‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 20 sur 45 · LES DISCIPLES DE ÈOYOLA · texte numérisé non relu

LES DISCIPLES DE ÈOYOLA

Le ciel défend , devrai, certains contentemens;. Mais on trouve avec lui des accommodement !

Selon divers besoins , il est une science S’étendre les liens de notre conscience , " •

Et dp rectifier le mal de l'action •

Avec la pureté de notre intention.

Doctrine des jésuites %

Les jésuites furent institués par Paul ni; l’infaillible Pape Clément xiv annula par une bulle le décret de leur création, et Pie vu, l’infaillible Pape actuel , en cassant la bulle de l’infaillible Pape Clément xiv, a réintégré la société de Jésus dans tous ses droits , privilèges , etc. Voilà,, dira-t-on , bien des infaillibilités en opposition. Tant mieux ; cela rend ce mystère plus intéressant : c’est une raison de plus pour y croire. Credo quia absurdutn , disait saint Augustin.

11 ne faut pas penser que Pie vu ait pris la peine de faire reviser le procès des jésuites , et

* La méthode de diriger V intention consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis ; et , ainsi, nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin* , ( 7 “ Lettre provinciale. )

Molière a souvent mis en vers Pascal , 'en faisant parler son Tartujfe , véritable jésuite , qui met en action la morale de la compagnie.'

dû réhabiliter leur mémoire pour motiver leur réhabilitation temporelle : lp Cour de cassation du Quiritial ne procède pas avec toutes ces lenteurs; elle a dit : « Que la société de Jésus ré- ? naisse* » , et elle est sortie.de sa cendre plus promptement que l’oiseatf d’Arabie , à qui elle mérite bien d’être comparée.

Voir ce phénix dans son nid , étudier ses mœurs , est un désir qui a voyagé avec moi de Paris jusqu’à Rome. Quelle que fût mon impatience de le satisfaire, j’ai dû prendre beaucoup de précautions pour ne pas éveiller de soupçons.

Le prélat Riario , à qui j’avais exalté l’institution des jésuites comme une des plus belles inventions de l'esprit humain , eut la bonté de me recommander au général de la compagnie , et de me donner une lettre pour le père GraSsi , secrétaire du père provincial, lequel a la direction de tous les jésuites d’Italie.

Je me rends à la maison professe , qui est comme le quartier-général de la compagnie.

Cette maison itàmense , et d’une belle architecture , est attenante à l’église de Jésus. « Le père « Grassi confesse en ce moment, me dit un frère « jésuite. — Quand il aura fini, je vous prie de * lui faire savoir que je viens de la part de mou- « seigneurie maître de chambre de Sa Sainteté. « — En ce cas , il va venir de suite. - — Won , « j’attendrai que la confession soit terminée. —

* Il n’est pas convenable » , s’écria le frère en ine quittant brusquement. Et je le vois revenir avec le père Grassi,qui abandonne son pénitent, dont la contrition , de parfaite qu’elle eût été , sera peut-être , à cause de moi , très-imparfaite.

Grandes excuses sûr le dérangement que j’oc- Casione : le père Grassi me répond avec beaucoup de civilité. Je suis tout surpris de sa physionomie ouverte, franche , et même attractive.. Je le parcours de la tête aux pieds : je ne trouve dans sa personne rien de jésuite. 11 parle bierf français.’ 11 a été missionnaire dans' des pays d’Amérique que j’ai visités. Nos voyages établissent un pont de communication entre nos idées. Il y a du neuf dans ses observations, de la finesse et de la rapidité dans ses aperçus ; il écoute bien , et répond avec exactitude aux moindres questions.

« Voulez-vous explorer, me dit-il, unmonde « nouveau pour vous , notre couvent? — Vous « prévenez mon désir, mon révérend père. — « Entrons d’abord dans la bibliothèque. N’âllez « pas vous imaginer qu’elle ait été achetée avec

* nos deniers : c’est un legs du cardinal

« Voici un Quinte-Curce , avec des notes marie ginalcs de la reine Christine. — Vous piquez « ma curiosité : lisons. Quel ton tranchant !

« comme elle traite lestement Alexandre ! Ici ,

« elle dit : Il a mal raisonné dans cette circon- « stance. Ailleurs, elle se met à la place des

« héros , et ajoute : J’aurais fait , moi, tout le

• contraire ; j'aurais pardonné. Et plus loin i « J’aurais usé de clémence. La reine Chris- « tine , dis-jc çiu père Grassi, avait une belle « théorie de clémence : mais elle n’était pas x très-scrupuleuse en pratique ; et , en écrivant « ces notes , elle oubliait toutes les circonstances « de l’atroce meurtre qû’elle fit exécuter en Fran- « ce , et sous ses yeitx. Elle parle en agneau , « elle agit en tigre; elle écrit ici avec une plume » de colombe, mais sur les murs de Fontaine- ■« bleau sa main traça avec une plume de fer des « caractères de sang. » Je racontai alors au père Grassi tous les détails du meurtre de Monaldeschi : quoique jésuite , il en parut indigné.

Le père , voyant que ces notes de Christine attachaient mon attention , me proposa obligeamment d’en copier ce qu’il me plairait.

« J'accepte votre offre avec reconnaissance, lui « dis-jte, mais à condition que vous.veuilliezbien » achever de confesser la personne qui vous oc-

* cupait à mon arrivée. — Il n’y a rien qui « presse. — Pardonnez - moi , il y va peut-être « du salut du pénitent : en écoutant vos pieuses « exhortations , il aura sans doute obtenu le « pouvoir prochain de l’attrition, qui l’aurait « conduit à la grâce suffisante , qui l’aurait « conduit à la grâce efficace, qui l’aurait sauvé ; « mais l’impatience qu’il éprouve peut-être dans « cet instant l’expose à gâter toute son affaire.

k Je vous en conjure, père Grassi, retournez à « votre saint tribunal, et que la satisfaction que « j’éprouve dans votre entretien ne soit pas trou- * blée par la pensée de la perplexité où gémit « à cause de ma visite une àmè pénitente. — Je « vois bien qu’il faut que je vous obéisse , me « répondit-il gracieusement : je suis à vous dans « un instant. Vous trouverez dans co livre d’au- « très détails sur Ja reine Christine. »

Je prends le livre : j’y^ vois un portrait fort singulier de Sa Majesté suédoise. Je vais tra* duire les notes que j’ai prises.

; Cette princesse paraît Agée de soixante ans ; sa faille est des plus petites ; elle a le corps trèsgros, chargé de graisse et trapu ; le visage masculin • le teint basané; les yeux bleus , roulant dans de vastes orbites ; les sourcils épais et blonds; le nez grand ; la lèvre inférieure large et saillante ; un double menton , parsemé de Jongs poils de barbe , descend sur sa poitrine , d’où s’échappent les pointes d’autres poils ? : toute cette végétation est d’une couleur différente des cheveux qui , sur le sommet du front, sont hérissés comme les dards d’un porc-épic en fureur. Voilà pour la figure. Voici pour le costume : un gros nœud de ruban noir pour ernvatte; un habit d’homme , de satin noir, tom* bant et boutonnant jusqu’aux genoux; sur cet habit une ceinture qui bride le bas du ventre, et eii fait ressortir la rondeur; une jupe noire ,

courte , et qui laisse exposé à la vue un soulier d’homme , et un pied dont la largeur ne fait pas augurer plus favorablement des autres charmes de la princesse.

Certes , je ne pense pas que les Lapons , sur lesquels elle a régné , eussent pu luî disputer jamais le sceptre de la laideur. Beaucoup de gens pensent que dans ce corps affreux habitait un hôte plus affreux encore. Cependant , bien qu’elle goûtât les mesures acerbes et sanguinaires , elle désapprouva hautement son cousin Louis xiv au sujet des dragonades : elle blâmait la manière de prêcher de ces missionnaires, et de gagner le cœur des gens en leur mettant le poignard sur, la gorge. Peut-être entrait-il un secret dépit de jalousie dans sa critique ? Ayant renoncé à l’exercice de son droit divin , il lui déplaisait de voir les autres en faire usage.

Née en i6a6 , Christine Alexandre mourut à Rotne , le 19 avril 1689. Elle reçut ce second nom du Çape Alexandre vit, qui fut son parrain lorsqu'elle abjura sa religion. Elle avait , par son testament, demandé à être inhumée au Panthéon ; mais Innocent xi sé contenta de la mettre à Saint-Pierre : il y avait peu d’humilité à cette princesse de vouloir figurer parmi tous les dieux ou tous les saints.

Plusieurs personnes , admirant l’abdication du diadème comme' un grand acte de vertu et de force d’âme, ont cru Christine philosophe, et

ont pensé qu’elle n’avait embrassé la religion de Rome que pour y vivre avec plus de liberté et d’agrément. Cette opinion ne se serait pas si facilement établie si l’on avait su que les étrangers, sectateurs de différentes religions, vivaient à cette époque et vivent encore à Rome plus indépendans que les catholiques : il n’y avait donc aucun des motifs supposés qui put engager Christine à abjurer sa religion. Avait-elle le dessein de devenir une seconde Papesse? Ce dégoût dit pouvoir n’était-il qu’apparent?

Le retour du père Grassl interrompit le cours de mes réflexions. 11 avait promptement expédié son pénitent; et je vis bien qu’il avait usé de ces moyens rapides de confession par lesquels, selon la maxime des casuistes de son ordre, on eJJ'ace ses taches aussi promptement qu’on les contracte.

« Voulez-vous , me dit-il , continuer notre in- « specliou? — Très-volontiers, mon père. » Et, après avoir jeté les yeux sur quelques a,utres curiosités de la bibliothèque , nous parcourons de longs corridors qui forment d’immenses parallélogrammes aux trois étages du couvent; Là sont les chambres des moines dont les noms sont écrits sur la porte. Il pu tire Candido est le premier qui frappe mes regards : quel nom pour un jésuite! Ces moines sont actuellement au nombre de cent soixante-quinze ; mais , an temps de leur prospérité, ce logis en contenait une armée.

Nous parvenons enfin à une élégante galerie, ornée de peinture à fresque de bon goût. Il y a des tableaux peints surles vitraux — « Ce sont,

« médit mon conducteur, les événcincns itiira- « culeux de la vie de saint Ignace. » En disant ces mots , il s’était opéré une métamorphose dans la voix , les yeux , le visage de mon jésuite : c’était une transfiguration complète j il avait escamoté sa première physionomie. Je comprends qu’il veut se mettre à la hauteur de son sujet , et , sans avoir l’air de m’apercevoir de rien , je le prie de m’expliquer le sujet de chaque tableau.

Alors , d’un ton sentimental , il me conte comme quoi , saint Ignace ayant eu la jambo cassée au siège de . Pampelune , saint Pierre lui apparut , le guérit,' et l’engagea dans la milice céleste., — « Vous m’avouerez , lui répoudis-je, « qufe. saint Ignace aurait eu bien mauvaise « grâce de refuser saint Pierre , et si cet apôtre « me faisait l’honneur de me remettre la jambe, •» mon bras serait à l’instant à son service.» Le père Grassi ne réplique rien , mais il y a del’iinprobation dans son silence. Alors je prends le parti de m’attendrir : j’ignore si c’était l'influence du lieu , mais je suis tout surpris de me trouver de l’aptitude à la feinte. Bientôt il me montre saint Ignace écrivant , sous la dictée d’un ange , les statuts de l’ordre , et changeant ses habits contre les haillons d’un mendiant.

Enfin, nous voici au dernier tableau, qui représente saint llgnace jouant au billard. — « Cé « n’est pas un des moindres miracles du saint ,

* reprend le père Grassi. Un jeune homme , « très-habile à ce jeu , et à la conversion du- « quel saint Ignace attachait un grand intérêt , « lui dit un jour qu’il se convertirait si Loyola « le gagnait au billard. Ignace accepte la con- « dation, et, quoiqu’il n’eût jamais touché ni « queue ni bille , il gagne la partie. Le jeune

* homme tint sa parole et devint un fervent jé-

« suite. — Voilà ce quLpeut s’appeler faire des « miracles en jouant ! «Heureusement , le père Grassi ne comprit pas ce qu’il y avait de gai ^dans cette observation. S’il l’avait compris , il ne m’aurait pas accordé l’insigne faveur de me faire entrer dans la chambre où vécut et mourut Ignace de Loyola. * '

On a élevé deux autels dans ce réduit. 11 y a de petites inscriptions dans tous les coins. On lit au-dessus d’une petite cheminée : « C’estdans « cette cheminée que saint Ignace , après avoir « invoqué le Ciel , jeta au feu une grande quan- « tité de lettres qui lui étaient adressées par ses « pareils. » Manière laconique de répondre aux gens ! Beaucoup de ministres , sans être des saints , en agissent ainsi avec leurs correspondais. Le père Grassi , ouvrant une espèce d’armoire, me fait admirer une statue de saint Ignace couverte des mêmes habits sacerdotaux

tju'U avait à sa mort. — « Les Français , medit- « il , enlevèfent autrefois les galons il’or de la « chasuble. — Les Français! cejàne se peut,

« tnon révérend père : ils ont trop de respect « pour ce saint. Ce sera quelque juif, marchand « de galons , usurpant le titre de Frtinçais. * Heureusement on a réparé le déficit. Mon jésuite me fit observer qu’on n’avait rien changé aux meubles de la chambre , et que la porte était la même que du temps de saiut Iguace.

J’ouvris la bouche pour lui dire qu’on avait-eu la même attention pour la chambre de Voltaire à Paris et à Ferney ; mais je n’achevai pas.

Nous visitâmes le réfectoire, où règne la plus grande propreté. J'appris que tous les moines, depuis le marmiton jésuite jusqu’au général, ont le même ordinaire. J’ai dit le marmiton , parce qu’il n’èntre dans le service de la compagnie aucun séculier : tout être virant est jésuite.

Le père Grassi me fit remarquer tout ce qu’il y a de curieux dans la sacristie et dans l’église de Jésus , avec autant de satisfaction qu’une élégante parisienne en éprouve à étaler les plis d’un riche cachemire. 11 s’écriait : « Considérez ce pavé en mosaïque , et cet autel de saint Ignace, décoré de quatre colonnes revêtues de lapis-lazuli ; le globe au-dessus est le plus gros et le plus beau morceau de lapis qu’on ait jamais vu. Ce tombeau qui est sous l’autel contient les restes mortels de saint Ignace , et une lampe

veille sans cesse sur ce dépôt sacré, qui est bien

diminué (ici la voix s’attendrissait), taut on

y a pris de reliques. » Ainsi donc , dis-je à part

moi , tout n’est pas bénéfice dans l’état de saint ; j

et dès qu’on est inscrit dans le calendrier, on j

est exposé a voir à chaque instant ses cendres

troublées par des mains avides de ri liques.'

Quoi qu’il eu soit , la sculpture et la peinture se sont efforcées à l’envi d’embellir la chapelle du saint , et son autel est tellement riche et magnifique , que le maître - autel fait à côté une triste figure , et l’ou pourrait croire que saint Ignace est le Père Eternel , et le Père Eternel .saint Ignace.

Nous rentrons dans la maison professe. J’examine les tableaux qui décorent le vestibule. Ce sont partout des sujets qui ont trait à l’histoire des jésuites : ici ils sont martyrisés par les Japonais ; là ils font des miracles ; plus loin on • les canonise. Au milieu de ces peintures sont placés les bustes en marbre de Paul ni et de Pie vu , avec ce peu de paroles au-dessous de chaque buste : Paul iii instituit ; Pif. vu restituit. Je cherchai en vain des yeux Clément xiv.

-• — Il y aurait eu , dis-je , beaucoup de charité à « placer ici le busCe de ce Pape. — Trop, répon- « dit le père Grassi. — Je souris , et j’ajoutai :

« Mon père , il faut bénir qui nous châtie. —

« Aussi le bénjssons-nous dans le fond de notre « cœur j mais nous ne nous croyons pas tenus

* de lui élever des statues. — Prenez garde que « vos adversaires ne rappellent le passage de « Tacite , où il dit : L’image de Bmtus était « absente , mais elle n'en jetait que plus

• (T éclat. »

Après force remercîmens de ma part, et beaucoup d’offres de service de la sienne , je prends congé du père Grassi , qui me donne rendezvous le lendemain pour me présenter au général des jésuites,: « Car, me dit-il, c’est aujour- « d’hui jour de poste, et le général a tous ses « instans occupés parla correspondance. » J’employai cet intervalle à assouplir mes idées et mon maintien , à me caméléoniser, et à l’heure indiquée je me rendis au collège romain , un des plus beaux palais de Rome , où les jésuites sont établis.

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