‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 21 sur 61 · S FEMMES DE NAPLES · texte numérisé non relu

S FEMMES DE NAPLES

En arrivant dans l'île , je senlis un ail' doux qui rendait les corps lâches et paresseux ; je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était presqu* inculte, tant les habitans e'taient ennemis du travail. Je vis de tous côtés des femmes et des filles dont les grâces étaient affectées : on ne -voyait point sur leur visage une noble simplicité et une pudeur aimable, qui font le plus grand charme de la beauté. L'air de mollesse, l'art de composer leur visage, leur parure vaine , leur démarche languissante , leurs regards qui semblaient chercher ceux des hommes, leurs jalousies entr'elles pour allumer de grandes passions '7 en un mot, tout ce que je voy ais dans ces femmes me semblait vil et méprisable : à force de vouloir plaire elles me dégoûtaient.

FÉlif LON.

Napolitaine n'est ni belle ni jolie; reflet grisâtre donne à sa peau une nuance sombre et changeante; on cherche dans sans port la noblesse et la grâce. Sa tête, au lieu de se balancer mollement, ne se meut qu'avec roideur et par saccade, comme si elle était attachée à son corps par des câbles. On

(lirait que la nature , fatiguée d'avoir versé tous les dons extérieurs sur les habitantes du Tibre, a voulu se reposer au pied du Vésuve.

La Parthénopéenne est-elle donc dépourvue de tous charmes? gardez-vous de le croire. De son œil jaillissent tant de flammes , chacun de ses traits brille d'une telle animation, que son visage exerce une grande puissance attractive, dont on éprouve l'effet sans en deviner la cause. Quand le langage aura des termes pour peindre ce genre de prestige, indépendant de la beauté , de la gentillesse et de la grâce , je dirai d'où vient cette espèce de fascination qui place le carquois de l'amour sur les épaules de la Napolitaine ; ce sphinx féminin offre encore d'autres énigmes aux amateurs. Comment est-il plongé, même en hiver, dans un air tiède, embaumé des plus voluptueuses émanations , sans être dominé par de vagues désirs? Comment sur un sol volcanique, au milieu de la fièvre continuelle desélémens, n'est-il pas entraîné,

"bjugué par ses sens ? enfin, avec des veines toujours en ébullition, avec un système nerveux pétri d'étincelles électriques, pourquoi la vésuvienne , loin de s'enflammer au moindre contact, tient-elle ses passions en bride mieux qu'aucune autre européenne. Pourquoi? parce qu'il en est de l'amour comme d'un coursier : plus celui-ci a d'énergie , de vigueur, moins il se laisse emporter à la fougue de ses élans , plus il a de force d'arrêt ; ne cherchez pas une autre explication de la conduite des Napolitaines. Combien de professeurs de séduction , de roués éméri tes sont mystifiés par de jeunes filles à peine sorties de l'adolescence ! Voyez ces Attalantes se lancer intrépides dans la carrière des passions ; elles dévorent l'espace. Le séducteur ne se sent pas de joie; il va toucher au but proposé : déjà il sourit au précipice masqué par des fleurs où va tomber son aimable coureuse, quand celle-ci s'arrête tout court sur le bord de l'abîme. Vàft 11

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Mais lorsque la Napolitaine ne redoute ni pour sa réputation , ni pour sa fortune , les conséquences d'une liaison amoureuse, elle s'y voue tout entière : sa passion s'enivre de tout ce que le délire de l'imagination peut ajouter au délire des sens. Quelquefois elle choisit les sites les plus pittoresques, pour en faire un trône à ses amours et rendre la nature jalouse; quelquefois elle aime à s'environner de scènes de terreur, soit qu'elle veuille connaître si l'ardeur de son amant l'emporte sur la crainte , soit qu'elle trouve dans le voisinage d'un péril un assaisonnement à ta volupté,

La jeune comtesse R , femme d'un

vieillard sicilien, s'était liée insensiblement avec un lord anglais , qui réunissait à une figure distinguée un esprit très-sémillant, pour les bords de la Tamise ; c'est dire qu'il faisait de l'amour une science exacte , dans laquelle il procédait méthodiquement par des axiomes et des corollaires. A voir son

, sententieux et démonstrateur, on aurait pu croire qu'il donnait à sa maîtresse une leçon de mathématiques.

Tout chemin conduit au cœur d'une femme : la jeune comtesse fait les plus tendres aveux à son saint-preux britannique, qui, raisonnant toujours par induction, lui prouve qu'elle doit confirmer ses douces paroles par de plus doux effets ; il sollicite un rendezvous. La solennité sentimentale du solliciteur déconcertait beaucoup l'impétueuse Napolitaine. Enfin , prenant son parti : si le lieu, lui dit-elle, n'était pas de votre goût? — Quel qu'il soit, il deviendra pour moi un temple. — Eh bien î milord , au cratère du Vésuve. — Mais , madame , le Vésuve menace d'une éruption. — Raison de plus. — Pensez donc que.... — Pourquoi penser ! sentir suffit. — C'est compromettre votre vie. — Deux vrais amans réunissent dans une heure un siècle de délices. — Partons, s'écrie l'Anglais. Arrivés au sommet de la

montagne, qui vomissait des tourbillons de feu , l'insulaire se sentit tout électrisé par l'enthousiasme de sa maîtresse ; et celle-ci , associant toujours la religion à l'amour, lui dit avec transport : Tu es un autre Moïse , au sommet d'un autre Sinaï , et c'est au milieu des flammes que je te donne mes lois.

La pudeur est une plante exotique qui n'a pas encore été naturalisée à Naples :les jeunes personnes, bien loin de rougir comme en Angleterre , en entendant parler d'une culotte ou d'un gilet un peu long , appellent tout par son nom ; il n'est pas de nudité qui puisse leur faire baisser les yeux ; elles aiment et connaissent l'anatomie, et se font rendre compte de tout par leurs amis, et même par leurs parens. Pour éviter les causes, elles veulent connaître tous les résultats ; elles sont conséquentes. Si vous vous servez d'une périphrase, d'une expression figurée, pour exprimer une pensée un peu graveleuse,

elles vous interrompent et vous obligent de bannir tous les tropes et de lever tous les voiles du discours.

Je causais un soir avec une jeune personne qui a reçu la meilleure éducation pour Naples; elle est musicienne et parle assez bien le français. Nous faisions ensemble la critique du costume d'une dame anglaise qui se trouvait en face de nous : elle me demanda ce que je trouvais de plus singulier dans son habillement. — C'est, répondis-je, ces deux petites pointes avec lesquelles elle rend saillans les pôles de ses deux demi-globes ; peu satisfaite de la métaphore, elle insiste pour savoir comment on appelle vulgairement ces objets en France : je réponds , et je demande à mon tour la dénomination italienne : mon Dieu, dit-elle, je l'ai oubliée ! Elle se frotte un instant le front en cherchant le mot technique; puis tout à coup se levant, elle s'approche de sa mère , lui parle à l 'oreille, et revient en triomphe m'apporter le ternie qui l'avait fuie.

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