‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 11 sur 45 · LES CENDRES · texte numérisé non relu

LES CENDRES

. : , . i Æquam menento rebus ih trdoU

Servare mcntcm, non sccus ac bonis,

Ab insolenti tempe ratam Lætitia , monture Délit.

* • Hokat.

Que ,1e sort inconstant te frappe ou te caresse. .

Conserve une àrae à l’abri <ln rcmord ,

A l’abri des accès d’une folle allégresse :

Dellus, c’est un conseil que te donne la mort.

Je tne rendis de très-bonne heure dans lachapelle du Saint-Père, pour être bien placé; mais le maestro di caméra m'avait prévenu, et je fus tout étonné d’entendre articuler mon nom par l’huissier , qui me dit qu’il avait ordre de me placer dans l’enceinte réservée aux prélats. Me voilà donc tne prélassant en attendhnt que la cérémonie commence. J’aurais eu le temps de faire un cours de patience , si le hasard ne m’avait placé auprès d’un homme dont la figure ne me parut pas européenne. Je lui adressai la parole en italien ; il me répondit qu’il savait trèspeu d’italien , et qu’il arrivait du Japon , sa patrie. Être placé auprès d’un Japonais , dans la chapelle du Pape , me parut une bonne fortune ; mais comment nous entendre ? 11 ne sait pas l’italien, je sais bien moins le japonais. Il faisait de son côté les mêmes réflexions ; mais tout-à-coup il ajoute qu’il sait le français ; je lui

Digitiaectts

prends la main avec vivacité , en lui disant : « Monsieur , nous sommes compatriotes , car le langage unit plus les hommes que le lieu . de leur naissance. » Prévenant alors ma curiosité , il m’apprend qu’un vieux jésuite , qui faisait partie des missions catholiques , si mal reçues au Japon , s’était réfugié dans sa famille , à laquelle il enseigna- le français avec tant de succès que cette langue devint héréditaire dans sa maison; que le vieux jésuite avait fait sa mère chrétienne à l’insçu de son père , et que celle-là avait inculqué ses principes à son fils ; qu’enfin il s’était rendu à Rome pour connaître cette religion dont il n’avait qu’upe idée confuse, la puiser à sa source , éclaircir ses doutes et faire usage de son entendement et de sa raison. — Voilà , lui dis-je tout bas , de bien mauvaises dispositions. Et comment n’avez-vous pas été . arrêté par ce proverbe : Qui voit Rome perd la foi. Je me disposais à le catéchiser , lorsque les cardinaux arrivèrent et prirent place dans l’enceinte qui leur est exclusivement réservée , y compris les hommes qui portent leurs queues. Le Pape paraît alors et s’assied sur son trône ; à 'ses côtés sont deux cardinaux pour l’assister ; le sénateur de Rome est placé debout , un. peu en arrière * et quelque. temps que dure la cérémonie, il reste toujours immobile et sur ses jambes. Autrefois les sénateurs avaient des chaises eurules : celui-ci n’a pas même un tabouret. Mon

Japonais était tout stupéfait , et à la vue des costumes bizarres des prélats , des cardinaux et des moiucs de toute espèce , à la vue des caudataires qui tantpt déployaient les queues des Eminences , et tantôt les tordaient comme des blanchisseuses tordent le linge , il me demanda si c’était encore le carnavaj. Les *• cardinaux défilent un à un et sortent de la chapelle ; bientôt ils reviennent vêtus en évêques , avec des mitres d’argent. Us se saluent entre ’v eux , se retournent , se Saluent encore , s’imposent les mains sur les épaules , s’inclinent devant le Saint-Père , ôtent leurs mitres , les remettent, puis ôtent leurs calottes, puis exécutent des évolutions religieuses plus compliquées que les évolutions militaires. Le Japonais m’interrogeant : — C’est ainsi, lui dis-je, que le haut clergé honore la divinité. — Je croyais qu’il fallait se recueillir , pour pénétrer son âme de reconnaissance envers le Créateur. — Oui , cela est bon pour la troupe menue ; mais l’aristocratie ecclésiastique a ses privilèges et en use. — Il me semble que l’attention qu’il faut avoir pour exécuter avCc ensemble et régularité tous ccsmouvemens physiques doit distraire le sentiment moral. — . Le sentiment moral n’a rien à faire ici. — Ah ! je comprends maintenant 1 : c’est le Pape qu’on adore ; et comme il ne peut entendre le langage intérieur du cœur , on lui paie un tribut de gestes en échange. Comme le Japonais disait

ces mois, des moiues noirs comme des corbeaux, d’autres blancs et noirs comme des pies , s’inclinent profondément et baisent le pied du souverain pontife ; et mon Japonais , triomphant comme OEdipe après avoir deviné l’énigme répète : « C’est le Pape qu’on adore 1 » L’office commence ; un concert de voix neutres se fait entendre. J’eus beaucoup de peine à expliquer au Japonais pourquoi ces sons étaient si flûtés. — 11 est impossible, me répond-il , qu’on fasse chanter les louanges du créateur des hommes par des individus qui ne sont plus hommes : ce ne peut donc être que le Pape qu’on adore. Alors les cardinaux viennent, avec des génuflexions réitérées , encenser à plusieurs reprises le Saiut- Pcre , qui reçoit cette fumée sans sourciller , avec des airs qui tranchent de la Divinité. L’insulaire asiatique me jette un coup d’œil énergique qui signifie : C’est le Pape qu’on adore. — Attendons la fin ; ne précipitez pas votre jugement. Mais voilà les cardinaux qui vont recevoir les cendres de la main du Pape ; écoutez co qu’il leur dit : Souvenez-vous que. vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.. -— C’est une leçon inutile, reprit m.on insulaire , puisque le Saint-Père les traite comme de la poussière , et imprime la poussière de ses pieds sur leurs fronts,. — Considérez maintenant ce cardinal qui à son tour frotte de poussière le front du Souverain Pontife, en lui adressant le

même memento: ditcz-vtms encore que c’est le Pape qu’on adore ? Le Japonais parut attéré d’étonnement; il garda quelque temps le silence. — J’aurais parié , dit-il enfin , que c’était le Pape qu’on adorait : je vois maintenant qu’on n’a rien adoré ; ce qui est peut-être encore pis. Eh quoi ! le Pape reconnaît qu’il est poussière , et il fait baiser la poussière de son pied formé de poussière ! C’est un mélange inconcevable d’orgueil et d’humilité, d’insulte et de dérision. — Vous raisonnez comme un Japonais.

C’est comme représentant de Dieu , qui l’a investi de Yalter ego , que le Pape se fait baiser la mule; il renvoie ces hommages à la divinité, et c’est comme homme qu’il reçoit les cendres. Y ctes-vous maintenant? — Je n’vsiiis pas du tout. D’abord je ne conçois pas que les hommes aient besoin de l’intermédiaire d’un homme pour s'humilier devant Dieu ; ensuite , en admettant cette diplomatie céleste qui a sur terre des ambassadeurs et des chargés d’affaires, il me paraît déraisonnable que , dans la même séance , et avec les mêmes habits , une Créature soit à la fois représentant de l’essobce di vineetde la poussière humaine. 11 me semble qu’il faudrait au moins changer de costume, comme , dans une comédie d’un devosgrandsphilosophes , appelé Molière , maître Jacques en change, pour être tantôt cuisinier et tantôt cocher. — Ces raisons peuvent être bonnes an Japon, mais elles n’ont

pas cours à Rome.—- Tant pis, car la raison est une monnaie universelle. Et que direz-vous pour justifier cette singulière musique que nous avons entendue? Pourquoi faire chanter des hymnes saints à des êtres ainsi mutilés ? Et pourquoi permettre une aussi exécrable opération? — 11 y a une loi qui le défend positivement. , — Comment le Pape reçoit-il dans sa chapelle ceux sur qui on a violé cette loi ? — Le Pape a ses raisons dont il ne doit compte qu’à Dieu. 11 a fait une loi , et si on ne l’exécute pas , elle n’en existe pas moins. Le Souverain Pontife est aimé de tous ses sujets , il ne désire que la justice et le bonheur de tous ; mais son ministre contrecarre souvent scs volontés. — Dans ce cas, reprit le Japonais , avec un sourire moqueur , il y a un remède tout simple : c’est que le ministre soit Pape , et le Pape ministre. — Pourquoi les cardinaux ont-ils choisi la couleur rouge pour s’en habiller de la tête aux pieds ? — C’est dans l’intention de se rappeler qu’ils doivent être toujours prêts à verser leur sang pour la religion romaine. — Si j’en jugeais par leurs actes , je pourrais donner, une autre interprétation à leur couleur , car je ne sache pas qu’ils aient jamais versé leur sang , mais bien celui des peuples : * témoin le cardinal Granvelle, qui fitégorger, par le glaive de la religion , plus de quarante mille Flamands , et le cardinal de Lorraine , et tant d’autres dont la liste Serait trop longue. Pour-

quoi le Pape porte -t-il un chapeau rouge dont , la forme est toute % semblable à celle des cha-

peaux des jésuites »? Est-ce pour dédommager cette société de n’avoir jamais fourni de Pape à l’Eglise , par l’espérance que cela viendra ? 11 paraît que Sa Sainteté à une grande affection « pour les jésuites. — 11 n’a pas tort : ce sont ses

troupes légères qui combattent à la manière des Scythes. — Comment se fait-il qu’un Pape infaillible rétablisse un ordre qu’un autre Pape infaillible a aboli ? — Tout cela s’explique ; mais je vous avertis en ami , si vous voulez revoir le Japon , d’être circonspect à Rome, et de ne pas tant vous inquiéter des/?o«r <7 Mot et des comméra*,’ l’arbre de la science porte des fruits indigestes.

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