BRIGANDS
De* Toleur»! Ehl voit-on d’antre* geo* don* le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s’approprier le bien d'autrui : c’est un sentiment général ; la minière seule est différente, les conquérons s’emparent des Etats de leurs voisins ; les personnes de qualité empruntent et ne' rendent point; les- banquiers, trésoriers, agens de change, commis, tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Fonr les gens de-justice, on n’ignore pas ?e qu’il* savent faire.
Lxsaœ, GU B lot.
Ne doit-il pas exister entre les peuples et Ceux qui les gouvernent un contrat synallagmatique eu vçrtu duquel les uns paient pour être protêt g es par les autres ? Le bon sens et la justice ré" pondent affirmativement ; mais comme tout sç perfectionne au delà des monts , le gouvernement pontifical trouve tout simple de lever de forts impôts sur le$ régnicoles , et de n’accorder aucune garantie ni aux’ fortunes ni aux personnes. Qu’on ouvre les Codes civil et criminel : on est frappé de la confusion , de l’abs tir dite , de l’impudeur, qui régnent dans ces œuvres d’iniquité législative. Le pouvoir judiciaire , dan» les entraves d’une perpétaellëjdépendance, s’en-r, { gloutit dans, le pouvoir exécutif , comme les ■
jlepves dans l’Occan : ce qui tend le gouverne-
ment juge absolu entre les parties , quand il n’est pas lui-même juge et partie. Les lois , les institutions les plus bizarres , sortent brusquement du cerveau du Pape par un mouvement spontané ( motu prùprio) , et sans autre élaboration , elles sont de suite exécutables. Sa Sainteté n’est pas vainement couronnée d’un triple dibdème. Le premier signifie : l’Etat, c'est moi; le second , la Religion , c’est moi; le troisième , la stiprématie sur tous les Etats , c’est moi.
Mais c’est peu pour les sujets du Saint-Père d’être dépouillés de tous leurs droits civils et politiques , et livrés à la merci de l’arbitraire le plus divin ; il faut'encore qu’ils soient dépouillés, rançonnés , égorgés par les brigands dont sont infestés les domaines dé l’Eglise. Les détails monstrueux que j’ai recueillis repousseront peut-être la croyance de ceux qui n’ont pas vu de leurs yeux cet excès de barbarie.
Le vrai peut quelquefois n’etre pas vraisemblable :
maxime applicable surtout aux énormes abus , aux vices du’gouverhéuiéût tliéocratique. Mais j’en appelle à tous les voyageurs qui arrivent du pays des indulgences ; tous déposeront de la vérité de mes assertions) : ils diront tous que le gouvernement , par sa conduite pusillanime et sa lâche Condescendance envers les assassins , par les absolutions , les récompenses , les pensions , les emplois dont il les gratifie , se
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rend, pour ainsi dire, leur complice. Que feraitil de plus s’il voulait les encourager ?
Ce serait une tâche interminable si j’entreprenais de compter tous Jes bandits qui , sous le pontificat de Pie vu , se sont rendus célèbres par les pillages et lés meurtres : je me contenterai de citer les actions mémorables de ceux dont l’histoire se lie à l’histoire moderne de la Jérusalem D’Europe.
Donnons d’abord une idée de ces brigands.
Ils ne ressemblent pas au vulgaire des voleurs : à Rome, tout prend un caractère grandiose. Ce n’est pas le besoin qui jette ces hommes extraordinaires dans la carrière du brigandage : c’est une vocation bien déterminée. Pour éprouver cette vocation, ils soumettent à - des épreuves sévères ceux qui aspirent à être agrégés à leur compagnie. Presque tous possèdent une maison , un petit champ , du bétail et une femme légitime; ils obéissent à un chef qui exerce sur eux la dictature : eux aussi sentent tous les avantages du pouvoir absolu.
Ils sont vêtus d’une manière uniforme : pantalon bleu ; gilet de même couleur, orné de deux rangs de boutons d’argent ; chemise ouverte, au col rabattu; chapeau de forme élevée, avec des cordons rouges et blancs ; brodequins bien adhérons ; large ceinture , fixée par des agrafes d’argent ; une giberne ; un baudrier , auquel pendent un cimeterre et une fourchette , une
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cuillère et un poignard. A leur cou est un ruban rouge qui soutient et laisse descendre sur leur poitrine un cœur d’argent contenant des reliques et offrant à l’extérieur l’image en relief de la Vierge et de l’enfant Jésus. Tel est le costume martial et religieux de Ces brigands qui , asservis à une discipline sévère, ne marchent que par bandes de trente , cinquante et cent hommes.
Affronter tous les périls , supporter toutes les privations, endurer toutes Ica fatigues , faire un exercice continuel , telle est leur vie. La rapi- ^ -dité de leur course méprise les distances : ils gravissent les monts les plus escarpés , y prennent leurs repas , et dorment sur la pointe des rochers , sans autre lit que leur manteau, sans autre abri que la voûte du ciel. Du haut de ces citadelles de la nature , ces hommes de proie s’élancent dans la plaine Sur leurs victimes , les emportent dans leurs repaires, et les massacrent , si elles ne peuvent payer une forte rançon. ,
Le chef appelé Diecinove , parce qü’il J ni manquait un orteil, est Un des bànffits qui , sous le règne de Pie vil , se sont signalés par les plus monstrueux excès. Ce tigre était encore plus altéré de sang que d’or; il torturait ses victimes long-temps avant de les tuer. Il fit souffrir d’épouvantables supplices à l’archiprêtre Bassiano, sous le simple prétexte que cet ecclésiastique avait mal parlé de lui ; il coupa les ma-
nielles à sa femme , pour se venger d’ané infidélité prétendue. Dans les envit-ons de Rome , il n’y avait pas d’endroit où il n’eût promené la terreur et le cannage. Ce monstre , dont la rage sanguinaire était plutôt fatiguée qu’assouvie , proposa un armistice au gouvernement pontifical , qui y consentit avec empressement.
Dès que lui et ses compagnons eurent reçu du Saint-Père leur grâce comme bandits , et leur absolution comme chrétiens , couverts du bouclier de l’impunité , ils se mirent à parcourir les campagnes désolées , humides encore du sang qu’ils avaient versé ; ils osaient se présenter aux pères et mères dont ils avaient égorgé les en-
fans , en leur demandant leur amitié ; ils s as-»
seyaient sans façon à leur table , pour prendre part au repas de famille j ils poussaient leur insolente cruauté jusqu’à étaler aux regards des pâles convives leurs couteaux homicides sur lesquels on voyait les traces du crime ; ils employaient ces instrumens de mort à couper le pain et les viandes. En se retirant , ils demandaient de l’argent en récompense des égards dont ils avaient usé envers la famille lorsqu’ils éxerçaient leur profession de voleurs : personne n’étaît assez hardi pour se refuser à cette sommation. De cette manière ils volaient sans courir le plus petit danger, et pour ainsi dire sous l’égide du gouvernement qui , bien informé de leur conduite , accordait tous les jours la même
amnistie et les mêmes privilèges aux autres bandes d’assassins.
La horde commandée par Corampono , après avoir rivalisé de cruautés avec celle de Dicciuove , avait obtenu les mêmes immunités.
Mais la troupe dont le quartier-général se tenait dans les environs de Sonnino répandait une épouvante plus terrible encore. Les chefs Masocco et Garbarone avaient déployé dans l’invention des crimes un infernal génie. Leurs noms seuls faisaient tressaillir de terreur le pays qui s’étend de Fondi jusqu’à Rome. Lors de mon arrivée dans cette ville, tout retentissait du bruit de leurs féroces exploits. Le gouvernement pontifical, qui, dans les cas urgens, ne prend que des demi-mesures et ne forme que des plans mal combinés , n’ayant pu réussir à capturer ces scélérats , ne rougit pas de traiter avec eux de puissance à puissance. Le cardinal secrétaire d’Etat leur fut député. Il eut , près de Terracine , une entrevue avec le chef Masocco et ses principaux lieutenans. Ceux-ci , après avoir mis en avant les prétentions les plus exagérées , voulurent bien se contenter dépensions et d’emplois lucratifs promis parle cardinal. Mais Garbaroûe , l’autre chef, ne trouvant pas ces conditions assez avantageuses, redoubla ses déprédations, et se livra à toute l’ipipétuosité de son naturel féroce. Nouvelles députations de la cour romaine , offres plus séduisantes pour l’engager
à accepter sa grâce et la rémission de tous ses crimes. Masocco , opposant une oreille sourde et orgueilleuse aux promesses du Saiht-Pcrc , reçut toutes ces avances avec dédain , n’y répondit que par de nouvelles fureurs , et en faisant pousser la population des campagnes de nouveaux cris de douleur et de détresse.
Enfin , le recteur du séminaire de Terracine , homme recommandable par ses vertus et sa piété, s’arme d’un grand crucifix, se met à la recherche de ces brigands , et , après avoir erré plusieurs jours dans les montagnes , il parvient jusqu’à eux. « Ayez pitié de vos concitoyens , « leur dit-il ; ne faites pa§ le mal pour le mal. « Que désirez-vous? Un pardon général ? des « pension^? des emplois lucratifs? Non seule- «ment le gouvernement vous accorde tout cela, « mais il s’engage encore à révoquer le décret « contre Sonniuo , à rebâtir vos maisons rasées « enTCrtu de ce décret, à mettre en liberté tous * vos compagnons faits prisonniers , et à leur « assurer, ainsi qu’à vous, une existence exempte « de tous besoins. » Son éloquence et surtout ses otb-es persuadent les bandits ; mais le bon missionnaire , noù content de ce premier succès , en ambitionne un plus grand encore : il prétend le» convertir; et,- pour en faire autant de saints larrons , il les conduit dans son collège , où étaient élevés les enfans des familles les plus riches des environs. D’abord les bandits se inon-
trent très-zélés pour tous les exercices pieux, le jeûne, la prière, etc. Lcurs’airs pénitcns attendrissaient le bon recteur, qui ne pouvait suffire à les confesser, à les communier. Jamais ' scélérats ne ressemblèrent plus à des hommes religieux : on eût dit , à les voir, qu’il n’y a qu’un pas du crime à la dévotion.
Mais la scène changea tout à coup. Parfaitement informés des détails relatifs aux ressources et à la fortune des familles dont les enfans vivaient avec eux, les voleurs les. enlevèrent tous dans une nuit et les transportèrent dans les montagnes. Le recteur était absent : qu’on juge de son douloureux étonnement en trouvant son * séminaire vide ! 11 s’aperçut , mais trop tard , qu’il avait introduites loups dans la bergerie.
La veille du joiir où cette catastrophe eut lieu * à Terracine, je m’arrêtai quelques heures dans cette ville. Arrivé à Velletri, je pris la diligence pour Rome. Je liai conversation avec un Romain , M. Fasani , âgé d’environ soixante ans , d’une figure ouverte et avenante. S’apercevant que je l’écoutais avec intérêt, il me traça d’abord l’esquisse rapide des quatre saisons de sa vie : • la dernière , disait-il , l’emportait sur les autres par les jouisstyaces vraies et profondes qu’elle lui faisait goûter. Alors il se complut dans la peinture de son bonhéur domestique.
Sa pensée revenait souvent sur son fils, âgé de douze ans , objet de ses plus tendres affcc- *
lions ,'ct qui était élevé dans le collège de Ter» racine.
Arrivés à Rome, nous logeâmes , M. Fasani et moi , dans la même auberge. Il entre le lendemain matin dans ma chambre, tout pâle, les yeux en pleurs , le visage décomposç. « Que le » cœur de l'homme est aveugle ! s’écria-t-il.
* Hier , j’étais dans l’abîme du malheur quand « je vous faisais le tableau de ma félicité. In-
* fortuné père! j’étais loin de soupçonner, en « vous parlant de mon fils , qu’il m’était enlevé « par une horde d’assassins ! » Je m’efforçai de lé consoler. « Il est impossible*, lui dis-je , que « le gouvernement qui a établi lui-même le sé- « miuaire de Terracine, où votre fils était élevé, « ne prenne pas toutes les mesures , ne fasse « pas tous les sacrifices pour le délivrer. — « Vous né connaissez pas Rome, me répondit- « il : nous ne sommes plus aü temps des Fran- « çais, les institutions protectrices pour les bons, « sévères et •coercitives pour les méchans , ont « disparu avec eux. » Comme il parlait , on lui apporte une lettre : il tressaille en reconnaissant l’écriture de son fils. — « Mon cher çère, ne « soyez pas inquiet : je me porte bien. Je suis « avec de braves gens qui sont pleins de soins « et d’attentions pour moi ; mais, si vous ne
* m’envoyez promptement deux mille écus , ils « me tueront. »
Des lettres de même nature , écrites sous la
dictée du poignard , étaient adressées aux. autres pères parleurs enfans. « II faut , dis-je à M. Fa- » saui , porter la lettre de votre fils an secrétaire
« d’Etat., et il s’empressera de vous donner
« — Les cardinaux ne donnent que des prières, « s’écria-t-il : ils n’ont pas trop d’argent pour «l’entretien de leurs maîtresses et de leurs
« Mon fils serait mis à mort avant que
« je parvinsse à faire lire sa lettre au secrétaire « d’Etat. C’est sur moi seul qu’il faut que je « compte. *
Sur-le-champ il s’empressa de réunir le plus d’argent qu’il put , l’envoya de suite aux brigands , avec promesse de compléter les mille écus qui lui étaient demandés.' Les autres pères suivirent cet exemple.
Les brigands avaient relâché successivement la plupart de leurs prisonniers. Il ne restait plus entre leurs mains que trois enfans de douze , treize et quatorze aus' : de ce nombre était le jeune Fasani.
Déjà circulaient dans Rome les bruits les plus sinistres : on disait que ces infortunés seraient massacrés, quoiqu’on eut payé leur rançon, attendu que , des trois, deux appartenaient à des parens exerçant des fonctions de juges , et que le père dü troisième, M. Fasani, avait été maire. Qu’on se figure, s’il est possible , les tournions de l’anxiété gui dévoraient celui-ci : à chaque instant il s’attendait à apprendre la fatale nou-
velle. Huit jours , huit années T le virent dans cet horrible état. Enfin son. fils lui fut rendu. Il m’avait promis de le conduire chez moi aussitôt son arrivée > il me tint parole. Je ne pus retenir mes larmes en embrassant cet enfant.
Le calme de son intéressante physionomie où régnaient la résignation et la rêverie , n’était troublé que par quelques contractions nerveuses ; ses paroles n’étaient pas celles de son âge : il semblait que son terrible apprentissage du tnalbeur eût déjà vieilli sa pensée. Voici à peu près son récit :
« Nos ravisseurs, après nous avoir enlevés du « séminaire , ne trouvant pas que notre marche « fût assez rapide , nous chargèrent sur leurs « épaules , et ce ne fut qu’après .avoir gagné les « montagnes qu’ils firent leur première halte, ‘ « Chemin faisant , ayant rencontré des ber- « gers , ils leur ordonnèrent d’apporter deux « moutons gras. Les bergers arrivés au lieu « désigné , les brigands tuèrent eux-mêmes les « moutons , et les firent cuire à un grand feu.
» Après le repas, auquel nous participâmes, ils
• récitèrent une courte prière dans laquelle ils « rendaient grâces à Saint Autoine de les avoir « secondés dans leurs projets. L’un d’eux alors « lut un livre où , entre autres histoires , était « celle d’un aventurier appelé Ricarclo. Les
„ « grandes entreprises de cet homme extraordi-
• naire excitaient leurs transports d’admiration.
Bientôt , ,des sentinelles étant placées à diverses^distances , chaque brigand enveloppa 1 un de nous dans son manteau. Enfin , après avoir tous embrasse l’image de la Vierge qu’ils portent toujours sur eux, ils se coucheront et s’endormirent.
» Le lendemain , des la pointe du jour, nous partîmes, et allâmes asseoir notre camp sur une montagne entrecoupée de ravins , et presque inaccessible. Jamais nous ne séjournions plus de quatre à cinq heures dans le même lieu.
Déjà j’avais vu mettre en liberté douze de nies compagnons, et mon tour n’arrivait pas. fïous n’étions plus que trois prisonniers : une même corde nous attachait les uns aux autres par les bras. Je commençais à faire les plus tristes réflexions en’ voyant nos gardiens se parler avec mystère. L’un d’eux, qui était le second chef de la bande , remarquant mou air inquiet : Fasani , ine dit-il, t'assure-toi ; on s’occupe de finir voire captivité : en attendant, fais-nous un sermon sur la mort. J’obéis de mon mieux : je ne me doutais guère que je prononçais l’oraison funèbre de mes compagnons et la mienne. Quand j’eus fini , le brigand notiV entraîna tous les trois à l’écart , parmi un groupe de rochers pendans sur un précipice : il tire son poignard , l’enfonce dans le sein de mes deux compagnons..
La corde qui nous attachait tous les t.roi«i
« m’entraîne dans leur chute , je tombe baigné « dans leur sang. Me jeter aux pieds de Passas- « sin , implorer sa pitié , demander avec des », cris perçans la vie,, au nom de saint Antoine,
« tout cela fut plus prompt que l’éclair : le poi- « gnard s’arrête incértain. Ne frappe pas , s’é- « crie le chef, cela nous porterait malheur : il « vient d’ invoquer saint Antoine ; il est le der-,' « nier : Facciamo un quadro a S. Antonio.
« On me délie alors ; le chef me parle avec dou—
« ceur, me donne une bague et ce sauf-conduit. »
L’enfant me le montra ; il était fconçu en ces termes >
« Si ordina a qualunque comitiva di non • toccare Casata Fasani. Etriade , virtù e « fedeltà.
« Antonio Mattéi ,
« ed Alessandro - Massaroni. »
La vertu ! la fidélité! Quelles paroles ! et dans quelles bouches! Que le jeune Fasani", pour fléchir scs bourreaux, eût employé tout simplement le nom de Dieu , il eût été égorgé : il leur demanda la vie au nom de saint Antoine, et fut sauvé. C’est peut-être la première fois que la superstition a préservé quelqu’un de la mort.
. Qu’on n’aille pas s’imaginer que l’existence des bandits des Etats ecclésiastiques. soit un mal * irrémédiable , un inconvénient inhérent aux localités : ce serait une très-grande erreur ; et la . 't#- - '• v . •
preuve que la responsabilité de ce terrible fléau doit peser sur le gouvèrnçment , c’est que les hommes à caractère qui ont tenu les rênes de l’Etat surent bien le réprimer.
Nicolas Rienzi, qui, en 1557, se renditmaître de Rome, revêtu du titre de tribun, la gouverna despotiquement ; mais, ayant institué une police vigilante et sévère, il purgea tout le pays des brigands qui l’infestaient, Après la tribun Rienzi , .Sixte-Quint , déployant la même énergie, lit respecter ses lois : il ne soullrit pas que d’autres que lui disposassent de la vie et de la fortune de ses sujets. Les bandits, n’obtenant que le gibet, se dégoûtèrent de leur métier, et disparurent.
Ils revinrent à la fin de son règne ; et depuis , aucun pape ne les réprima.
Enfin , sous le règpe de Napoléon , les Français , par des mesures sages et vigoureuses , continrent ces bandés d’assassins ; et , pendant le peu de temps que dura leur administration , ils * firent jouir les Romains d’une sécurité qui leur était inconnue depuis plusieurs siècles.
En 1814 , le pontife Pie vu, ayant été réintégré dans ses droits , préluda à l’exercice de son ' autorité en accordant à diverses bordes de bandits un pardon absolu. La compagnie de Roccagorga fut de ce nombre. Je ne veux pas fatiguer le lecteur par le récit des méfaits et des cruautés auxquels se sont livrés ces monstres : pour compter tous les crimes tolérés, encouragés,.
commis par les gouverncmens théocratjqncs , il faudrait écrire un ouvrage aussi volumineux que l’ Encyclopédie , et tremper toujours sa plume dans le sang. '
Mais, afin -d’achever l’esquisse que je viens . de tracer de la vie et des mœurs des industrieux sujets- du Saint-Père , qui cueillent des lauriers sur les grands chemins, je ne puis me dispenser de parler du brigand Barbone. Né à Velletri, i} fit, dès l’àge le plus tendre., l’apprentissage de son affreux métier. Sa mère , appelée Rinalda , fut elle-même son institutrice : jamais Lacédémonienne n’instruisit aussi énergiquement ses enfans à défendre leur patrie , que Rinalda ne' forma le sien pour la désolation de son pays. Cette femme était mue par la double impulsion de l’instiriét du brigandage et d’un besoin immodéré de vengeance. Elle avait eu une liaison intime avec un certain Peronti qui -, par spéculation , était passé de l’état de prêtre à celui de brigand. Dès qu’il eut , après quelques coups d’éclat , obtenu une récompense lucrative du gouvernement , il repassa de l’état de brigand à celui de prêtre. La mère de Barbone, à laquelle Peronti avait inspiré une violente passion , furieuse de se voir trahie et dans sa profession et dans son amour , était doublement altérée du sang de son per|idc. Telle qu’une lionne dont la mémoire est dans scs blessures instruit ses lionceaux à rugir à l’aspect du -chasseur, ainsi ” ' “**
Riualda excitait la fureur de son fils Barbone à la vue dé la cité qui renfermait Perontr. Elle se proposait , dil-on , d'aller l’assassiner au pied . des autels , aussitôt que Barbone serait eu âge de la seconder. Co projet , elle l’eut exécuté ; mais Peronti mourut de mort naturelle , et Rinalda, désespérée de n’avoir pu rassasier sa vengeance, le suivit aux enfers, après avoir semé dans l’âme de son fils des germes de scélératesse qui se développèrent avec rapidité.
Barbone , avec une troupe bién aguerrie , après avoir dévalisé ou rançonné les voyageurs, voltigeait comme un oiseau de carnage autour des sommets déserts qui dominent Tivôli , Palestine , Poli ; il affectionnait surtout Guadagnolo et les hauteurs circonvoisines : il semblait que son audace se nourrît et s’accrut des souvenirs de Spartacus qui se réfugia dans les montagnes, et de Marco-Sciarra dont elles furent le repaire ; Marco-Sciarra , moins fameux encore par ses vastes déprédations que par sa conduite envers le Tasse. Ec génie du poëte amollit le Cœur féroce du brigand’, qui , sans exiger aucune rançon , lui accorda la vie, ainsi qu’à tous ses compagnons. Ainsi se réalisa la liction allégorique d’Orphée dont la voix adoucissait les tigres des déserts.
Les bandits actuels seraient probablement susceptibles d’un pareil trait de courtoisie. On a vu dans l’aventure du jcuneFnsani que leurpassc-»
temps consiste flans la lecture de livres de chevalerie qui chantent X Audaci imprese : s’ils se complaisent dans le récit des hauts faits des Godefroy, des Roland , c’est qu’ils n’y voient peut-être que le grandiose du brigandage.
Pour Barbone, on ne peut lui faire honneur, dans l’exercice de ses fonctions , d’aucun acte de générosité-: il mettait, au contraire, une espèce de raffinement à sa perversité; il assaisonnait le crime. Un malheureux Anglais , accompagné de sa femme et de sa sœur, étant tombé entre ses mains , il s’adjugea d’abord , eh vertu des règlemens , la plus jolie des deux ; l’autre fut tirée au sort par sa bande. Pour éviter le dernier outrage , ces daines eurent recours à tout ce qui peut attendrir les cœurs les plus féroces , larmes , supplications , promesses de
sommes considérables. Leur physionomie où se peignait une âme brisée par la douleur, bien loin d’attendrir ces ravisseurs farouches , sem-
blait redoubler leurs désirs effrénés; et, sous les yeux mêmes de l’Anglais, Barbone, comme un autre Ajax , lit subir à sa victime le sort de Cassandrew ■
Enfin ce brighnd , après avoir parcouru le cercle de tous les crimes possibles , sentit le besoin du reposa et, à l’exemple de Sylla , il voulut descendre du faîte du pouvoir. Il offrit au Pape de déposer la dictature des montagnes.
et de recevoir en échange une maison meublée ,
nne pension et un emploi , et', par-dessus le marché, force absolutions et indulgences. Le traité fut approuvé et ratifié par le Saint-Père. Barboue lui envoya , comme gages de sa foi , tous les insignes de son autorité. Il fit son entrée dans la capitale du monde chrétien avec autant de modestie que s’il n’eût été qu’un homme ordinaire. La foule s’empressait sur ses pas, et trouvait un certain charme à pouvoir considérer sans danger celui qui avait été la terreur du pays. Ses meurtres mêmes finirent par intéresser : car , à. Rome, par une suite de cette étrange mobilité d’impressions qui glissent sur le cœur, on reporte d’ordinaire sur le meurtrier la pitié qu’on doit à sa victime. Explique qui pourra ce genre de sensibilité ! C’est pourtant un des traits caractéristiques de ce peuple. Placezle entre l’assassin et l'assassiné, il s’atten'drit sur le premier, eu s’écriant : Poverino 1 ha amazzatoun uemo! * Delà tant de litfux d’asile pour le crime;
Barboue dirigea sa marche vers le pont Saint -Ange où il trouva une maison préparée pour le recevoir f ainsi que sa, femme. C’est là qu’il habite aujourd’hui , revêtu de la charge publique de concierge de prison. Il est de haute stature ; son genre de vie passé , les rochers arides, la sombre épaisseur des bois , cette na-
* Pauvre petit ! il a tué un Homme !
tare inculte et désordonnée ail milieu de laquelle il était errant, ont imprimé à sa physionomie un caractère âpre et sauvage ; ses yeux se tournent involontairement vers les montagnes, comme ceux d’un aigle captif vers le soleil. Le peuple, qui s’est familiarisé avec son aspect, le voit sans étonnement , mais toujours avec admiration , errer dans les rues de Rome : il s’y promène avec la sécurité d’un homme honnête , et tout le calme d’une bonne couscience. L’eau bénite n’a-t-elle pas lavé tout le sang dont il s’était couvert? Pourrait-il avoir des remords quand il a reçu du Souverain Pontife l’absolution de tous ses forfaits?
Barbone n’est pas le seul brigand qui jouisse dans la sainte ville de tous les droits de citoyen : plusieurs de ses confrères ont les mêmes avantages. Quatre d’entre eux se présentèrent dernièrement à la portière delà voilure du cardinal secrétaire d’Etat , pour réclamer une augmentation de solde, insinuant que , si l’on n’avait pas égard à leur demande , ils retourneraient dans les montagnes. Le cardinal leur parla avec beaucoup.de douceur, et promit tout. Outre un paiement régulier, ces bandits se procurent encore' un casuel en servant de modèles dans les ateliers de peintres.
M. Robert , artiste fort distingué , a représenté dans un tableau de genre une femme de voleurs appelée Maria Grazzia : son attitude et
son costume tout très- pittoresques. Cette amazone de grands chemins raconte , sur le ton de l’épopée , les hauts faits de sa parenté : elle est fille, sœur- et femme de brigands. Lorsqu’elle écrit à son cher époux actuellement aux galères , la suscription de scs lettres est conçue ainsi : A /’ illustrissimo signor Marc Antonio , ai Bagni fli Civita-V ecchia.
Ainsi donc llome est redevenue ce qu’elle était à son origine, un asile ouvert aux voleurs. Sous ce point.de vue, Pie vu rappelle Romulus : toutefois , celui-ci ne fonda qu’une ville profane ; mais par quelle fatalité le lieu où la religion par excellence a établi son trône est-il devenu le rendez-vous des scélérats, des brigands, des assassins les plus monstrueux , le réceptacle de tous les vices les plus dégradans pour l’humanité , et l’egoût des plus immondes dépravations ? Dieu veut-il rappeler à la foi des fidèles une terrible prédiction de l’Evangile? * Sans cela, quel point de contact, quelle attraction pourrait-il exister entre le sanctuaire catholique et la perversité ? C’est un problème que je ne dois pas même tenter de résoudre. '
* Quand donc vous verrez dans le lieu saint l’abomination qui cause la désolation, alors le signe du fils de L’homme paraîtra dans le ciel,latrompettedu jugement sonnera: veiljcz donc, car vous ne savez pas l’heure où votre Seigneur doit venir.