AUTRE ANECDOTE
Les Italiennes parlent de leurs intrigues amoureuses avec autant d’aisance que les" femmes de Paris s’entretiennent d’une mode ou d’une pièce nouvelle. Est-ce oubli de toute convenance , de toute retenue, de toute pudeur? Nullement, puisque celte conduite ne blesse en rien les usages ni l’étiquette de leur pays , et que personne ne s’en formalise. Juger une nation étrangère d’après les idées reçues et les préjugés de sa patrie , c’est imiter la tyrannie de Procuste. Non seulement, avant déjuger les Italiennes , il faut faire la part du climat , mais celle du gouvernement : alors, sans être entièremeut disculpées , clics paraîtront bien moins coupables.
Voici une petite anecdote dont l’authenticité est incontestable , et qui prouvera ce que je \ icus d’avancer sur le peu de mystère dont elles couvrent leurs liaisons illicites. »
A l’époque dernière de la domination des Français» en Italie, lorsque le général Miolli* était gouverneur des Etats de l'Eglise , la
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jeune comtesse B***, fille du duc de B***, surnommée la belle tihe grecque , après avoir préludé par quelques amours passagères, fixa bientôt son âme errante sur un officier d’artillerie , qui répondit à sa passion avec toute la fougue de la jeunesse. Plusieurs mois s’étaient écoulés dans cet enchantement mutuel , et il semblait que leur soif amoureuse, bien loin de s’éteindre dans les torrens de délices où ils se plongeaient , n’en devenait que plus ardente. Le jeune officier, consacrant tous ses momens à sa maîtresse , oubliait le service de Mars pour celui de Vénus. Sa famille, ellrayée des conséquences fâcheuses que celte liaison pouvait entraîner, sollicita et obtint pour lui un changement de garnison. 11 reçut l’ordre de partir pour {[Naples. Malgré les douleurs , les attaques de nerfs , les évanouissetueus de la comtesse B***, il dut obéir.
Bien ne peut dépeindre l’abattement , le désespoir de cette moderne Arianne , pour qui Rome, après avoir été un séjour enchanté , devint tout à coup le plus horrible des déserts. Elle redemandait son amant à tous les lieux lémoins naguère de leur réunion. Non contente de verser des larmes et de pousser de longs gémissemens sur cette cruelle séparation , elle se vêtit de deuil , comme si tout ce qu’elle aimait eût cessé de vivre : et pouriant son mari se portait à merveille. Quand elle eut promené sa
douleur chez plusieurs personnes de sa connaissance , elle se renferma dans sa maison , dont elle interdit l’entrée à tout le monde : elle voulait , disait-elle , faire divorce avec les humains.
Déjà quinze jours s’étaient écoulés dans cette réclusion absolue ; les fêtes , les bals , les soirées brillantes se succédaient chez le général Miollis , et l’amante désolée s’obstinait à ne pas y paraître. Quoique à Rome la laideur soit une exception , cependant la ravissante beauté de la comtesse B*** laissait un grand vide dans les cercles dont elle avait fait partie. Il lui fut député l’élite de la jeunesse française et romaine, pour la supplier de ne pas prolonger davantage le veuvage de la société entière, qui se trouvait privée, par son absence, de son plus bel ornement. Elle céda enfin aux instances réitérées dé 'ses nombreux admirateurs, et promit d’assister à un grand bal , au palais du gouvernement. Elle vint en effet ; mais au lieu de la parure aérienne d’une nymphe de Terpsichore , elle étala tout l’appareil d’une femme qui vient gémir sur un tombeau. Elle ne pleurait pas; mais ses yeux se souvenaient encore des larmes de la veille ; son visage décoloré se penchait languissamment sur son épaule , copnne; un lis que l’orage a courbé vers la terre. C’est en ses longs habits de deuil qu’elle traversa une suite d’appartemens , donnant la main à son mari, le comte B***, beau jeune homme de vingt-neuf ans, trcs-riche,
et partant très-considéré à Rome. Elle mardi»
. silencieuse jusqu’au grand salon de compagnie.
• Arrivéelà, cllefut environnée d’une foule de feni- '
. , mes , ses amies , qui lui firent leurs complimens
de condoléance sur son infortune. Alors , la douleur comprimée dans le sein de la comtesse se réveilla avec tous ses accompagnemens, et devant une nombreuse société, moitié française, moitié romaine , elle s’écria, à travers ses sanglots : Non, non, plus il amans, plus d’amans : l'amour fait trop souffrir. Et toutes les Romaines de cherchera la consoler, les unes en lui prêchant une résignation philosophique , les autres en se citant pour exemple d’un malheur semblable.
Cependant le mari , croyant son ministère , tout-à-fait hors d’œuvre , ayant confié sa femme au zèle empressé de tant de consolatrices , avait opéré sa retraite vers un groupe d’hommes sen-'* sés , qui , dans l’intermède des contredanses , où l’on s’occupait du soin de leur ménage , discutaient gravement sur les intérêts des peuples et sur les moyens d’accroître la population, f La conversation était trcs-animée , quand une autre comtesse, qui avait prodigué ses soins et son éloquence au désespoir de la comtesse B***, s’adressant au mari : « — Il s’agit bien, M. le comte ,
« de parler politique , lorsqueyotre épouse est « dans une désolation d’autant plus grande , que etc semblable à celîe-ci qu’elle fit
c’cst à une fête
« la connaissance de l’objet qu’on a eu la cruauté « de lui enlever. Les femmes sont si malben- « reuses ! Venez joindre vos efforts aux miens « pour la calmer, et peut-être que tous les deux... « — Excusez-moi , madame , si je vous refuse : « je ne puis rien gagner sur l’espritde ma femme; « elle montre constamment la même déraison.
« Je lui ai dit cent fois qu’elle .s’attendrissait « trop facilement : aujourd’hui c’est: pour un « amant; demain ce sera pour un autre. » Monsieur le comte connaissait parfaitement madame la comtesse : car, à huit jours de là , un jeune officier prussien essuya les pleurs que l’absence de l’officier français faisait répandre.
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