £*arrêtaient devant l'atelier à la baie largement ouverte, et les yeux brillants, le corsage en ébullition, lançaient quelque phrase en l'air pour attirer l'attention du coq de village.
14 TABLEAIX VIVANTS
— Cela va bien aujourd'hui, Monsieur Martin ?
— C'est toi, Seconde ! Je ne te reconnaissais pas. Sais-tu que tu embellis tous les jours ?
Seconde devenait rouge comme une cerise.
— Vous voulez rire, Monsieur Martin ?
— Pas du tout. Tu te remplis d'une bonne sève qui éclate un peu partout ; tu es comme un pommier d'avril !
Quand la fille s'était suffisamment engluée, le beau Martin lui donnait un rendez-vous, en bas de la route, auprès des ruines du château de Duras, trois vieilles tours à ciel ouvert, un restant de donjon, des escaliers en spirale qui conduisent dans les souterrains. Les fossés sont à sec ; des arbres y ont poussé. Il y a des boudoirs de verdure dans les environs, au bord de la Jolie, un petit cours d'eau claire sur un fond sablonneux. Le prince Noir habita jadis le château de Duras ; il se livra là des combats terribles entre gens bardés de fer. On parle d'un trésor enfoui que l'on a souvent cherché, vainement toujours.
Plus d'une, sur la mousse ou sur l'herbe, s'est laissée choir dans le petit bois.,..
Le petit boia, tombeau de la vertu des femmes !
Et les années passaient. Voilà-t-il pas qu'à trente ans ce don Juan campagnard, ce coureur incorrigible, devint amoureux fou d'une gamine de quinze ans qui lui rit au nez ; elle le trouvait
l'honneur qu'est que c/est qu'ça? Io
trop vieux et ne se gêna pas pour le lui dire Ce fut son tour de souffrir ce qu'il avait fait souffrir à tant d'autres. Il passait la moitié des nuits sous la fenêtre de la petite, il la suivait par les chemins, lui disant des paroles d'amour qui la faisaient rire aux éclats. Un soir, Martin pleura. Lui qui avait repoussé Jeannette le suppliant avec un enfant sur les bras ; lui qui répondait naguère à Cadichonne, la fille du garde du baron de Pichon : « Va-t'en au diable 1 c'est toi qui m'as poussé !... » il pleura! Et, comme tous ceux qui pleurent, il alla rôder autour de l'église et, après de longues hésitations, il entra chez le curé :
— J'ai fait bien du mal, dit-il, je le comprends maintenant. Je me repens et je voudrais commencer une vie régulière.
— Je vois ton affaire, dit le curé. Tu es amoureux de Lise Barnac et tu voudrais l'épouser.
— Eh bien 1 oui, Monsieur le curé, soupira Martin.
— Je te dirai donc franchement que Lise n'est pas pour toi. Son père est au courant de tes assiduités et il l'envoie à Lesparre, chez son oncle. C'est là qu'elle deviendra la femme de son cousin Bernard et tout ce que tu entreprendrais ne pourrait rien empêcher. Mais tu as d'autres devoirs à remplir. Que sont devenues toutes celles que tu as mises à mal ?
il) TABLEAUX VIVANTS
— Oh ! Monsieur le cure', si ce n'avait pas été moi, c'en eût été un autre.
— C'est possible, mais rien ne le prouve. Quelle a été la première ?
-- La première? J'avais quinze ans, elle vingtdeux !
— Celle-là ne compte pas. La seconde ?
— Cadette Beaujean ; elle est morte en service, à Bordeaux.
— La troisième ?
— Ce fut Julie Virelade, la fille du tonnelier.
— Qu'est-elle devenue ?
— Je n'en sais rien.
— Cherche-la.
Martin alla, le chapeau à la main, trouver les parents de Julie et leur déclara qu'il était prêt à l'épouser.
— Trop tard, mon garçon, répondit le père Virelade. Julie est entrée comme domestique chez un aubergiste de Libourne. Elle a su se rendre indispensable et le patron, devenu veuf, l'a épousée.
Martin revint chez le curé et lui narra l'aventure.
— C'est bien, fit le curé. La quatrième ?
— La quatrième ? Voyous donc... Ah ! la quatrième, c'a été Geneviève Labourie. Elle est à Paris.
— Va la chercher.
L HONNEUR Qu'eST QUE CEST nu'çA? 17
— Il paraît qu'elle a changé de nom.
— Demande son nom d'emprunt et offre-lui de lui rendre l'honneur.
Martin prit un billet de troisième classe et partit pour Paris. Geneviève Labourie y était connue sous le nom de Liane de Beaugency ; elle habitait un petit hôtel dans la rue Vézelay.
— iMazette I pensa Mortin ; elle s'est placée chez des gens riches.
Il lira le bouton de la sonnette. Un coup sec, et la porte s'ouvrit.
— Que voulez-vous ? demanda un domestic^uc que Martin prit pour un général en uniforme. Vous ne savez donc pas lire ? Il fallait pousser le bouton au-dessous ; il y a écrit : Service.
Martin, ahuri, demanda : '
— M"'^ de Beaugency, s'il vous plaît ? Le domestique le toisa :
— Vous voulez parler à Madame ?
— Oui, dites-lui que c'est Martin... Martin, de Blanquefort. Nous sommes pays et j'ai quelque chose à lui dire.
— C'est bien, attendez, je vais voir.
Le valet revint après quelques instants. Une femme de chambre reçut Martin dans le corridor en lui disant :
— Ent.'-ez par ici, Madame s'habille, elle va venir tout à l'heure.
Martin regardait autour de lui avec stupéfac-
lion ; il n'avait rien vu de si beau que la petite pièce dans laquelle on l'avait introduit. Des vases garnis de fleurs, des tableaux, des statuettes. Au milieu, une table recouverte d'un tapis à franges d'or, des fauteuils sur lesquels il y avait des figures brode'es, des arbres, des femmes nues dans les nuages. Qu'est-ce que c'était que tout cela?
Au bout d'un quart d'heure, une draperie s'écarta au fond du petit salon, laissant entrer une jeune femme vêtue d'une robe de chambre en soie bleue. Martin la regarda, ayant d'abord peine à la reconnaître. Cependant, c'était bien Geneviève Labourie, grandie, embellie, douée d'un appétissant embonpoint.
— C'est toi, Geneviève ? s'écria Martin.
La jeune femme lui jeta un regard de déesse outragée,
— Vous me tutoyez ? fit-elle avec un sifflement ; nous n'avons pourtant pas gardé les vaches ensemble...
— Mais si^ affirma Martin. Xous les avons gardées ensemble !
— Tu es fou ! Où cela ?
— Eh bien ! dans la lande de Peybois, et aussi dans les prés du vieux château. Tu ne te rappelles pas ? Dame 1 tu étais une jeunesse, et moi aussi.
Liane de Beaugency le regarda fixement.
l'honneur qu'est que c'est qu'ça? V.)
— C'est loi, le beau Martin, le fils du maréchal ?
— Comme vous voyez ! fit Martin en se rengorgeant.
— Que c'est drôle ! murmura la cocotte. Et elle ajouta :
— Qu'est-ce que tu me veux ? Mon personnel est au complet. Concierge, valet de pied, cocher, maître d'hôtel... Et puis tu n'as pas la tournure parisienne.
— Mais, fit observer Martin, il n'est pas question de tout ça.
— Et alors ?
— Je suis venu réparer mes torts.
— Comprends pas !
Martin se dressa de toute sa hauteur et dit d'un ton solennel :
— Je veux vous rendre l'honneur !
Liane de Beaugency se laissa tomber sur un divan en éclatant de rire. Et elle répétait :
— Me rendre l'honneur !
— Oui, Geneviève, j'y suis décidé, répliqua noblement Martin.
Liane se tordait.
— Hé ! que veux-tu que j'en fasse ? dit-elle. C'est mon déshonneur qui fait ma fortune.
Martin était ébahi.
— Alors, vous ne voulez pas ? balbutiat-il.
— Je ne veux pas quui ?
— Que je vous e'pouse ?
— Ah ! mais non, par exemple ! Quelle drôle d'ide'e !
Elle se roulait dans les coussins.
— On va bien rire, ce soir, dit-elle, quand je raconterai mon aventure I
Martin ne savait plus comment sortir. Heureusement Liane sonna :
— Faites déjeuner ce brave homme à roffice, dit elle à sa femme de chambre.
— Bien, Madame.
— Avec une bouteille de Champagne.
— Et quand j'aurai déjeuné ? demanda Martin.
— Quand tu auras déjeuné, tu t'en iras.
— Sans vous revoir? fit Martin qui n'osait plus tutoyer Geneviève.
— Je l'espère bien, par exemple ! dit-elle. Martin s'arrêta sur le seuil.
— Voulez-vous me permettre de vous demander un renseignement ?
— Vas-y ! répondit gaiement Liane.
— Je voudrais savoir l'adresse de Thérèse Labat, la petite Labat, qui était votre amie.
— Ah ! fit M°^^ de Beaugency, elle n'a pas eu de chance. On l'a saisie et vendue... Elle- a fait des journées rue de Berlin et rue Vinlimille... Tu la trouveras maintenant dans la rue Saint-Marc,
l'honneur qu'est que c'est qu'ça? 21
entre la rue Richelieu et une place où il y avait un théâtre qui a brûlé... Ta reconnaîtras facilement la nriaison... Je ne me rappelle pas le numéro, mais les chiffres sont plus gros que ceux des maisons voisines.
— Merci bien.
— Est-ce que tu veux lui rendre l'honneur à celle-là aussi ?
— Dame ! s'il y a moyen...
De nouveau, Liane de Beaugency éclata de rire.
— Bonne chance I lui cria-t-elle.
Et elle rentra dans ses appartements.