DE PAUSILIPPE
lancolique et si doux, que, plus d'une fois, je m'y suis trouvé transporté par un instinct secret, presqu'indépendant de ma volonté. Un jour entr 'autres, le 20 janvier 1821, j'étais sorti dans l'intention d'aller jouir d'un beau soleil printanier, au sommet du cap de Misène : je me mets en route, enveloppé dans je ne sais quelle somnolence mentale , car le climat de Naples envoie tant de sensations au cerveau, que lorsque la pensée veut y entrer, elle trouve toutes les places prises. O vous qui , la tête travaillée par des souvenirs amers, ruminez sans cesse les causes de vos chagrins, venez dans ce beau pays , la nature y dispense l'homme de réfléchir ! Je me suis souvent demandé en France pourquoi une foule de gens paraissent si heureui d'être bêtes, une foule d'autres si triomphans d'être sots ? J'ai résolu à Naples le premier problème ; pour résoudre le second, j'attendrai que mes voyages me conduisent dans quelque terre académique, à
moins que nos auteurs romantiques ne me fassent des révélations.
Je cheminais donc en laissant flotter dans le vague les rênes de mes pensées , et humant à longs traits un air frais et balsamique ; je cheminais, et au heu de prendre la route du cap Misène , mes jambes me conduisent à mon insu dans la grotte de Pausilippe. Là je me réveille de mon sommeil intellectuel , un sentiment solennel et religieux entre avec moi sous la profonde voûte, il me semble pénétrer dans le vestibule du palais de Proserpine , et je fais résonner les échos caverneux de ces vers de Virgile :
Dî quibus imperium est animarum umbraeque silentes Et Chaos , et Phlegeton , loca nocte tacentia latè Sit mihi fas audit a loqui , sit numiae vestro Pandere res altâ terra et caligine mersas.
Sombres divinités du gouffre de Plutonî Toi lugubre Chaos ! et toi , noir Phlégéton ! Permettez qu'un mortel , de vos rives funèbres, Trouble le long silence et les vastes ténèbres , Et soucie, dans ses vers noblement indiscrets. L'abîme impénétrable où dorment vos secrets.