DANS LA GRANDE GRÈCE
Reverere glorîam veterem, et banc ipsan Mnecttttem quge in homine venerabili» , m urbibus tacra est; sit apud le boDor anti— qitilalis, sil ingenlibiis faclis, ait fabulis 4uo4i:e. Plxmb.
Pour me mettre en route , )*atleDdais avec impatience ma compagne de voyage dont le visage tendre et mélancolique ouvre Famé aux voluptueuses méditations et jette une pudique clarté sur les charmes de la nature t j'attendais la pleine lune. Enfin elle leva dans tout le calme de sa majesté son front pâle que rougissait la turbulente flamme du Vésuve : tous mes préparatifs étaient faits : le président du parlement de Naples, M. le chevalier Galdi , aussi distingué par la noblesse de son caractère , que par la variété
ï8a FSSTUM.
de ses cûnnaissances, m'avait donné une lettre d*iotroduction auprès de son ami M. Beleili.
habitant une maison de campagne à quelques milles de Pestum ; j*avais mis cette lettre dans mon porte-feuiUe en la regardant du même œil qu'un iconoclaste ou un protestant regarde une image de la vierge : — Partons , dis^je à un anglais , grand amateur des beaux-arts et de ses aises , partons pour la Grande Grèce ; allons passer quelques jours à considérer les seuls monumens grecs existant en Italie I — Y pensez- vous, me répondit-il, ne savez- vous pas qu'on ne trouve à Pestum aucune habitation qui puisse nous offrir les ressources nécessaires à des voyageurs. Point de lit ! — Nous dormirons enveloppés de nos manteaux, dans le grand temple de Neptune. — PoÎDt de souper ! — Nous mangerons du pain noir dans le temple de Cérès. — A ces mots , je le pousse dans la voiture, et nous voilà partis. Est-il bien certain que nous soyons à ia fin de novembre ? Comme le temps est magni-
PB8TVM. 283
fique! quelle chaleur vivifiante, répandue dans Tatmosphère , nous pénètre tout entiers du plaisir de Texistence ! Il senoible que le soleil se plaise à caresser de ses plus doux rayons Tautomne expirante ! Tous nos discours étaient des exclamations. Nos yeux ne pouvaient suffire à admirer les beautés répandues par une main prodigue sur cette terre de pi'édilection. Jamais spectacle plus imposant et plus gracieux ! à notre droite la mer comme enveloppée d'une gaze lumineuse scintillait agitée d'une brise légère : à notre gauche , le Vésuve nous découvrait l'extrémité conique de son front qui ne se dévoile entièrement que dans les jours où Tair est pur comme la rosée dans le calice des fleurs. Cette montagne majestueuse exhalant paisiblement dans le calme des cieux une colonne enflammée pâlissante devant l'éclat du soleil, figurait à ma pensée un autel élevé par la nature à son créateur, et brûlant en son honneur un éternel encens.
a84 PB8TUM.
En arrivant à Portici et à Résina qui n'en est quelapi*olongation,on voit avec surprise que ces prétendus villages, par leur étendue, la beauté des maisons , la magnificence des palais, peuvent être considérés comme le Versailles du Royaume de Naples : la situation de Résina sur le golfe offre la perspective la plus enchantée.
Des jardins appartenant au roi et k des pai*ticuliers, décorés de belles statues et peuplés d*ai*bres verts, produisaient une illusion printanière : déjà nous voyions derrière nous Torre-del -Gréco, jolie ville ensevelie en 1^94 9 ^^^ les' laves volcaniques et exhumée par seshabitans, Torre-della-Nunziata et Pompei ; nous avions parcouru un espace de plus de douze milles, et le gigantesque Vésuve paraissait toujours nous toucher, et souffler ses torrens de flammes sur nos têtes , tandis qu'à nos pieds étaient répandus, çà et là, des blocs informes de lave , véritables échantillons du chaos. En avançant, on commence à
PB8TUM. aS5
se débarrasser de la multitude de maisons qui , groupées en villages , ou déployées en lignes, bordent le chemin de longs murs, et vous font respirer, malgré vos désirs, un air citadin; enfin , la route devient plus agreste ; les regards sont , pour ainsi dire j rafraîchis par l'aspect de la campagne couverte de cotoniers qui en forment le principal revenu ; de citronniers , d*orangers grands comme des chênes ,tout chargés de fleurs et de fruits dont uue partie est mûre, Tautre va mûrir, et l'autre est encore verte.
Sur la route s'étend un double rideau de hauts peupliers que des vignes enlacent de mille manières , en serpentant autour 'le leurs troncs 'et en balançant à leurs rameaux les plus élevés des raisins qui font dire souvent aux voyageurs, ils sont trop verts I Parmi cette multitude variée d'arbres qui ont le privilège d'une éternelle jeunesse , quelques-uns, asservis à la commune loi, laissaient tomber à nos pieds leurs feuilles jau-
a86 PB8TUH.
nissaDtes qui semblaient des missives de iluver pour nous signifier son approche; en nous moquant de sa vaine menace , nous laissions errer nos regards sur les frais tableaux de la campagne. Pourquoi faut-il que Tair mélancolique, la physionomie sombre des paysans fassent un triste contraste diset. l'aspect si riant , si libéral de la terre et du del? Il y a de Tingratitude dans leurs procédés envers la nature : est-il donc de Tessence humaine , de se fatiguer de son bienêtre? ou se persuade-t-elle que les élémens ne sauraient lui prodiguer assez de bienfaits? Assis sur la croupe de leurs ânes , ces hommes chantent des airs monotones sur deux notes, à la manière des nègres; cette musique est sauvage.
Ici le laboureur n*est pas péniblement courbé sur la charrue, il n'inonde pas la terre de ses sueurs; la main posée légèrement sur vn simulacre d'instrument aratoire, il se promène dans ses guérefs qui, pour
PBSTUM. 387
produire , ne demandent qu'à être effleurés.
Nous vîmes, à trois milles de Pompéi , deux femmes labourer un diamp , d'une manière qui sw^prendra les élégantes Parisiennes ; l'une conduisait , l'autre traînait la charrue ; je riais de ce singulier attelage , quand un autre , plus bizarre encore , frappa mes regards. Un homme , dans la force de l'âge , dirigeait un soc auquel était attelée une vigoureuse jeune femme qui paraissait trèsessouflée. Le conducteur la stimulait, sans parmtre s'apercevoir de sa fatigue. Je fus choqué de ce despotisme en action ; je m'approchai du laboureur, pour l'engager à mettre , sinon de la galanterie , du moins plus d'humanité dans sa conduite. Le discourtois Triptolème crut que je lui parlais hébreu, tant il lui semblait naturel de traiter ainsi cette pauvre femme; je compris alors qu'il en était le mari.
Après avoir passé la ville de Nocera ( appelée Nocera di Pagani^ parce que l'empe-
a88 PBSTUBE.
reur Frédéric 11, roi de Naples, y avait établi une colonie de Sarrasins vaincus par lui en Sicile), la courbure des montagnes au pied desquelles circulait le chemin , nous déroba la vue du Vésuve ; à mesure que nous avancions , le paysage se diversifiait : les Apennins se découpaient dans Tazur du ciel , en profils bizarres et pittoresques ; une infinité dliabitations champêtres étaient disséminées çà et là , et des tours fort élevées et en grand nombre , alignées sur les collines , ressemblaient aux jeux de quilles des Titans. On construit ces tours pour faire la chasse aux pigeons sauvages qui , au mois de septembre , viennent en peuplades innombrables visiter ces campagnes ; des filets immenses sont tendas et attachés à ces tours , de manière à faire h bascule. >
Les chasseurs se servent d*un singulier appât pour attirer leur proie dans le piège.
Ils jettent en Tair des pierres blanchies avec de la chaux, dont les pigeons suivent la direc>
tîon jusqu'à ce qu'ils soient arrivés près des filets qui les enveloppent. Prennent-ils ces pierres pour quelques-uns d*entre eux , ou pour d'autres oiseaux? c'est ce qu'on n'a pas su me dire : quoiqu'il en soit, ils ressemblent, sous ce rapport , aux pauvres humains qui sont la dupe de ruses tout aussi grossières , . surtout quand elles sont religieuses.
En arrivant à la ville de Cai^ay on nous fit remarquer les restes de que 1 ques fortifica tiens construites par le consul Metellus , lorsqu'il y vint asseoir son camp.
Ce lieu , honoré par la présence d'un des plus grands capitaines et des plus hommes de bien de la république romaine, me pénétra d'une sorte de respect , et j'interrogeais mon ingrate mémoire sur la vie de ce héros, quand un voyageur appela mon attention sur un couvent qui récèle un immense dépôt historique; ce sont les archives des Lombards, relatives à leur séjour en ItaUe.
La ville de Gava a une population d'en-
'viroD YÎogt mille individus; elle est située sur une élévation d'où Ton d^ouvre la multitude des villages qui Tentourent , et dont le nombre égale celui des jours de raonée.
Le soleil nous avait dit un adieu momentané 9 mais, ayant dépassé la chaîne des montagnes qui nous l'avaient dérobé , nous retrouvâmes son disque radieux près de se coucher dans le golfe de Saleme. Cette antique capitale Aes Pisentins s'étend avec grâce , et se courbe en arc sur la rive de la mer t^rrhénienne. De la cime des Apennins , nous ne pouvions nous lasser de contempler la perspective d'optique que présente cette ville et les environs ; pour prolonger notre plaisir 9 nous y descendîmes avec lenteur, par une pente insensible. A peine arrivés , nous allâmes à la cathédrale voir des diefsd 'œuvre d'architecture que la sotte piété d'un riche particulier de Salerne a ravis aux ruines de Pestum. Ces belles colonnes grecques qui ont supporte peut-être le sanctuaire
PESTUH. agi
du temple de Vénus, semblent tout étonnées d'être transplantées dans Féglise de saint Matteo. Un immense bassin formé d'un seul bloc de granit , et qtd servait de réservoir aux eaux que de superbes aqueducs conduisaient à Pestum , orne la cour de cette église ; s'il avait pu entrer dans Tintérieur, on en aurait fait un bénitier. L'antique tête de Méduse ,' sculptée au centre du bassin , a l'air de menacer les têtes modernes de sainte Suzanne et de sainte Magdelaine : je sortii^ tout scandalisé de ce mélange adultère d'objets chrétiens et payens ; je hâtai mes pas vers notre souper, l'indignation ajouta à mon appétit ; bientôt un profond sommeil calma mes sens; je me levai avec le soleil, et après un léger déjeûner nous nous remîmes en route.
En quittant Salerne , pour se diriger vers Ébolî, petite ville qui en est distante de i6 milles , rhorison a une nouvelle face ; ce ne sont plus de gigantesques montagnes escala-
293 PBSTUM.
dant les deux, hérissées de rochers noirâtres, bizarrement amoncelés ; mais de petites collines de formes régtdières, et délicates comme le sein d'une jeune vierge; elles sont couvertes d'oliviers dont la verdure pâlissante donne à la nature une physionomie plus douce, plus mélancolique et plus recueillie.
Au-dessus de ces arbustes s'élevait avec grâce et légèreté un beau palmier. Le vent balançait mollement sa tige aérienne et faisait résonner les longues flèches de ses rameaux ; vainement je cherchai des yeux son amante; est- il condamné au célibat , ou , à de grandes distances , sa compagne lui envoie-t-elle par les zéphirs ses parfums amoureux? Toutefois dans le règne des végétaux , l'isolement n'est pas triste comme dans le règne animal ; un bel arbre seul , sur les bords d'im abime , ou sur le penchant d'une cataracte , a quelcpie chose de solennel et de religieux ; l'imagination s'en empare. Telle au milieu du tumulte et des dangers de la vie, une pensée consolatrice s'élance vers les cieux.
Mais déjà nous sommes près d*£boIi , jolie ville assise , d'une manière pittoresque , aux pieds des Apennins. En la laissant à notre gauche, nous prenons un nouveau chemin qui tourne vers le sud , et après avoir côtoyé un champ rempli d'orangers , nous entrons dans une foret de vieux chênes immenses, mais d'une verte et vigoureuse vieillesse.
Quel est ce château colossal que j'aperçois au loin , et qui couvre tant d'arpens ? Est-ce la demeure de quelque Gargantua , de quelque Ogre d'une stature démesurée? — C'est un château royal : me répondit le cocher. — Allons, tout va bien; jamais ici les rois, les saints et les moines ne seront exposés aux injures de l'air. La terre est surchargée de palais royaux , d^égUses et de couvens ; il est bien consolant pour les peuples de penser que leurs pasteurs savent ou mettre à couvert leurs toisons ! ! J Heureusement le murmure d'une masse d'eau courante vient mettre fin à mes
394 PBSTUV.
intempestives réflexions. Nous apercevt>ii8 le
fleuve Silarus, si renommé dbez les historieDs de Tantiquité , pour opérer la pétrification des substances ligneuses. Je le saluai par œs Ters du Tasse, dans la Jérusalem coaquise :
Quindi iosiemé yenia la gente esperta Dal suol che abbonda di yermiglte rose , La ye (comme si narra) e rami e fronde Silaro impietra con mirabil onde.
Ce fleuve descend avec fracas des Apennins 9 où il cache sa source. Il s'avance ea conquérant au milieu de la forçt de Diane ; engloutit le tribut argenté de ses vassaux, le Tanager et le Galor ; dessine les limites de la Lucanie , baigne le temple de Junon Argienne , construit par Jason , et vient en amant fougueux se jeter au poi*t alburnien dans le sein des nymphes du golfe de Pestum. Parmi les arbres qui boi-dent les n'ves du Silarus , une multitude d^oiseaux qui se sont donné rendez*voiis dans ces beaux L'eux,
PESTUV. 395
font entendre leurs chants divers ; des colo> nies d'hirondelles ^ parties peut • être de la France et dont quelques-unes ont peut-être suspendu leurs nids à mon toit paternel, entrelacent de mille manières dans l'air, parmi les arbres , leur vol ennemi du repos,, ou effleurent du bout de Taile la surface des ondes.
Tandis que des buffles noirs paissent çà et là en promenant lentement et à regret leurs masses informes*; non loin , et plus immobile encore paraissait , insouciant de Tayenir, le Tircis de ces troupeaux ; sa vue seule serait capable de mettre en fuite les plus intrépides faiseurs d'idylles ; ce qui ne serait pas un grand mal. Sa tête dont les cheveux ressemblent à un buisson de ronces, est couverte d'un chapeau de la hauteur et de la forme d'un pain de sucre. Le reste de son corps jusqu'aux genoux, s'enveloppe d'une peau de bouc avec tous ses longs poils , et ses bas sont faits de la dépouille d'un mouton : au