‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 17 sur 45 · CANOVA · texte numérisé non relu

CANOVA

Un bloc de marbre était si beau Qu’un statuaire en fit l’emplette.

Qu’en fera, dit-il, mon ciseau 7 Sera-t-il dieo, table ou cuvette ?

Il sera dieu !

La Fontaute,

Canota jouit d’une réputation plus qu’euroropéenne , bien justifiée par son mérite dont sa modes’tie et son désintéressement relèvent encore l’éclat. Onluien a beaucoup voulu d’avoir présidé, au Louvre, à l’enlèvement des chefs-d’œuvre .d’Italie; on a qualifié sa conduite de vandalisme ; son titre d’ambassadeur a été parodié par celui d’emballeur. N’y a-t-il pas dans ces reproches plus d’acrimonie que de justice ? Ne sontils pas dictés par un sentiment national exagéré qui , s’étant identifié avec la conquête, appelle dépouillement ce qui n’est que restitution. Mais les traités nous garantissaient implicitementcette possession ! Etait-ce à Canova qu’il convenait de discuter la lettre on l’esprit de ces actes diplomatiques ? Je le demande à ses accusateurs :

s’ils pouvaient affranchir leurs amis, leurs parens , d’une longue captivité ; balanceraient-ils? Eh bien ! si les liens du génie sont aussi forts que ceux du sang , Canova , en ramenant eu

Italie l’ A potion, la Vénus , et tant d’autres marbres vivans , délivrait aussi des parensetdes amis. Ils étaient nos prisonniers : quel scrupule pouvait-il se faire de l#s rendre à la terre des beaux-arts , leur patrie natale on adoptive ? Ces * créatures du génie étaient tristes de notre triste climat; notre froide température les pétrifiait; elles redemandaieut le soleil de 1 Italie , ce sofc ' leil qui , à leur naissance , les avait enveloppées de ses réseaiix lumineux. Réchauffées enfin par ses rayons,. elles ont repris leur animation primitive ; leurs membres se déploient avec plus de noblesse ; le gaz pur et léger qui circule autour de leurs formes harmonieuses leur donne une beauté aérienne qui semble être une émanation des divinités qu’elles représentent.

Au Louvre , l 'Apollon du Belvédère s’était fait statue : il est redevenu dieu au Vatican. La Vénus de Médicis , prostituée sur les bords de la Seine aux regards d’une multitude qui n’eut jamais le sentiment des beaux-arts , a repris , sur les bords de l’Arno , l’empire de la pudeur, premier empire de la beauté. •

Allez admirer là ces merveilles, vous qui.blàmez Cauova , et vous sentirez le reproche expirer sur vos lèvres.

J’étais très-impatient de le connaître , et de lire dans scS traits l’empreinte que le génie y a gravée. Je me le représentais ay ant pour cortège tous les grands hommes et les demi-dieux qui

respirent dans scs nobles ouvrages. J’entre dans son atelier , où se trouvaient des chevaux de

grandeur colossale. Un homme avec un tablier frappe mes regards : je le prends pour un ouvrier, quand M. le marquis de 'Gargallo , qui était mon introducteur , se jette à son cou et l’embrasse avec enthousiasme. Je reconnais Canova; son costume d’ouvrier me semble alors très-poétique : il me représente Apollon travaillant aux murailles de Troie.

Mais quel est ce superbe animal ? Est-ce un des coursiers du soleil ? Est-ce Neptune eu cheval déguisé ?

Stare loco nescit , micat auribus , et treinit artus ,

Collectumque premens volvit subnaribus ignetn.

La main de son Prôméthée ne l’a encore formé que de terre glaise , et déjà il court , il vole , il méprise les distances. S’élance-t-il vers la gloire ou vers l’amour ? Ses narines ouvertes et brûlantes semblent respirer, la volupté ; ses oreilles dressées annoncent qu’il a entendu ou le son de la trompette éclatante , ou les hennissemens.de sa fougueuse maîtresse.. Qu’il y a de vigueur , d’élégance et d’harmonie dans tous ses membres!

Comme l’œil glisse avec plaisir sur les contours arrondis de son beau corps! Il a.l’air de dire à son créateur : « Quel mortel ou quel demi-dieu oserez-vous imposer sur mon dos vierge encore ? » JefiS la même question àCanova. — C’est, me répondit-il , Ferdinand i* r , roi des Deux-Siciles.

— Ali! mon dieu! voilà un roi désarçonne , m’écriai-je ! Un roi foulé aux pieds ! y pensezvous? — Ce qu’il y a de certain , reprit Canova , c’est que mes chevaux ne portent pas bonheur aux écuyers rôyaux que je leur destine : cet autre cheval que vous voyez a dû porter successiment trois grauds souverains de l’Europe , et tous les trois ont vidé leur trône avant que j’aie eu le temps de les mettre sur leur monture.

Par une transition naturelle nous passons des chevaux au Centaure vaincu paV Thésée. Canova a fait expirer lentement un beau cheval , afin de représenter toutes les gradations de l’agonie et de prendre la mort sur le fait. Thésée appuie fortement le genou sur la poitrine de son rival ; de la main gauche il le saisira la gorge , de l’autre il lève sa redoutable massue. Le Centaure est accroupi ; son ventre cflleure la terre; au frémissement de scs nerfs, à la tension de scs muscles, on devine ses douloureux efforts et l’on, participe à ses angoissés. Comme ce marbre souffre ! De l’extrémité des pieds jusqu’à la tête, qui est semblable à celle du Laocoon, tout est sous l’empire des tourmens. Je m’approche , je /ouchc pour m’assurer s’il palpite : ce n’est pas le froid dit marbre , c’est l’e froid de la mort que je sens , et qui déjà s’est emparé de l'infortuné Centaure. — Arrête Thésée ! Suspends le coup mortel , n'anéantis pas cette superbe créature , qui fait tant d’honneur à celui qui en est l’au-

tëur. J'ai quelque espérance que le héros écoutera ma prière , car son bras n’a pas pris assez d’élan ; il n’est pas assez étendu pour que le mouvement sbît déjà imprimé à la massue qui doit briser la belle tête de l’homme-cheval ; en- - * fin le coup n’est pas encore dans l’air : c’est peut- ; a être un défaut. Je désirerais aussi que Thésée fût moins froid , qu’on s’aperçût davantage des efforts qu’il a faits dans cette terrible lutte. Thésée n’est pas encore un demi-dieu , et il n’est donné qu’à un dieu d’être calme dans la victoire. En général , le port , l’attitude , la figure du héros , ne sont pas assez héroïques ; Thésée ne s’est pas tout-à-fait débarrassé du marbre. Mais le Centaure a bondi , a lancé de terribles ruades avant d’être attéré , et près de mourir il insulte encore à son vainqueur. .

Marchez doucement de peur de réveiller cette ûymphe endormie ; craignez d’interrompre le doux songe qui la berce de voluptueus.es illusions. Comme elle sourit à ses pensées que scs brûlans désirs ont revêtues des formes les plus séduisantes! Ses lèvres entr’ouvertes paraissent frémir sous l’empreinte de baisers imaginaires. Si , malgré ses paupières abaissées , sa physionomie a tant d’expression , que sera-ce donc quand ses beaux yeux , brillant du triple éclat de. la jeunesse , de la beauté et de l’amour , réfléchiront les traits de l’élu de son cœur ? Je m’assieds devant cette belle nymphe , je la con-

temple avec une admiration toujours croissante; elle ne me trompe pas dans mon attente : elle ne m’a pas promis du mouvement , mais du repos. 11 y a tant de jouissances dans son sommeil, qu’on voudrait dormir comme elle. Elle satisfait à la fois le génie de la sculpture et le génie de la poésie : c’est cette alliance qui est le plus . ^

grand secret de l’art ; c’est le code poétique qui doit régir le sculpteur comme le peintre. Il faut qu’ils soient soumis à la puissance dé l’unité; sans cela , ils déroberont peut-être , mais ils ne fixeront pas l’admiration.

Dans la nature , le mouvement est la vie : en sculpture , c’est le repos qui est la vie ; c’est le repos qui active l'imagination de l’observateur.

Au contraire, la prétention au mouvement dans la sculpture fatigue notre pensée. Quelle sensation pénible n’éprouve-t-on pas à la vue des statues représentant l’action de la course ou de la danse ! C’est comme un poltron qui promet de la valeur, un eunuque , de la virilité.

Ces impuissances sont manifestées par la certitude des qualités contraires : ces danseurs , ces coureurs sont des mensonges sculptés , et eu sculpture , comme en poésie ,

Rien n’est beau que le vrai

Les anciens n’ont jamais fait de semblables contre-sens : il y a toujours repos , ou absolu r ou relatif , dans leurs créations. Voyez le Lao~

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coort : d?us quel horrible repos ne sont pas enchaînés ces malheureux par les serpens qui sont eux-mêmes immobiles , tant leurs dents sont profondément fixées dans les membres qu’elles déchirent î Quelle uuité d’intérêt ! le père et les enfans ne forment qu’un seul faisceau de douceurs physiques et morales. Quelle unité d’action ! ils vont expirer sur le marbre; ils expirent déjà dans votre pensée. Ce groupe est le triomphe de la sculpture poétique : aussi a-t-il inspiré à Virgile ses plus beaux vers.

On ne se lasse pas «l’admirer les chefs-d’œuvre de Canova , et surtout son groupe colossal , représentant Hercule au moment où il va lancer Lycas au sein des mers , Lycas qui lui avait apporte le fatal présent de Déjanire. L’infortuné s’attache en vain à un autel : on voit qu’il va en être détaché avec autant de facilité qu’une feuille sous l’efTort de l’aquilon ; on croit le voir décrire dans les airs une immense parabole èt s’engouffrer .dans les flots écumans.

Toutefois , Canova , le Praxitèle de Rome , n’a pu lancer ainsi dans l’abime la détestable . Envie : le serpent Python s’est glissé dans son atelier et a cherché un asile aux pieds des trois Grâces et derrière le bouclier de Mars. C’est en vain qpe Canova a rendu à Rome les dieux sous lesquels elle eut l’empire du Monde : j’ai* entendu des artistes oser établir un parallèle entre lui et un sculpteur danois dont les ouvrages

sont plus froids que les glaces de son pays , et qui semble avoir tra vaille > le ciseau d’une main, et la tête de Méduse de l’autre. On ne peut nier cependant que cet artiste septentrional n’ait du talent pour les bas-reliefs y mais avec du talent on n’est qu’un ouvrier en sculpture : il faut du génie pour exceller dans l’art de Phidias. C’est peut-être la cause du grand nombre des peintres et du petit nombre des sculpteurs. • ' Canova était admis dans la. familiarité de Napoléon : il se trouva souvent, en tiers , à Malmaison , avec lui et l'impératrice Joséphine. Le guerrier plaisantait l’art isté. — Vous faites, lui disait-il , des conqùêtes sur le marbre : elles son t plus dures que les miennes. — Et peut-être plus durables , répondait Canova. El il l’engageait à se reposer sur ses trophées , à jouir de sa puissance , et à ne pas remettre en question une destinée tant.de fois fixée par la Victoire. L’empereur riait des craintes du sculpteur ,et lui disait : — r Je livre de nouvelles batailles, comme vous faites de nouvelles statues. — Sire. , c’est bien différent : un artiste ne doit jamais s’arrê- * ter sur le chemin des béaux-arts. C’est là qu’il faut toujours marcher de conquête en conquête : la médiocrité seule pense avoir atteint le but ; mais mille dangers attendent le guerrier sur le chemin de l’ambition. Pensez à Jules Cé sar et à tant d'autres . — V ous redoutez donc pour moi les ides de Mars. Ah ! j’appréhende moins

pour vous la -mort qu’une défaite ! — Je ne crains ni l’une ni l’autre , et toutes deux me trouveront aussi inébranlable que vos statues.

Après que Napoléon eut épousé Marie-Louise, il parut mécontent que Cauova ne lui fît pas sou compliment. — Puis-je vous féliciter , dit celui-ci , d'avoir fait divorce avec la Fortune ?

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