‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 26 sur 45 · I.ÜS · texte numérisé non relu

I.ÜS

Partout où la pensée croupit dans l’esclayage, je ne sais quoi de servile et de rampant se glisse dans les relations sociales, et les formes de la politesse ressemblent beaucoup à celles de la bassesse.

Depuis le décrotcur qui baise la main d’un moine , naguère décroteur comme lui , lequel l’a baisée à son supérieur, qui l’a baisée à un chanoine, qui l’a baisée à un prélat, .qui l’a baisée à un cardinal, lequel l’a baisée au Pape, tout le monde à Rome reçoit et donne des baisers manuels. Le privilège de baiser la main du Pape est exclusivement réservé * aux cardinaux qui s’opposèrent vigoureusement au dessein que Benoît xm avait d’accorder la même faveur aux instances des évêques. Ces représentâtes des apôtres n’ont pu parvenir encore qu’à baiser le genou pontifical. Ainsi , il y a dans tous les lieux sacrés et profanes une circulation non in-

* Il n’est question que des cérémonies de l’Eglise , car partout ailleurs le Saint-Père présente sa main à baiser à. qui bon lui semble.

tcrrompue de baisers qui descendent et montent sans cesse l’échelle des dignités ecclésiastiques jusqu’au Saint-Père qui, seul, 'est condamné à ne rien baiser , ou à se baiser lui-même.

Dans un pays où le clergé jouit de tous les honneurs , il est bien naturel qu’il donne le ton aux séculiers : aussi le baiser de main a-t-il des cloîtres passé dans les salons , et des salons dans les boutiques. Un marchand se précipite de son comptoir ; il me heurte en passant. À qui en veut-il ? me dis-je, étonné de sa rapidité. Bientôt je le vois saisir la main d’un capucin qui la lui abandonne avec distraction , la baiser, puis s’en retourner satisfait avec son flegme accoutumé. « — Ce révérend père , lui demandé-jc , « vous a rendu quelque service ? Pour mettre « tant de chaleur dans vos carrosses, il faut qu’il « soit de vos amis particuliers. Quel est son « nom ? . — Je ne le sais pas , me répond-il ;

<r mais c’est un capucin. »

Si je quitte les palais des seigneurs et les demeures des artisans , et que j’interroge l’intérieur , les dieux pénates de la classe mitoyenne, où réside le vrai caractère national, je m’étonne et m’attriste de ne point trouver entre les en-' fans et leurs parens cette effusion de sentimens, ce laisser-aller de larffhture, ces çarresses naïves qui font le charme des familles. Les bras de ces jolis marmots ne s’enlacent jamais autour du cou de leur mère ; ils ne couvrent pas ses joues de

baisers retentissant an fond de son coeur , et qui la dédommagent de tant de soins et de peines. Le seul témoignage de tendresse qu’on leur accorde à certaines heures de la journée est le baiser de la main que la mère leur tend avec plus ou moins de dignité. Elle ne demande à ses enfans qu’un respect extérieur : l'affection arrive si elle peut ; et il est rare , comme on le sent bien d’après ce tableau , qu’elle se montre chez eux.

Je suis persuadé que beaucoup de mères souffrent de cette contrainte: les entrailles sont toujours là. Mais elles élèvent leurs enfans comme jj elleS ont été élevées elles-mêmes. D’ailleurs, la coutume , l’opinion commandent, et le bonheur detre mère peut-il dédommager de l'inobservance d’un usage qui a sa source dans les exigeantes de l’Eglise ? On m’a conté qu’une mère , pour mettre d’accord ses préjugés avec son cœur , faisait baiser de jour sa main à ses enfans, mais les baisait tod^E de bon la nuit , lorsqu’ils étaient endormis.

On dira peut être que , dèsila fondation de Rome , les lois attribuaientaîix pères de famille une magistrature illimitée sui* leurs enfans , qu’ils pouvaient vendre et mettre à mort , et que ceux-ci , au lieu d’un esclavage réel , sont trop heureux d’en être quittes aujourd’hui-pour une pantomime servile et une simple démonstration de soumission absolue.

C’est ainsi qué , du moins sous ce rapport , la ville de Romulus se retrouve dans la ville de Pie vu.

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