‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 27 sur 45 · CRUCIFIX BAISE · texte numérisé non relu

CRUCIFIX BAISE

Ainsi qu’aux mains , les baisers sont prodigués à tous les simulacres bénis , et aux' objets qui renferment des reliques quelconques. C’est çar les baisers que les dévotes se mettent en verve : j’en ai vu un curieux exemple dans l’église de Saint-Charles , au Cours. ‘

Le soir du Jeudi-Saint on exposa sur les marches de l’autel un crucifix de bois de la longueur de deux pieds et demi. La gent dévote se 'mit à le festoyer, en le baisant aux pieds et an front. Le lendemain, Vendredi-Saint , on offrit aux ferveurs de la multitude un crucifix de quatre pieds, et les baisers redoublèrent ; mais le lendemain le crucifix avait près de six pieds. Alors l’exaltation des femmes fut portée à son comble : de tous les points de celte immense église elles se précipitèrent vers le simulacre grossièrement taillé et plus grossièrement peint; elle se jetèrent sur ce bois comme si elles eussent voulu le dévorer; elles le baisèrent avec acharnement depuis les pieds jusqu'au front , sans faire grâce â aucune partie du corps. Des personnes pieuses se succédaient quatre par quatre dans cet exercice : celles qui attendaient leur tour montraient autant d’impatience qu’une meute qu’on retient

en présence de la proie. 11 y ayait près du crucifix une écuelle pour recevoir les offrandes. Pour la plupart, elles aimaient mieux donner des baisers que de l'argent -, mais celles qui lâchaient quelque obole se croyaient en droit de ne plus finir leurs caresses. Quoique je restasse plus d’une heure dans l’église , je ne pus voir la fin de ce bizarre spectacle, et je laissai mes dévotes baiseuses toujours en opération.

Le pied de saint Pierre , dans la basilique de ce nom , est tout creusé par ces baisers et tout luisant ; et dans une autre petite église du Forum, où l’on prétend que l’apôtre qui renia sou maître fut long-temps dans les fers , j’ai vu un petit crucifix de cuivre dont tout le visage et une partie des épaules ont disparu sous le frottement des lèvres qui , sans hyperbole , l’ont mangé de caresses.

Cesbaisersde toute espèce sont d’autant moins friands, que la:propre^é n’est pas plus naturalisée à Rome que dans le reste de l’Italie. On me dira que la religion de Rome n’èxige pas d’ablutions multipliées, çomme celle de Mahomet, et que parmi beaucoup d’ordres de moines on ne juge le degré, de piété que par le degré de crasse dont les cotifches^pïus elles sont épaisses , opposent un plus grand obstacle au magnétisme du toucher et à l’aiguillon de la chair. Je n’ai rien à répondre , et l’on doit louer la saleté qui conduit à la sainteté.

FÈT1Î- DE SAINT . AKTOINE.

La malpropreté me rappelle le porc, qui me rappelle saint Antoine, qui me rappelle sa fête. De ce que ce bienheureux affectionne, cet animal , les dévots ont conclu qu’il devait avoir la même sympathie pour toutes les autres bêtes à poil et à plume , et ils l’ont investi de ce pro-tectorat général. Le jour donc de sa fête, qui se célèbre à Rome avec une grande solennité , la place de Sainte-Marie-Majeure , où se trouve l’église de ce saint , est couverte de chevaux , d’ânes , de cochons , sur la tête desquels le clergé appelle les bénédictions célestes , moyennant une redevance pour chaquç bête.

Le petit peuple, trop pauvre pour posséder des animaux aussi importans , tient Sous le bras des poules et des dindons, ornésde petits rubans rouges attachés au cou , afin que saint Antoine le» engraisse convenablement , et les préserve des diverses maladies auxquelles ils sonrsujets. Dès que totis Ces animaux , jusqu’au plus petit poulet , ont payé leur tribut à l’église , le sacré goupillon les asperge d’eau bénite; et s’il arrivait que quelque cochon fût possédé du diable, comme il y en a eu plusieurs exemples, il est exorcisé à l’instant. V 1

Ce ne sont pas seulement les basses classes qui observent ces cérémonies : là haute noblesse

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y apporte les plus religieux scrupules , et les chevaux les plus richement enharnachés , et couverts d’armoiries de toute espèce , ont peine à tenir sur la place , qui est fort grande. Quand un cocher ou un charretier est embourbe , il menace ses chevaux de l’indignation de saint Antoine , et , en ajoutant queJques coups de fouet , il les fait avancer sur-le-champ.

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