‹ Tablettes napolitainesChapitre 20 sur 37 · LA FÊTE DES MORTS · texte numérisé non relu

LA FÊTE DES MORTS

En vérité, en Write, je vous le ài$ : avant que la troisième géiiiîration soit éteinte, le fils de l'homme viendra sur les nues, environné d'une grande gloiro et d'une grande majesté; les anges sonneront de 1» trompette et los morts se lèveront.

* Etamoixji selon S* .-Luc^

C'est pour ne pas être pris au dépourvu que les morts napolitains font une fois Fan l'exercice de la résurrection , comme les soldats font l'exercice à feu avant dé se présenter à l'ennemi. Quelque' bizarre que semble cet usage, il est réel; \e parle en témoin oculaire.

C'était hier Ta fête des morts à Nap1e&. A un signal on les exhume de petits carrés àt terre sablonneuse, formés dans l'inférieur des^ églises , s'élevant environ un pied au-dessu& du pavé de la nef et s'abaissant quatre pieda

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au-dessous ; des planches empêchent la terre de se répandre sur les allées ménagées pour les promeneurs entre ces carrés , appelés gzardinettiy petits jardins. J'entrai avec la foule dans «ne de ces églises : Quel spectacle ! Je vois immobile et debout une multitude de personnages drapés à Tantiqûe et avec élé~ gance. Ils étaient rangés le long des murs, et de loin ib paraissaient absorbés dans des méditations d'autant plus profondes , que le bruit et le mouvement étaient plus grands autour d'eux. J'approche, et dans les individu^ , qui avaient l'air si penseurs , je reconnais des cadavres habillés , dont la tête , les pieds et les mains étaient à découvert. Ceux-ci , ayant conservé tous leurs traits, n'étaient guèr*»

plus horribles qu'au jour de leur trépas.

Ceux-là n'avaient qu'une partie de leur visage, et leurs yeux, hors des orbites, semblaient poursuivre les vivans de regards menaçans : les chairs de presque 'tous étaient dans un état de complète dessiccation. On

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lisait au-^lessus d^euif leurs noms et la date de leur mort. Mon cœur se soulevait d'horreur et de dégoût ; il n'en était pas ainsi près de moi : la joie et le plaisir pétillaient sur toutes les physionomies, la foule se pressait autour des morts avec ^un bourdonnement de satisfaction pareil à celui des abeilles qui reviennent à leurs niches toutes chargées de butin. Les femmes, bien plus nombreuses que les hommes , couraient en se heurtant d'un bout de l'égtise à l'autre, pour retrouver leurs parens parmi les morts : reconnaissaientelles ou un fils ou un frère , elles faisaient sur rétat de son cadavre les exclamations les plus étranges et les observations les plus ridicules. A aucune d'elles il n'échappa une expression de sensibilité.

« Viens, Thérèse,. criait une tendre veuve à sa compagne, viens donc; regarde mon défunt consort , il a encore ses cheveux et ses dents ; il est vraiment beau. — Prenez gfiffde, lui dis- je; avec de telles paroles

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VOUS pouvez le faire ressusciter. » Elle ge tut k Tinstant, passa outre, et alla promener sur les autres morts la curieuse avidité de ses regards.

Tout le temps de cette exposition des pro« duits du trépas, les églises regorgent de curieux, et d^s sentinelles sont placées aux portes pour empêcher Iqs incon véniens d'une trop grande affluence. Enfin , quand la représentation est finie, on recouche dans les petits jardins les morts <pii , tous les ans , à pareil jour, sont obBgés de recommencer cette répétition du jugement dernier.

Que peut faire en faveur de la liberté une nation pour qui la vue d'hommes rongés des vers est un agréable spectacle, les progrès de la destruction de leurs cadavres un joyeux passe-temps, et qui senible redemander chaque année à ses amis, à ses parens la preuve matérielle de leur mort , comme si elle appréhendait leur retour à la vie?

Ce qui se passe dans les rues de Napks

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est en harmonie avec ce qui a lieu dans les églises. Les confiseurs font assaut avec les épiciers, pour garnir leurs boutiques de toutes les parties du squelette humain , imitées en sucre, de manière à prendre la copie pour Foriginal. On voit dans la rue de Tolède une multitude d'enfans, les uns armés de têtes de morts, les autres de tibias , d'os pubis , qu'ils sucent avec avidité ; le jour des morts est pour eux , sous te rapport des bonbons et de la gaité, notre premier jour de Tan.

Je remarquai un marmot de cinq h six ans , frais , vermeil et digne , par la beauté de ses traits , de figurer dans un tableau de Raphaël ; il tenait en permanence à sa bouche une tète de mort , en sucre , aussi grosse que la sienne. Le contraste de ces deux têtes présentait le coup d'œil le plus extraordinaire ; il ne se doutait guère , le petit gourmand, que la mort userait avec lui de représaiUes. Ce peuple napolitain révèle Tig-

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nominie de ses pensées jusque dans les c^jets de la sensualité et de la friandise* C'est jouer de malheur.

n y a un cimetière hors de la ville pour la dernière populace. On creuse autant de fosses qu'il y a de jours dans Tannée* Chaque trou reçoit tous les morts de la journée* Les autres habitans de Naples sont inhumés dans les giardinetti de Téglise de la confrérie oiï ib sont enrôlés* Ces églises jouissent de plusieiu's privilèges : ici , en montant à clochepied un escalier béni , on gagne une indulgence à chaque marche ; là , il faut monter à genoux , ailleurs à quatre pattes*

C'est pourtant ce même peuple qui vient de se mettre sur la même ligne constitutionnelle que les Espagnok, pour conquérir son indépendance* Mais il faut avouer qu'il est étonné, j'allais dire confus de son entreprise ; s'il l'osait , il demai^derait pardon à son maître de la liberté grande**** Il ressemble au lièvre qui , jetant la terreur parmi les grenouilles ,

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s*ëcrie : je suis donc un foudre de guerre ; mais il est à craindre que les grenouilles, réfléchissant. sur le naturel du lièvre, ne se liguent avec les crapauds , pour mettre en fuite le foudre de guerre. Il est inutile que )e parle des confréries de Naples, la France a l'avantage d'en posséder : on sait que chaque membre de ces sublimes institutions est couvert , de la tête jusqu'aux talons , d'un grand' sac avec deux trous seulement pour les yeux; chaque confrérie a sa couleur, ce qui présente un agréable coup d'œil , lorsque plusieurs sont en procession. On voit souvent des Napolitains vêtus de sacs suivre le convoi de leurs épouses, ce qui les dispense de composer leurs visages et de prendre un air afiSigé.

(( Est-il rien qui puisse motiver de semblables mascarades, disais-je un. jour à un prêtre. Eh quoi! la religion de Rome enseigne que les hommes sont faits à l'image de Dieu, et ils croient être costumés reli

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gietisement, en cachant leur visage; si la milice des déyots, it l'exemple des sc^ats, juge utile à sa politique d'adopter dbs uni>» foimes, A me semble qu'elle pourrait en choisir qui fussent moins hideux : ne peut-on plaire à Dieu sans faire peur aux enfans, et sans exposer les fenHnes grosses à marquer leurs fruits de signes étranges? — Vous ne devinez, pas^ me répondit l'homme sacerdotal , le véritable but des confréries ; elle^ sont instituées pour donner aux personnes modestes la faculté de faire le bien incognito. » Jusqu'à présent j*avais cru qu'il ne fallait se cacher que pour faire le mal , parce qu'au moins on épargnait la contagion de l'exemple, j'aperçois que j/e «ne suis trompé. De cette manière , rien n'est ce qu'il parait être. Un avare est peut-être un homme qui- cache la libéralité; un sot, un homme d'esprit déguise*. Vivent les confréries!

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