LE PÈRE CIPOLLA
Les mincies sont bons,' mais soulager son frère.
Mais des infortunée adoucir la misère , *
Mais à ses ennemis pardonner leurs vertus Est un plus grand miracle, et qui ne se fait plus.
Que les personnes qui veulent faire un cours de miracles aillent en Italie ; elles trouveront à se satisfaire : il n’ÿ a pas une église qui ne possède quelque relique miraculeuse. Sous ce rapport , Rome moderne l’emporte de beaucoup sur l’ancienne. Romulus s’avisa d’avoir une ! lance verdoyante : saint Christophe lui a répondu par une perche fructifiante. Si Numa s’entretient avec la nymphe Egé'rie , presque tous les Papes- ont des couversdtions soit avec la Vierge, soit avec les saints , ou avec Dieu même. Sur le mausolée d’Adrien un ange apparaît à Grégoire i* r et lui annonce , en mettant son épée dans le fourreau , la cessation de la peste qui ravageait Rome : de là le nom de Chàteau-Saint-Ange donné au tombeau d’Adrien..
L’église'de Santa Maria del Popolo , qui , entre autres reliques , conserve le nombril de J. C.„
* Le père Oignon.
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aune origine également extraordinaire : à l’cudroit où elle est bâtie , un vieux noyer étendait ses branches noueuses et touffues sur lesquelles étaient perchés des milliers de diables faisant mille diableries aux passatfs ; le Pape Pascal n exorcisa le noyer , et le peuple , en reconnaissance de cet événement , fit bâtir , à ses frais , l’église de Sainte-Marie-du-Peuple. Presque toutes les églises doivent leur existence à quelque apparition miraculeuse. Les temples des païens ont-ils jamais eu un semblable avantage ? Nou , pas même les plus célébrés. Quel demi-dieu a posé la première pierre du Panthéon? un flatteur d’Auguste ; et certes un flatteur ne ressemble guère à un demi-dieu. On dira qu’ Apollon a bâti les murailles de Troie. Oui , mais c’est comme homme qu’il a fait cet ouvrage ^ les livres des hiérophantes ne disent pas qu’il fût dieu et homme tout ensemble : donc on n’est pas obligé de le croire. D’ailleurs un dieti chassé du ciel et un roi détrôné se ressemblent beaucoup ; à peine peut-on en faire un maçon et un maître d’école : ils sont trop heureux d’être considérés comme des hommes.
On ne peut donc nier que les églises de Rome l’emportent en sainteté sur tous les temples des cultes profanes. Le polythéisme est encore vain eu par le papisme , sous le rapport des simulacres miraculeux. Statues de Jupiter, de Saturne, de Pluton , de Léda , quels boiteux , quels aveu-
gles avez-vous guéris ? Aucun : à peine avezvous sué du sang à là mort de César. Faites
donc place, sans murmurer, aux statues de
Que dis-je !• les plus simples, les plus informes images des églises italiennes , non seulement pleurent et suent dans l’occasion , mais font des choses qui ravissent d’étonnement.
L’image de Jésus-Christ commencée par Nicodême et finie par les anges , celle de Jésus-Christ peinte par lui-même , que de prodiges inouïs n’ont-elles pas opérés ! Parlerai-je d’une Madone peinte qui transporta le petit Jésus d’un bras sur l’autre , au moment où une pierre allait le frapper à la tête ? Pour les reliques , quel trésor n’en renferme pas l’église de Saint-Jean-de- Latran , depuis l’arche d’alliance jusqu’à la queue de l’âne de Balaam ! Je demande dans quel temple païen on trouve la queue de Pégase : car, à en juger par notre poésie, ce coursier est mort depuis long-temps.
Les dieux païens se sont avisés , il est vrai , de ressusciter quelques morts ; Diane a fait sortir Hippolytc du tombeau. Mais Rome papiste n dit à Rome antique : S’il ne faut que des miracles pour te vaincre, je t’eu accablerai. Non. seulement tous les saints , mais encore leurs statues , leurs images , leurs reliques et les reliques des animaux qui leur auront servi , opéreront des prodiges afin de maintenir un culte qui lui-même est un prodige , et qui prouve conw
bien les leviers de la crainte et de l’espérance , entre des mains habiles , sont puissans sur l’esprit des mortels. . ..
Je n’ai pas encore l’avantage d’avoir été un témoin de miracles ; mais je me plais à m’instruire de tous ceux qui se sont faits et se font encore pour l’édification des fidèles. J’en ai recueilli un grand nombre ; et quelque jour, pour l’expiation, de mes péchés \ je pourrai bien publier une petite Anthologie ou Fleur de miracles, pour faire le pendant de la Fleur îles saints.
J’examinais dernièrement le tombeau que les jésuites ont élevé à leur confrère Louis de Gonzague. C’était un jeune moine , doué des plus heureuses dispositions, adroit, souple , entreprenant, d’une docilité et d’une patience à toute épreuve, et déguisant une ambition sans bornes sous un extérieur modeste et réservé ; enfin , il était né jésuite. La société fondait sur lui les plus vastes espérances : il mourut. Désolés do ne pouvoir en faire un conquérant missionnaire, ni un confesseur de Roi , les jésuites en firent un saint, avec toutes les prérogatives attachées à ce titre. V* . *
Apercevant auprès de son mausolée un trou oblique , je demandai à quoi bon. C’est pour recevoir des lettres , me répondit un fatc-benefratelli, jeune moine avec lequel je m’entretenais. — Eh ! quoi ! une boîte aux lettres près d’un tombeau ! Pour correspondre avec qui? — >
— Avec saint Louis de Gonzague. — AfTranchit-ou les lettres ? — On y joint un mezzopaolo au moins {6 sous). — Et quand le départ? — A toute heure. — Je conçois : la poste de la mort part à tous les instans. Que peut-on demander à ce saint? — Tout ce qu’on dcsire, tant spirituel que temporel. Les dévots, qui ont une conliaucc spéciale en sa protectiou , lui écrivent souvent ; mais le jour de sa fête le nombre des
lettres est tel, qu’on pourrait en charger —
Plusieurs bêtes : je comprends. Mais dites moi, je vous prie, saint Louis répond-il aux lettres qui lui sont adressées? En doutez-vous? — Beaucoup. Le frère , voyant qu’il parle à un incrédule, fait un geste de compassion et me quitte pour aller vaquer à ses.cxcrcices pieux.
Je m’empresse de questionner diverses respectables personnes : les unes affirment que saint Louis répond à toutes les lettres , les autres qu’il ne répond qu’à une partie , peut-être même pas du tout. Je me trouvais dans la situation de bien des gens , qui sont tourmentés du besoin de .croire à quelque chose ; le doute les tue : il faut donner un os à'rongcr à leur .crédulité. Allons voir , me dis-je , le maître de chambre de Sa Sainteté ; il fixera mes incertitudes. Le prélat Riario Sforza me répond en style de cour pontificale : Ni oui , ni non. — Voulez-vous sortir de cet état de perplexité , me dit enfin le fils du marquis de Gargallo, napolitain fort dis-
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tingué ? Consultez le père 'Gabrieli Clpolla , procurateur général des minimes. Ce moine est très -versé dans la science des miracles de
toutes espèces. C’est un de mes amis : je vais , *4 vous le désirez , vous présenter chc £ lui. J’acceptai avec empressemeut. Le père Cipolla nous fit l'accueil le plus bienveillant. Ce moine , ûgé d’environ soixante ans , mais d’nne verte vieillesse, était assis devant un crucifix et feuilletait un gros livre. Après avoir jeté sur moi nu regard oblique et pénétrant, il meprêtaune oreille attentive. J’exposai brièvement l’objet de ma visite. Le père Oignon , après s’être recueilli un moment : — 11 me semble , dit-il , qu’un miracle permanent est un grand miracle .et exige un mûr examen. Je sais bien qu’on adresse des lettres à saint Louis et à d’autres saints ; mais pour les réponses je n’en ai vu aucune. < — Où en serions-nous , mon révérend père , lui répondis-je , s’il fallait toujours voir ? Et , quant à la permanence , j’en trouve uh exemple dans le miracle de saint Janvier , qui se fait régulièrement à Naples deux fois l’an. — Aussi , répliqua le pèrçOignon , ce miracle est-il connu de tout le monde , et peu de personnes ont entendu parler des réponses de saint Lonis aux lettres qu’on lui adresse. — Il est vrai , mon père ; mais il se peut que saint Louis recommande le secret aux individus auxquels il daigne répondre : par exemple , je suppose que vous fussiez en corres-
pondancc avec ce bienheureux , et qu’il vous ordonnât de n’eu rien dire , certainement vous lui obéiriez : c’est ce qui me persuade que , outre tous les miracles connus , il y en a beaucoup de clandestins. Au lieu de me répondre, le père Oignon me considère avec une attention inquiète. Je présente tranquillement mes yeux , bien ouverts , à l’inquisition de son regard. — Mais ,. reprit-il , après un moment de silence , vous êtes le premier Français que j’aie vu désirer dë s'instruire sur des matières semblables : puisje vous demander quel est le motif de cette recherche ? — Un autre , mon père , vous répondrait que ce goût pour les miracles a. sa source dans l’envie de corroborer sa loi ; mais je ne veux pas me donner un vernis dont je suis indigne : la vérité est que j’ai une passion pour tout ce qui est surnaturel ; j’aime à en tenir note , et , de même que les amateurs d’histoire naturelle font des collections dç simples et d’insectes , moi je fais une collection de miracles ; ce m’est un divertissement agréable delcs classer dans telle ou relie sqrie , selon leur degré de merveilleux ; enfin j’ai abandonné la botanique , la zoologie et l’ornithologie , pour la thaumaturgie. Vous penserez , sans dôme, que ce passetemps est un peu bizarre. — Du moins , répond le père Oignon , n’a-t-il rien de condamnable. Et quel est , à votre avis , le plus grand faisour de miracles ?Le père Cipoiia sourit d'une
manière imperceptible et maligne : en m'adressant celte question il croyait inc prendre sans vert. Je lui répondis , avec un grand flegme , que c’était saint Antoine de Padoiie. « Saint » Antoine dePadoueî rçpritle moine, avec un « air irnprobateur ; et qu’a-t-il donc fait pour « que vous lui donniez la préférence, meme sur « tous les saints de Tiome ? Quels morts a-t-il « rappelés à la vie? — Mou père , je n’assigne-
* rais pas le premier rang parmi les thauraa-
« turges à saint Antoine de Padoue, s’il se fût . « contenté de ressusciter des morts. Ce miracle « est des plus ordinaires; il est sujet à contesta-
* tion : des chicaneurs soutiennent qu’il y a eu
* intelligence entre le ressuscitant et le ressus- « cité , et que le mort était compère. Prouvez- «• leur le contraire : alors, à les entendre , c’é-
* tait une léthargie. Enliu , on n’en a jamais « fini avecles incrédules. Pour les confondre, et « aller au-devant de toutes ces objections, saint « Antoine de Padoue opère, ses prodiges sur les « bêtes : ou ne peut dire qu’il y ait connivence.
« J’ai admiré dans la cathédrale de Milan « plusieurs tableaux représentant les prodiges « de saint Antoine. Ici , on voit un mulet qui « abandonne son avoine pour adorer la Sainte- « Hostie : le samt montre à un hérétique l’acte « de piété du mulet , et le convertit. L’inscrip- « tion atteste lofait par ces mots : Mostra saut"
« Antonio dt P adora un giumento lasciar la
« biaila per adora rc la Santa- Ostia , e ne cort • « vince un erctico. Dans uh autre tableau , le « même saint ordonne à des abeilles de faire un « globe de cire pour y mfcttrc la Sainte-Hostie ,
« tombée par malheur dans un tas de boue - : les « abeilles obéissent , et» emportent leur divin « fardeau dans le. ciel. Je pourrais citer bien « d’autres miracles ; mais celui du mulet qui « abandonne son avoine pour adorer l’Hostie as- « sure le triomphe de saint Antoine de Padoue « sur tous ses rivaux. »
Le père Oignqn, s’apercevant, à l’enthousiasme qui animait ïnon récit, que j’avais une vocation bien déterminée pour l’étude des miracles , eut la complaisance d’appeler un de ses moines, et de le charger de prendre des informations du père Ensclmcpour savoir si saint Loyis répondait aux lettres que lui adressaient les honnêtes gens, c’est-à-dire les dévots. « Je m’en garderai « bien , répondit celui-ci, car le père Enselme « ne croit qu’aux miracles possibles. — V oi « siete un balordo, lui répliqua le père Oignon, « et n’oubliez pas de faire ce que je vous re- « commande.» Je pris alors congé du procurateur général des Minimes , en lui disant que je m’en tiendrais à la décision du pèrtf Enselme.
DF, I.ANNqNCl ATIOÎÎ , DE L* ANNIVERSAIRE I>ü CQJH C- RONNEMEKT, ET DU DIMANCHE DES RAMEAUX.
Sp«ctatum atimissi risum tencatis amici.
Hmii.
A peine a-t-on loué le gouvernement de Rome, pour quelque sage institution , qu’une institution toute contraire vous force bientôt à faire succéder le blâme à l’éloge. 11 semble qu’il se plaise à détruire d’une main ce qu tl édifie de l’autre : c’est Saturne dévorant ses enfans. Hier, nous avons applaudi aux mesures par lesquelles il seconde la population , en mettant un frein à la prostitution et en facilitant toute union conjugale , et aujourd’hui voilà que la fête dcl’Annonciatiôji a une tendance toute cdhtrairc.
Le Saint-Pcrc s’est rendu en grapde pompe à l’église attenante au couvent des Dominicains, et située sur une place étonnée de s’appeler Minerve. On ne conçoit pas comment on a oubliéde rebaptiser cette place : il n’était pas plus difficile de faire de Minerve une chaste Suzanne , que de métarmophoscr Jupiter en Saint-Pierre.
Un officier de la garde pontificale me plaça très-çommodémentpour voir la cérémonie. Après
la messe , défilèrent près de moi trois cent vingt fdlcs vêtues de blanc , dont deux cent quarante reçurent une dot de 5o écus romains , pour se marier , et quatre-vingts une dot de Go écus pour se faire religieuses. Ces dernières avaient sur la tête des couronnes , symboles de leur virginité, ou de la couronne cclcste à laquelle elles aspirent. Etonné de les trouver presque tontes sans beauté et sans jeunesse , j’en demandai la raison à un Dominicain qui était près de moi. 11 me répondit que ces filles étaient des remplaçantes , et que celles qui reéevaient la dot se dispensaient de cette cérémonie par des motifs de pudeur , ou par d’autres raisons. En effet . j’en interrogeai plusieurs lorsqu’elles furent vis-à-vis de moi , et elles confirmèrent les discours du Dominicain. Je compris qu’il se glissait beaucoup d’abus dans la distribution de ces dots , et que , pour les cacher ; on permettait aux dotées de ne pas se montrer , et d’envoyer d’auftes filles à leur place recevoir la bénédiction du Pape , à laquelle elles ne semblent pas attache? une grande importance : ce dont je ne fus nullement édifié. Je ne conçois pas pourquoi les filles religieuses sont dotées doublement de celles qui se destinent au mariage : les enfans exigent plus de dépenses que des chapelets. Le Pape Clément îv pensait ainsi , car il donna ioo écus en mariage à sa fille aînée , et 10 écus seulement à celle qui préféra le couvent.
Tomes ces doublures de -vierges , après avoir joué leur rôle d immaculées , s’en retournèrent chex elles chacune avec son sac d’argent et sa béilédiction.
Bientôt ma curiosité fut éveillée par un spectacle tout nouveau pour moi : le Pape, le front orné de la triple couronne, assis dans un superbe fauteuil de velours cramoisi , brodé en or , fut élevé, avec beaucoup d’équilibre, sur les épaules d’une douzaine d’hommes vêtus d’habits bariolés de jaune sur toutes les coutures. J’oubliai la dignité du Souverain Pontife , pour ne voir qu’un vénérable vieillard offert aux respects du peuple : la vieillesse est le premier des sacerdoces. Pie vu envoya un sourire aux princes héréditaires dcDannemarck et de Bavière, placés dans des tribunes particulières. Il donna sa bénédiction à tout le reste , sans élever la main qu’il tient appuyée sur son fauteuil , et en lui imprimant un léger mouvement oscillatoire. Je n’ai jamais vu bénir les gens d’une façon si laconique. Au niveau de la tête du Saint-Père , à droite et à gaucho ; on balançait deux grands éventails de plumes de paons. Le luxe des habits du Saint-Père , a côté du luxe du plumage de l’oiseau de l’orgueil , offre un malin rapprochement : ces éventails ont l’airde deux épigrammes. Est-cc pour avertir le Pape d etre eu garde con tre la pompe vaine qui l’environne , ou bien ces plumes de paon sont-elles empruntées à la reli-
gion des Bracmanes , car la religion de Rome n’a rien à elle en propre , pas même les habits de ses ministres : tout est emprunté des Indiens , des Egyptiens ,-des Grecs et des Romains.
Lorsque Je Pontife, lut descendu à terre , on lui ôta la tliiare , pour ombrager sou front d’un vaste chapeau rouge , fait comme ceux des Jésuites, Il gagna lentement sa voiture , ayant à ses côtés le trésorier et le maître de chambre. 11 monta avec eux dans son carosse , dont la forme ressemble à celle de nos chaises à porteur les plus antiques, et il retourna «à son palais du Quirinal, toujours bénissant la multitude.
• • A N XI VERS AIH K.
Le couronnement ou l’exaltation du Pape est célébré tous les ans avec une grande solennité dans la chapelle du palais Quirinal. L’étiquette religieuse est à oeu près la même que pour le jour des Cendres : les cardinaux font déployer et reployer leurs queues ; ils se saluent, ils se prennent les épaules , ils. ôtent et remettant leurs calottes j les castrats chanteut ; le pape chante un peu aussi ; du reste il ne se mêle en rien de sa personne. Deux cardinaux sont là jiotir étendre son long manteau pontifical sur ses pieds. Le cardinal Gonsalvi , secrétaire d’Etat , place la mitre sur le front du Saint-Père ; il le co$'e ainsi et le décoilfe cinq ou six fois.
Un autre cardinal a le privilège d’èter et de mettre la calotte blanche de Sa Sainteté. Le pauvre Pape doit avoir la tête fatiguée d’être calotée et décalotée, mitrée et démitrée à tout instant; mais il se résigne à toute cette étiquette pour le bien de l’Eglise.