FUNÉRAILLES
On gémit; on le mel sur le Ht funéraire :
On élend aur<>d«Mtu m» habits précieux , ^ De[)ouiUe si connue et si chère à leurs yeux.
D'autres, le regard norac, et l'âne dësolée , Triste et lugubre emploi , portent le Mausolée , Suirant l'usage antique; et , tremblant d'approcher. En détournant les yeux allument le b&eher.
L'enceos, -l'huile, les mets, les offrandes pieufips Que jettent dans le feu leurs mains i*eligieuses , Brûlent avec le corps : des parfums onclueux. Arrosent ^es débris qu'épargnèrent les feux.
• \a douleur les confie à l'urne sépulcrale ;
Le rameau de la pais, répand l'onde lustrale.
DBI.IX.1.B.
J'ai beaucoup étudié à Naples tous les détails relatifs aux fuuérailles , persuadé que je suis qu'on apprend à apprécier les vivans par leurs procédés envers les morts.
Les Égyptiens , les Grecs , les Romains , chez ksqueb la civilisation fut poussée au plus haut degré de perfection , prodiguaient , à leurs parens et amis déoedés , les soins les plus tou-
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chans. Le divin Pythagore, par son ingénieuse métempsycose , ajoute encore à la religion des tombeaux. Les sauvages américains, pleins d'exaltation dans leurs sentimens soit de haine , soit d*amitié , font des choses ' incroyables pour témoigner leur tendresse à leurs morts : ainsi le culte qu'on rend à ceux qui ont cessé d'exister, a sa source dans la natw^e ; l'homme civilisé et l'homme sauvage protestent contre l'anéantissement. Ce besoin instinctif d'une vie future , lequel se fait si puissamment sentir dans tous les climats, doit donner à penser même aux matérialistes.
A Naples, presque toutes les personnes jouissant d'une honnête médiocrité sont , k leur mort, portés comme en triomphe, visage découvert , dans un cercueil doré , au lieu de leur sépulture : ce cercueil est élevé sur un palanquin orné d'un grand tapis de velours rouge brodé d'or qui retombe presque jusqu'à terre , de manièi^e à dérober aux re-
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gards les porteurs , dont on n*aperçoit que les pieds. Combien d'accidens ne doivent pas arriver à ces convois , dans une ville où Timmense quantité de voitures encombrent les rues !
Hier, a5 janvier, ce joui: ne sortira jamais de mon souvenir , la rue de Cbiaja me parut comme illuminée par des torcbes enflammées immobiles. J'avance avec peine à travers la foule des piétons et des équipages, et j'aperçois un convoi funèbre, du genre de ceux que je viens de décrire , lequel , engagé au milieu des brancards et des roues de voitures, ne pouvait ni avancer ni reculer. Les porteurs , en faisant de grands efforts pour sortir de cet embarras, glissent, trébuchent, et impriment au cercueil un mouvement pareil au roulis d'un navire jouet d'une mer orageuse : d'élégantes napolitaines poussent un cri d'effroi en voyant une jeune femme morte, balancée au niveau de leurs tétcs, et les menaçant à tout moment de tomber dans
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leur calèche. La défunte sortit plusieurs fais aux trois quarts de sa châsse, et je suisencoi'e à m'expliquer comment elle n'en lut pas précipitée. Le convoi réussit enfin à se dégager ; je me mêle parmi le cortège. Après une marche assez longue , le convoi s^arrête à la porte d'une église ; je m'attendais à yoir l'escorte sacerdotale entonner ses lugubres diants.
Mais , à ma grande surprise , tous les préti*es tournent impoliment le dos à la défunte , et s'en vont; ils n'étaient payés que jusque là. Alors d'autres a^oque- morts débarrassent les porteurs de leur fardeau ; ils déposent le cercueil à l'entrée de l'église , puis ils s'en vont aussi comme les prêtres. Deux espèces de porte-faix s'emparent à leur tour de la châsse, l'enlèvent et la transportent vers le chœur de l'église ; là ils soulèvent une grande trappe et découvrent un long escalier. L'un d'eux sort la morte de son cercueil, la saisit au milieu du corps , la charge comme un fardeau quelconque sur ses épaules, et si vivement, que les
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cheveux de La défunte , déi*oulés, en boucles blondes, le long du dos du porteur, atteignent jusqu'à ses jarrets et sont agités par l'air qui 8*échappe en sifflant des caveaux souterrains.
Je m'approche alors de l'escalier, pour descendre à la suite du porteur.— «t Quel motif. • . » monsieur? me dit un prêtre qui tenait un flambeau à la main. — Monsieur , je suis l'ami de la défunte. Je disais vrai sans m'en douter, car je n'avais pas encore considéré les traits de celle qu'on portait au tombeau. A ces mots, le prêtre fait un mouvement de "lête approbatif, et descend lui-même l'escalier, suivi de quelques domestiques de la morte, car tous ses amis, tous ses parens, étaient depuis long -temps retournés sur leurs pas.
A une profondeur' d'environ cinquante pieds, nous entrons dans une grande chambre voûtée, environnée de quarrés de terre sablonneuse , semblables à ceux dont j'ai déjà fait mention en décrivant là fête des moi'fs à
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Naplefl. Là on voryait ouverte uoe fossé; profonde seulement de deux pieds , parce qu'on y avait déjà déposé un cadavre.
On étend la morte sur le pavé , le prêtre se tient auprès d'elle son flambeau à la main , sans murmurer une seule prière ; il n'était pas payé pour prier. Je regarde alors pour la première fois le visage de la morte, et je reconnais, avec un frémissement inexprimable , la jeune femme de la grotte de Pausilippe : . elle n'avait pu survivre à la perte de son enfant, déjà couché dans la fosse où l'on allait mettre sa mère. Ce spectacle jeta un tel désordre dans mon âme, qbe mes facultés intellectuelles furent tout à coup frappées de paralysie ; j'étais morne et immobile comme le cadavre étendu à mes pieds. Et, chose étrange ! le visage de, k malheureuse mère non^eulement n'était pas altéré , mais il avait plus d'animation qu'à la grotte de Pausilippe; on eût dit que cette infortunée avait souri à la mort, qui allait la réunir à son enfant.
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Il y a dans la sensibilité maternelle des mystères ineffables que jamais aucun *homme ne pourra pénétrer ! elle était belle de grâœ, de jeunesse et d*amour. Pendant que je la contemple avec une douloureuse volupté, deux vieilles femmes, que je prends pour des
sei*vantes, se penchent vers elle avec empressement : est-ce l'élan de la tendresse qui les précipite aux pieds de leur maiti^esse?
mais les voilà qui la dépouillent avec une sorte de brutalité ; je m'en indigne , je regarde le prêtre, qu} , lisant ma pensée dans mes yeux , me dit : u II est d'usage que ces femmes en agissent ainsi ; elles font profession de pleurer aux funérailles , et les dépouilles des morts sont les revenant-bons de leur métier. >» A peine, a-t-il proféré ce peu de paroles , que déjà nos pleureuses ont enlevé à la morte tous ses vêtemens; et, pour lui ôter jusqu'à ses gants, elles tirent ses bras aveô rudesse , pour desjoindre ses mains serrées par le trépas ; bientôt elles la rédui-
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sent à sa seule chemise, et ces spoliatrices semblaient lui envier encore ce dernier vêtement, indispensable à la pudeur.
J'entends alors à mes côtés les sanglots d'une espèce de Lazzarord; il s'essuyait les yeux avec un çiouchoir de baptiste ; c'était le mien qu'il venait de me voler.
Le fossoyeur, impatient de terminer ses fonctions , saisit alors brusquement la défunte par les aisselles ; il fait un faux pas , le corps lui échappe, la tête retombe sur le pavé et fait retentir les voûtqs souterraines d'un bruit sourd et prolongé , par l'écho de la tombe. Soudain l'infernal jardinier ressaisit sa proie , la jette dans la fosse , et la première pelletée de terre outrage et couvre un front à la fois n(Me et gracieux , sur lequel se peignait encore l'amour maternel. Je détourne la vue de cet horrible spectacle , j'erre à l'aventure dans d'autres salles adjacentes, et j'aperçois dans la pièce la plus reculée une grande quantité de cadavres
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presqu'entiers, amoncelés jusqi^'au plafond.
On les avait retirés des fosses pour faire place. à d'autres. Je ne crois pas que rien de plus hideux et de plus dégoûtant puisse s'offrir aux regards humains.
Ainsi à Naples on fait aux morts des funérailles, non pour les honorer , mais pour honorer les yivans , et en donner un spectacle au peuple. Dès que le trépassé n'est plus exposé aux yeux du puhlic , il est traité aussi mal qu'un chien que l'on jette à la voirie.
Les Napolitains sacrifient tout aux apparences ; ceux qui ne sont pas riches veulent le paraître ; ils ont de bons équipages et de mauvais dîners , des maisons belles à l'extérieur, mais salesàl'intériem' et mal meublées. Ils promènent en grande pompe , à travers la ville, leurs parens décédés ; les rues resplendissent de l'éclat des cierges et d'un lit de parade, et ils refusent un linceul et une bière à ces mêmes parens, lorsqu'ils sont en
télé à tête avec le fossoyeur : cela doit -il étonner d'un peuple qui a eu l'habileté de passer par dessus la civilisation pour aniver i sa décadence, et qui possède le secret de se corrompra avant de s'instruire.
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