‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 22 sur 45 · ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION

J’ai droit à la première en qualité de Sire.

La seconde par droit me doit écbeôir encor:

Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.

(Comme le plus vaillant je prétends la troisième;

Et si quelqu’un de vous touche à. la quatrième,

Je l’étranglerai tout d'abord.

La Foxtainb.

En lisant ce qui concerne les brigands des Etats de l’Eglise, on a vu de quelle protection le gouvernement investit les personnes, et les propriétés. Sa conduite envers l’agriculture, le commerce et l’industrie, est aussi dépourvue d’équité et de raison : il dessèche par son avido cupidité ces sources de la richesse et de la prospérité publiques. Le soleil rend en rosée et eu pluies fécondantes une grande partie des eaux qu’il enlève à la terre ; mais ici l’administration pompe tout et ne rend rien. A la manière dont elle dévore au jour la journée , sans prévoyance aucune , en coupant l’arbre à la racine pour en avoir les fruits , vous seriez tenté de croire que le Dieu qu’on adoré est saint Gargantua.

A Naples, le gouvernement, en exerçant le monopole des grains , ne permet au peuple de remplir son estomac qu’autant qu’il vide sa bourse. De vastes et menaçans magasinj régnent

le long du golfe, et recèlent les dons de Cérès , non pour prévenir la diselle , mois pour la faire naître à propos et affamer les habitans en masse. A Rome, ou affame la population en gros et en détail : nouvelle opposition avec l’ancienne Rome , où d'immenses greniers d’abondance remplis des tributs de l’Afrique, de la Sardaigne et de la Sicile , n’étaient destinés qu’à faire au peuple des distributions gratuites. L’administration papale , en vertu de son droit divin , s’attribue non seulement la veute exclusive du blé en grains , mais du blé en farine , mais du blé converti en pain. Enfin , sous quelque déguisement que se présente celte pauvre Cérès, on reconnaît la présence réelle de sa divinité dans la plus petite particule de pâte ou de pâtisserie, et en celte qualité l’Eglise se charge d’en faire le débit. Presque toutes les boulangeries appartiennent aux individus du haut clergé : les préposés à la vente du pain ne sont que des prête t noms , des commis. Les séculiers qui veulent exercer ce genre d’industrie sont en butte à mille vexations , amendes, etc. , et finissent souvent par renoncer à leur état.

Ces jours derniers , un habitant de Rome me raconta que son boulanger avait été soumis à une forte amende par le cardinal Ruf.. , pour avoir vendu au public du pain dont le poids était avantageux.... Au vendeur, dira-t-on. Pas du tout , mais bien aux acheteurs. — « Celante

V parait fort extraordinaire : on n’a jamais rien « vu de semblable à Paris, jlis-je à la personne « qui m’apprenait ce fait. • — La raison en est « cependant bien simple, me répondit-elle. — «' Comment, bien simple? Punir un boulanger

* qui favorise le pauvre , en lui facilitant les « moyens de se procurer la nourriture première!

* c’est une chose inouïe! une chose !... — Qui « ne vous étonnera nullement quand vous sau- « rez que Son Eminence est propriétaire de « plusieurs boulangeries auxquelles les consom- « mateurs ne donneraient pas beaucoup d’occu- « pation , s’ils trouvaient ailleurs du pain à « meilleur compte. »

Quelque confiance que m’inspirât la personne qui me parlait , j’ai voulu acquérir la preuve directe , et pour ainsi dire palpable , de cette petite anecdote. Je n’ai fait qu’un saut chez le boulanger puni. 11 était encore tout en émoi de son désappointement. Il me raconta avec feu tous les détails de son aventure, n’épargnant pas les épithètes au prince de l’Église , qui , s’il les eût entendues , lui aurait infligé une seconde amende, mais sans jamais amender sa façon de penser à son égard.

MM. les cardinaux, non contens d’enfariner leur pourpre , ont en outre à leur compte les boutiques d'épiceries , et généralement tous les comestibles dont la vente est journalière et lucrative. Ce que c’est que d’être occupé du bien public !

Au monopole des grains , le gouvernement joint le monopole de l’huile : c’est frapper l’acriculture au cœur. Le malheureux cultivateur

reçoit la loi quand il veut vendre le produit de ses sueurs, et il est souvent ob\jgé d’acheter fort cher la même denrée qu’on l’a forcé de vendre à. vil prix. Tous ces vices sont la conséquence d’un principe oppresseur. Je ne m’en étonuo.

pas : je les signale. Et que peut-on espérer d’un gouvernement dont les chefs , étrangers les uns aux autres, se succédant, calcul proportionnel, tous les huit ans, ne peuvent, quand ils le voudraient , concevoir et exécuter dévastés plans , et se passent l’empire l’un à l’autre comme des convives altérés se passent la coupe du festin ? Peut-on avoir des sentimens de paternité pour l’espèce , quand on renonce à la paternité de l’individu ? Le moins paternel des gouvernemens n’est-il pas celui où il y a, tant de pères qui n’ont pas d’enfaos ?

LOTEnrE.

Tous les hommes qui ont des idées d’ordre social, et désirent encourager les bonnes mœurs, se sont élevés avec indignation contre l’institution de la loterie. Tous les Français attachés à leur pays gémissent de voir figurer un tel article au budget de l’Etat. Ce n’est qu’en rougissant que les ministres présentent cqt abus révoltant ‘

à la sanction de la chambre legislative ; ils ont toujours soin, afin d’obtenir cet impôt coupable, d’en faire espérer la cessation. Enfin , la perspective seule de. la mort de ce monstre en a pu faire supporter l’existence.

Le gouvernement papiste non seulement' tolère la loterie , mais il l’autorise . l’encourage ; que dis-je ? il la sanctifie en instituant pour ce vice politique une cérémonie spéciale et religieuse. Hé quoi ! dira-t-on , faire de la loterie un acte de piété ! — IS’a-t-on pas fait un acte de foi (auto-da-fé) de l’action de jeter des innocens dans de grands'feux? Cependant, malgré mon respect pour l'omnipotence papale, comme je ne pense pas que les abus connus justifient la facilité à ajouter foi à l’existence des abus inconnus , j’ai voulu , avant de croire , voir de mes yeux et toucher de mes mains la chose eu question : le témoignage de mes sens a été. unanime.

Le jour du tirage des numéros , on métamorphose la galerie du palais du gouverneur de Rome en une espece de reposoir où se réunissent les chefs des diverses congrégations religieuses , capucins, récollets , dominicains, etc. , avec des rnonsignori et d’autres personnages éminens dans l’Eglise. À l’air de recueillement de l’assemblée , vous eussie7. cru .qu’il s’agissait d’un service funèbre pour le repos de quelque âme d'évêque ou de cardinal. J’admirai le silence du peuple groupé, sur la place de Monte-

Citorio, autour de l'obélisque , qui semblait l’image d'une pensée unanime et pieuse montant vers le Ciel.

Bientôt un enfant de dix à douze ans s’avance près de la balustrade de la galerie extérieure du palais ; il fait un signe de croix grandement dessiné ; iljplongè ensuite la main dans une boîte d’argent; il tire un billet; soudain la trompette sonne, ét j’entends proclamer le numéro treize. La meme cérémonie se renouvelle pour chacun des cinq numéros. La foule , d’abord si calme , s’agite comme une mer bouleversée par la tempête : ainsi qu’au jugement dernier, le petit nombre des élus rend grâce à la Providence ; tous les autres appelés grincent des dents, jurent, et ont recours à mille moyens coupables pour tenter de nouveau la fortune du sort. Et cependant l’Eglise condamne les jeux de hasard ! Cesseraient-ils d’être un péché lorsqu’ils lui sont profitables ? C’est peut-être un mystère nouveau qu’il faut respecter.

Page 1