‹ Tablettes napolitainesChapitre 15 sur 37 · L'AQUA TOFANA · texte numérisé non relu

L'AQUA TOFANA

11 est nu peuple obccur, imbëcille , Tolage, AaMiear intm»éèe$ raperstitioBa , Vaincu pur ms voisins , nunpunt duos l'esdavafB , Kt l'étemel appris dw antras nalions.

Vqx.taias.

VovLEz-voiTs UD mojeu aussi simple qu'in^ faillible de connaatre quel est dans le monde entier le peuple le plus dévot , le plus affamé de miracles? cherchez le peuple qui excelle à distiller les plus funestes poisons , qui assassine avec le plus de préméditation et de sangfroid, qui croupit dans la plus profonde ignorance, dans la plus lâche oisiveté , qui a subi le plus de jougs , qui dort le mieux dan& les fers.

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Celte esquisse, direz-vous, ressemblé trait pour trait aux juifs d'autrefois et aux Napolitains d'aujourdliui. Voilà aussi les peuplades les plus dévotes des temps anciens et modernes, et parmi lesquelles abondent les plus effrontés thaumaturges. S'il reprenait fantaisie actuellement à quelque dieu de revêtir la forme humaine , comme cela se voit dans la mythologie et ailleurs , ne craignez pas qu'il se hasarde à opérer sa métamorphose chez une nation éclairée, en Angleterre, par exemple : non, ce dieu descendra droit à Naples, oh il trouvera bétes et gens tout prêts à le recevoir.

Représentez-vous une statue tenant d'une main la fiole miraculeuse du sang de S*-Janvier, de l'autre main une bouteille du terrible poison appelé aqua tqfana^ vous aurez la figure allégorique du peuple napolitain.

'Vaqua tofana est un poison dont la renommée homicide éclipse celle de tous les poisons de l'antiquité* La fameuse Locuste ne se croirait pas digne de dénouer les cor-

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dont des souliers au Napolitain inventeur de ce terrible breuvage , perfectionné par ses oompatriotes. NuUe antidote ne peut ni en prévenir, ni en arrêter les effets : un médecin de Naples m'a assuré que la base des ingrédiens de cet arcanum infernal se compose d'opium et de mouches cantharides. JJaqua iofana est claire et sans goût, comme de l'eau de roche; elle achemine lentement sa victime vers une telle dissolution que les membres se séparent du corps et tombent.

Ganganetti, empoisonné (on sait par qui) dans des figues , ses fruits de prédilection , infectées A*aqua tofanay Ganganelli eut une agonie de six mois, et au moment oh son convoi funèbre passait sur le pont S^Ange, une jambe se détacha de scm cadavre, pendit hors du Ht de parade, et serait tombée à terre si un prêtre ne l'avait soutenue.

Ou^re l'avantage de posséder exclusivement le secret de cet étrange poison, Naples

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est encore la seule ville de l'Europe qui soit sanctifiée au moins deux fois Tan par un miracle : c'est la liquéfaction du sang de 5*-Janvier. Notre archevêque de Rheims avec sa sainte-ampoule, qui fait aussi beaucoup d'honneur à la France , doit céder le pas à l'archevêque vésuvien : celuind tient en sa main une bouteille pleine d'une substance rouge coagulée; il l'approche discrètement d'un réchaud caché près de l'autel, en priant le bon S^ Janvier de liquéfier son sang ; ô prodige ! la liqueur devient fluide, c'est la preuve manifeste des bonnes intentions du patron de la ville. Toutes les rues retentissent de ces mots : le miracle est opéré ^ on l'annonce au son des cloches , au bruit du canon ; on Î9ûX porter à l'instant cette excellente nouvelle au roi; est-il absent, on lui dépêche un courrier. La populace de Naples, la plus déguenillée du globe , crie : vis^e S^-Janvierl vwe le roi! elle rugit d'allégresse et court au cabaret pêle4nêle avec toute la cléricature%

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Cependant quelques individus , après avoir bu dévotement à la prochaine liquéfaction du sang miraculeux , se retirent à Fécart et prient aussi SManvier de bénir leur petite fiole éCaqua tofanay {Préparée soit pour un époux qui tient à la vie comncie à toutes ses vieilles habitudes , obstination que sa tendre moitié veut com'ger, soit pour quelque prélat dont les bas violets et la mitre sont convoités par son grand vicaire*

L'assassinat avec le poison ou le stilet est une profession à Naples comme celle de courtier de Vénus. Ni l'une ni Tauti'e ne s'avouent hautement , mais toutes les deux sont protégées par le bandeau de Thémis. Les diens savent se mettre en rapport avec cette espèce d'hommes d'affaires : on sait que dans cette ruelle demeurent la plus subtile empoisonneuse, le joueur de poignard le plus expéditif. On s'abouche , on donne un à-compte sur le prix convenu; la somme s'élève à proportion de l'importance du personnage.

Le sang d*UQ noble «e paie beaucoup plus dher que le saug d'un roturier* Le marché eoudu, rasaaasin de profession met la main sur Févangile et jure de remplir son engagement. Rien ne aauTera la Tictime, le crime tîait sa parole ; <pie dis*je ! il s'en fait un point d'honneur, un point de conscience !

Deux gentilshommes napolitains, n'ayant pas assez de courage pour se mesurer l'épée à la main , résolurent de s'entr'assassiner et payèrent à œt effet un meurtrier fort accrédité. Chacun d'eux lui indiqua la livrée de son ennemi. Le premier gentilhomme expédié, l'assassin marche au: second, if. Quoi ! dit celui - ci , suis«je déjà vengé ? -— Oui , répond l'autre ; mais j'ai accepté de votre ennenû une commisâon semblable contre vous. C'est un malentendu dont je suis sincèrement affligé : celui qui m'a payé votre mort est mort lui-même; il ne peut me reprodier mon manque de foi, je le sais; mais j'ai reçu son argent , j'ai juré sur l'évangile et par le sang

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jde S^^Janyier de vous assassiner : Mettev^vouB à ma place f il faut que je dega^ mon serment* n II dit et kii perce le cœur.

Tu frémis , cher lecteur, tu détournes les yeux avec horreur de ce tigre à face humaine. Ah ! fais remonter plus haut ton in dignaticm : c'est le gouvernement sur lequd doit peser la terrible responsabilité de ces crimes. Le misérable qui essuie avec tranquiUité son poignard tout fiimant d'un double homicide, avait peut-être reçu de la nature les germes de toutes les vertus. L'éducation, les kis, la religion se sont donné la main pour fausser son jugement, égarer son esprit , pétrifier son coeur.

Où va maintenant ce ihitricide? à cou* fesse , où il reçoit son absolution en donnant pour les besoins de régMse la centième partie de l'argent de ses meurtres ; donc il y a dans son métier cent pour cent à gagner. Voilà eomme il raisonne, vdlà comme il doit raisonner d'après les idées superstitieuses qfua

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kd ont été inoculées dès son enfance, et qu'entretient l'infâme spéculation du clergé.

€e n'était pas ainsi qu'en agissaient les prêtres païens : G)nstantin^ meurtrier de sa femme et de son fils , leur demanda vainement de l'admettre à l'expiation ; ils le re* poussèrent. Furieux de ce refus , l'empereuv demanda le baptême , dont l'eau avait déjà la réputation d'enlever toutes taches de sang*

Peu de temps avant mon arrivée à Naples, un certain Grifaldi , exerçant d'une manière trop ouverte son métier d'assassin , fut enfin déféré aux tribunaux» Loin de repousser aucune charge , il se comphit à raconter à ses juges toute sa vie, qui était un tissu d'assassinats. Comme il rattachait aux quatrcrtemps l'époque d'un de ses plus grands .crimes , le président lui demanda s'il observait les jours de jeûne : le scélérat, piqué au vif d'un tel doute , s'écrie avec amertume : ô ciel ! me soupfonneriez-vous donc de n'être pas cathQ> lique?

DE SAIHT JANVIER lOI

Les empoisonneurs et les égorgeurs de Naples sont d*une ponctualité extrême à remplir tous les devoirs matériek de leur eroyance. Ne craignez pas qu'ils transgressent les commandemens de Féglise sur la messe , la communion , le carême , etc. ; c*est par toutes ces pratiques qu'ib établissent av.ec S*Janvier une balance de compte. Ils voient en ce saint le premier ministre du père étemel ; et, comme à Naples ^ de temps im* mémorial, le premier ministre règne de fait et le souverain de nom , ib supposent qu'il en est ainsi dans le ciel. Aussi ont-ils cinq espèces de sermens de valeur bien différente :

Par Dieu ! est le plus insignifiant de tous^ un jurement de pure forme, nullement obligatoire , comme celui d'un souverain absolu à une constitution libérale ;

Par St-Sébastien ! est de meilleur aloi ; il suppose une intention éventuelle ; il équivaut à l'engagement que prend un juge je

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«nite, no Sëguler de 162169 d'aooorcfer ses arrêts arec sa conscienoe , quand odle - ci &*aocorde avec son intérêt;

Par Si-Jean! a plus de Taleur; il a le ■lême poids qu'une promesis de fidélité fiéminine sous seings-privé;

Par Si'Pantmléon / -presnd un caractère sérieux 9 à demi-obBgatoîre ; on ne d<M le violer qu'avec beaucoup de mystère, conune le vosu de diasieté des prêtres ; . Par ie sang de St-Janvier ! pèse lui seul plus que les quatre autres ; il engage dHine manière presqu'absoiue. S* -Janvier est le saint le moins Êteétieux du calendrier; il n'entend pas qu'on plaisante avec son sang.

Les Napdlitains savent que les plus grands malheurs planât sur la tête de cdui qui vK)ie ce sermiçnt , ydàk pourquoi ils ne k prodiguent pas. Si donc un mardiand de vin atteste le sang de S^-Janvier que son vin est firanc et de bon crû , buvez hardiment, comme un Alexandre.

DB aAlRT JAVTIBB. loS

Et pourcjpioC left Napolitaii» tie seraient-^ik pa9 religieus^lB^nt fidèles à S^JaiiTier? Ne les protègent -il pas contre les ravages du Vésuve? Lorsqu'en 1794» ^ montagne boii«dissant sur ses bases fit écrouler dans ses cavités brûlantes une partie de son sommet qu'elle revomit soudain avec des tourbillons de flammes et des torrens de matières bitumi* neuses , de formidables tonnerres souterrains mêlés au craquement du globe , réveillèrent en sursaut les pâles Napditains : courir aux églises , promener dans les rues la tète de S^anvier, le visage tourné vers le Vésuve , eonjurer Jésus<!lhrist d'attendrir le Saint en leur faveur, ce fut poiu* les dtadins l'affaire d'un instant.

Bientôt une rivière de lave brûlante , enflée de mille ruisseaux de feu s'élançant du haut de la montagne , retombe en lai^ cataracte au fond des ab&nes, entraîne avec elle églises, couvent, maisons de campagne, dévaste une immense étendue de pays , dé-

LB SAMG t>B SAIHT JAHTIER.

truit de fond en comble la belle et riche TÎlle de Torre del Greco, poursuit son cours vers le rivage , se précipite furieuse dans la mer, oîi elle se durcit et forme un menaçant écueil. u Tu t'arrêteras là, » lui a dit S^anvier. Tombez donc à genoux , Napolitains !

criaient les prêtres, et rendez grâce au puissant protecteur du royaume* Et la foule de se prosterner en poussant des cris sauvages en rhonneur de son idole* Malheur à l'imprudent qui se permettrait la moindre irrévérence envers S^Janvier ; son corps serait dépecé à l'instant même par la multitude ; à Rome , au contraire , on peut plaisanter des cérémonies religieuses , et il est loisible à tout étranger, lorsque le viatique passe dans une rue , de ne pas ùàre plus attention au porte-Dieu qu'à un porte-mouchettes«

C'est donp à Naples qu'il faut venir pour voir jusqu'à quelle dégradation la .crédulité * dévote peut ravaler l'animal appelé homme.

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