‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 44 sur 61 · FRÉNÉSIE · texte numérisé non relu

FRÉNÉSIE

apôtres exceptés , ils ne redoutaient le parai lèle avec aucun saint du paradjs. J'appris en outre que ces bienheureux étaient d'autant plus honorés à Naples qu'ils étaient du crû du pays ; je veux le croire , car le royaume des cieux peut être l'apanage des pauvres de courage comme il l'est des pauvres d'esprit.

je fis au diacre mes excuses de mon ignorance ; je lui promis de ne jurer désormais que par St-André d'Àvellino, et je me signai en entrant dans sa chapelle. Là je vis rangés sur des gradins une centaine de petits coffres couverts de velours rouge brodés d'or, renfermant les reliques de cent martyrs ; je demandai à contempler ces vénérables restes, mais je ne pus les voir qu'avec les yeux de la foi.

Afin de connaître toutes les merveilles du lieu , je visitai le couvent des théatins , attenant à l'église Sl-Paul; ces moines sont tous nobles et des plus hautes familles de Naples.

Je demandai à l'un d'eux quel était nombre des frères? trente-neuf, répondit-il. Je trouvai que c'était plus que suffisant ; il interpréta dans un sens opposé l'expression de ma physionomie : « hélas ! ajouta-t-il , naguères nous étions soixante- dix- huit. — Rassurez- vous , mon révérend père , vous recouvrerez votre ancien éclat. — De quelle manière, je vous prie?— La providence vient de vous donner une constitution..,. » À ce mot le moine porta la main à son chapelet comme un soldat à ses armes ; toute sa figure entra en révolution , ses sourcils se gonflèrent, son front fut labouré par de nombreux sillons , il me sembla que tout son poil se hérissait. « La constitution ! » reprit-il avec un soupir étouffé et un affreux sourire ; <c c'est précisément ce qui nous déconstitue ; que pouvons-nous espérer lorsque tous les principes sont méconnus? » (Pour lui les vrais, les seuls bons principes étaient ceux en vertu desquels existait son couvent.) Alors

IJl FRÉNÉSIE DES NAPOLITAINS.

je pris un accent très-animé et je prétendis prouver à l'enfroqué personnage, que les députés du parlement national n'avaient en vue que la prospérité des moines, attendu que sans les moines il ne pouvait exister ni bon gouvernement, ni bonheur pour les peuples. Le théatin fut charmé de mes bons sentimens et de ma dialectique ; son front s'aplanit peu à peu ; puis secouant doucement la tête : u vous vous flattez , mon cher monsieur, dit-il. — Cela se peut , mon révérend père , mais j'ai confiance en celui qui a créé l'univers et les moines. » Je n'insistai plus , car il m'aurait proposé de remplir le vide d'une des cellules de son monastère.

Il faut se rendre à ce palais magique Où les beaux vers , la danse et la musique, L'art de tromper les yeux par les couleurs , I/art plus heureux de séduire les cœurs , De ceut plaisirs font un plaisir unique.

Ç.-jty Voltaire.

s vers sont surtout applicables au théâtre de S^Charles à Naples ; c'est vraiment un palais magique : richesse, élégance, immensité, magnificence, il réunit tous les avantages : au parterre , où la foule circule avec facilité , chaque spectateur est assis dans un large fauteuil à bras qui , portant le numéro du billet d'entrée, garantit le possesseur de toute usurpation. r*

Lorsque les six rangs de loges sont illuminés , il n'est pas de parures féminines doni

>mbrables bou-

lOif OPERA.

1 éclat ne pâlisse devant d'innombrj gies réfléchies et multipliées dans les cristaux, l'argent et l'or, qui, prodigués partout, se disputent l'ornement du théâtre. Les beautés qui vont au spectacle pour étaler leurs toilettes, sont entièrement désappointées, tant elles sont éclipsées par la somptuosité de la salle. Les élégantes parisiennes seraient obligées de faire provision d'une bonne dose de philosophie.

Au premier coup d'archet de l'orchestre, un silence subit et presque religieux règne dans tout ce vaste édifice. Toutes les sensations suspendues ailleurs se rassemblent dans l'organe de l'ouïe. Si ce peuple adorait le dieu de la musique, il ne pourrait honorer son temple par un plus dévot recueillement. Combien, sous ce rapport, les églises doivent être jalouses de l'opéra ! • '

Ce n'est pas en vain que les îles des Syrènés sont situées à l'entrée du golfe de Naples : l'influence de ces divinités mélodieuses se fait

puissamment sentir ; un instant suffit pour apprécier l'empire tyrannique que les sons exercent sur les Napolitains. Le plaisir de l'esprit n'est rien pour eux comparé aux plaisirs de l'oreille, qui reçoit des impressions immédiates , profondes et durables.

Du moins si la musique, qui, avec tous les beaux-arts, doit concourir, en développant les facultés intellectuelles des peuples, à perfectionner leur civilisation et à consolider leur existence politique : si la musique, au lieu tle passionner de petites émotions , d'ébranler de petites fibres voluptueuses , réveillait dans les cœurs les sentimens les plus honorables l\ l'homme , la haine courageuse contre l'oppression , l'amour de la liberté, le dévouement à la patrie , elle acquerrait un caractère imposant de grandeur, de noblesse, qui électriserait les âmes en leur inspirant une plus haute opinion d'elles-mêmes. Telle n'est pas l'influence musicale sur les mœurs des Napolitains. Vainement leur territoire s'en-

ture des Doriens, dont ils prétendent tirer leur origine , ils ont perdu jusqu'à la tradition de cette harmonie dorienne, pleine de nerf et de majesté, qui, lorsqu'il fallait marcher au combat, retrempait le courage de la nation , et l'animait à de nouveaux exploits par le récit de ses exploits passés.

A Naples, vous n'entendez aucun deces chants patriotiques qui font frémir de terreur les oreilles des tyran», et palpiter d'ivresse tous les cœurs généreux : la musique douce et sensuelle comme l'air de ce climat fortuné, s'appliquant , par une mélodie habilement graduée, à nuancer les désirs, à remplir les cœurs d'inquiétudes amoureuses, rappelle celle de la molle Ionie, dont les habitans ne nurent défendre leur liberté contre les Perses. Puissent les Napolitains ne pas avoir ce nouveau rapport avec les Ioniens! Mais on doit craindre que les accens langoureux, les sons efféminés de la musique n'é-

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