LUIGI FORTIS
CENERAI. DES JÉSUITES.
CéUit on chat vivant comme on dévot ermite ,
Un «bat faisant la chattcmite,
Un eaint homme de chat..» ..........
Arbitre expert sur tous les cas.
La FogiTAixx.
On me fit entrer dans le salon de compagnie du révérendissime Luigi Fortis , dix-lniitième général de l’ordre. Pendant que je l’attendais de pied ferme , je me mis à considérer les tableaux qui décorent l’appartement dont les meubles sont fort simples. Ici est peint le fameux jésuite Garnct , au moment où il va être pendu et écartelé pour la conspiration de6 poudres : un ange l’encourage , et lui montre le ciel ouvert pour le recevoir. Un autre tableau représente le dernier roi de Sardaigne , mort il y a six mois , à Rome , au noviciat des jésuites : il est à genoux devant un prie-dieu , sur lequel on voit une tête de mort, pour lui rappeler qu’il ne vit plus pou» le monde , mais seulement pour la société à laquelle il aspirait d’être agrégé. La Providence lui a envié cet honneur : il a rendu le dernier soupir n’étant encore jésuite qu’en liefbe , c’est-à-dire novice. Cet événement a fort contrarié la société qui , d’après les règlemens ,
hérite de chacun de ses membres. Or le roi de Sardaigne devait être revêtu de ce titre; mais il ne l’était pas encore. Cette difficulté aurait arrêté des esprits ordinaires : les disciplçs de Molina , fertiles en ressources , ont imaginé d’ha-i biller le défunt en véritable jésuite profès , et ils ont dit à sa famille : « On n’inhume avec cet « habit que les membres de notre ordre : donc « le roi de Sardaigne quij le porte en faisait « partie ; donc nous hériterons à votre place. » De là un procès ; et , en attendant qu’il soit jugé , la société de Jésus est nantie des effets de la succession.
J’allais continuer l’inspection des autres tableaux ; mais la porte s’ouvre. Un petit vieillard, vêtu d’une serge crue et grossière, entre : c’était le général. Sa figure est douce, son regard un peu emmiellé ; au lieu de l’orgueil du commandement, toute sa personne ne respire que la sim. plici.té et l’humanité. Je veux m’asseoir à sa gauche , il me fait prendre sa droite. Après quelques lieux communs de politesse , je cherche où je puis diriger l’attaque. Je tente un passage à son âme par ses yeux ; mais une large taie sur la prunelle droite me chasse vers la gauche , qui est immobile comme une sentinelle aux postes avancés , et son froc noir paraît envelopper sa pensée aussi complètement que son corps. Que faire ? Me voici fort embarrassé. Dans ma détresse, j’invoque Escobard et je m’exprime ainsi i t ' * "
« Permette! - moi , mon très - révérend Père , « d’être l’organe de tout ce que la F rance pos- « sède d’âmes pieuses , lesquelles ont tressailli- « de joie à la nouvelle de votre restauration. » A ces paroles, le général tourne uft peu la tête de mon côté ; il m’envoie un rayon visuel , et, à la multiplicité des plis de sa paupière , je deviné une intention de sourire. Je m’anime et je poursuis : * Sous vos heureux auspices la France re- ’*■ lève enfin son front battu par les orages révo- « lutionnoires ; elle espère renaître à la civili- « satibn , qui ne peut exister que sous l’empire « des corporations religieuses, dont la plus illus- « tre , par sa courageuse persévérance , est la « compagnie de Jésus. La France a beaucoup • souffert pendant votre longue absence : elle « sent déjà l’effet de vos soins ; mais les grands « maux ont besoin de grands remèdes , et il « faut la traiter comme vous traitâtes jadis le «Paraguay. — Le Paraguay! reprend le gé- « néral avec un' air satisfait. — Oui , comme « le Paraguay ! Le miracle que vous opérerez « en France sera plus grand encore. Dans le « Nouveau-Monde vous n’aviez à convertir que « des sauvages ; vous n’aviez qu’à bâtir : en « France il vous faut abattre pour réédifier. « Déjà les couveus de Saint -Acheul en Picar- « die, de Sainte -Anne en Bretagne , et les « missions , ont jeté sut le sol français des se- « mences qui germent de toutes parts , mais
« hélas! bien lentement. — Que voulez -vous « que nous fassions , sinon de défricher, de cul- « tiver, d’ensemencer la terre : la rosée du Ciel « fera le reste. — C’est beaucoup, sans doute. « Toutefois , nous nous étions flattés que vous « feriez plus encore , et que vous attaqueriez le « niai dans sa racine. Vous puriiiez sans cesse n les extrémités du corps social ; mais le cœur « renvoie le sang corrompu. — 'Que faire donc? « répète le moine. — Une belle et bonne mission » à Paris. — A Paris ! Et nous sommes attaqués, « calomniés jusque dans la chambre des dépu- « tés ! — Tant mieux , mon révérend Père. Ce- « lui sous les enseignes duquel vous combattez « ne fut-il pas aussi outragé , calomnié : c’est un « rapport de plus que vous avez avec lui. D’ail- ■ leurs , le vent de la persécution a toujours « poussé dans le port le vaisseau de la religion. « Vous ne serez jamais persécuté autant que « je le désire. — Mais une mission à Paris « est bien difficile ! — Pas autant qu’on pour- « rait le croire. Un petit nombre de mé- « créans déclament et font du bruit ; un grand « nombre à’ honnêtes gens n’attendent que vo- « tre signal pour se montrer et offrir leurs
* épaules à la croix de la mission.- Plus l’entrect prise est difficile, plus elle est digne de la coui-
* pagnie de Jésus, dont les membres ont fait « tant de miracles et ont ajouté six saints au « pieux catalogue. — Oui , répond le général
« avec un accent triomphateur, six saints , sans « compter deux bienheureux. »
A cet endroit du discours sa révérence a daigné m’expliquer la nuance qu’il y a entre un saint et un bienheureux. Ils diffèrent l’un de l’autre comme un ministre à portefeuille diffère d’un simple ministre d’Etat. Transporté de tant de bonté, je m’écrie , comme par inspiration : «An! mon Père, qu’est devenu cet heureux « temps où vous aviez l’oreille des rois ! — > « Dieu nous en préserve ! dit-il avec un ton sé-
* vcre : les embarras et les intrigues des cours
* ne nous conviennent pas ; les statuts de l’or- « drp et nos mœurs y répugnent. — Je le sais : « aussi n’ai-jc émis ce vœu que par intérêt pour « les rois , que vous avez si bien su achemi- » ner vers le royaume céleste. » Je me' lève alors , et je prends congé du général des jésuites , qui ajoute à des expressions de bienveillance ces gracieuses paroles : « Assurez les bons Fran- « çais que nous n’oublierons jamais quela F rance « fut le berceau de l’ordre de Saint-Ignace. »