JEUDI-SAINT
Je me suis rendu de bonne heure à la cha-.
pelle Sixtine, pour entendre le fameux Miserere ; mais le révérend père Oignon , que je rencontrai heureusement dans l’église de Saint-Pierre, me conseilla , avec beaucoup de bienveillance , de remettre au lendemain l’audition de ce concert spirituel , pour ne rien perdre des autres cérémonies qui ne devaient pas se répéter.
Comme j’allais le quitter , après l'avoir remercié de son attention , « — Vous-ue me par- « lez plus, me dit-il, de notre entretien de « l’aytre jour : Seriez-vous refroidi dans vos re-
* cherches sur les miracles? J’ai pris des infor- « mations, et il en résulte que jamais saint Louis « n’a répondu aux lettres qui lui ontété adressées. « — En ce cas, mon révérend père , je ne lui « écrirai pas, car je tiens beaucoup à ce que mes « lettres ne restent pas sans réponse. — Je com-
* mence à penser que c’est une imagination de
* votre cerveau , ajouta- t-il en souriant. — Si «. vous riez, père Oignon, je m’en vais rireaussi, « quoique je n’aie pas l’honneur d’être augure.» Nous nous séparâmes alors avec cordialité et en nous serrant la main.
Il s’agissait de trouver place sur la galerie située au-dessus de la colonnade circulaire qui forme la placé de Saint-Pierre. C’était un lieu privilégié : partout ailleurs on était menacé d’être étouffé par la foule. Je cherchais en vain des yeux quelque moine de ma connaissance :
un capuciS passe; je lui dis que je suis .des amis du père Cipollaj.jc me saisis de son cordon ; le franciscain m’entraîne à sa suite , et me voilà convenablement placé. Bientôt une musique guerrière annonce l’approche du Saint- Père. Il parait, porté sur sou trône » au grand balcon de la façade de l’église. La musique cesse. Les soldats et le peuple s’agenouillent silencieux.
Alors le Souverain Pontife se lève , et bénit par trois fois lavillc et l’univers. Cette bénédiction sortant du cercle étroit des bénédictions ordinaires, le Pontifc, courbé sous le faix de, trois courotfneset de trois quarts de siècle , est comme suspendu-entre le ciel et la terre. Ces fontaines jaillissant avec un bruit uniforme , au milieu d’un silence plus uniforme encore ; cet obélisque égyptien , opposant scs caractères hiéroglyphiques aux mystères de la religion catholique , excitèrent mon étonnement et remuèrent ma sensibilité. Mais que le Pape soit jeune au lieu d’être vieux , et le prestige est détruit. Un nic- , meut; après la bénédiction , le Pape se retire , et la foule s’empresse vers la chapelle Clémentine, pour assister à la cérémonie du lavement des pieds des "apôtres. Ceux-ci, vêtus d’un froc de laine blanche , un bonnet blanc sur la tête, siégeaient sur une banquette élevée sur une espèce de théâtre. Je connaissais le curé de l’église des Lucquois , qui représentait f apôtre saint Pierre. C’est un excellent homme , ne connaissant dans sa conduite que la ligne droite , et incapable de renier ses amis. Il me fit signe d’approcher. La foule, s’apercevant quel’apûire saint Pierre avait un mot à me dire , se rangea pour me laissér arriver jusqu’à lui.
Soudain tous les y eux se tournent vers le Pape, jçpii entre par une porte secrète et se place sur son trône. Derrière lui , une tapisserie fort riche cia-
lait deux énormes lions, tenant dans leurs griffes les armoiries pontilicales. Le peintre s’est mépris , me dis-je : ce sont des agneaux qui convenaient à une religion toute de mansuétude.
Desriions sont l’emblème du despotisme de la force, et le culte papal ne connaît que le despotisme de la persuasion. Le lion promène autour de lui le meurtre et le carnage pour satisfaire son appétit ; mais l’Eglise , comme chacun sait , a toujours eu horreur du sang. Je cherchais encore le .sens allégorique de cette tapisserie , quand le Saint-Père , vêtu d’une simple tunique blanche, s’avance vers les apôtres , leur jette un peu d’eau sur le pied droit , l’essuie, puis le baise. Que signifie cette prétention d’ajouter à l’acte d’humilité de Jésus, qui se contenta de laver les deux pieds de ses disciples sans les baiser? Charger son rôle , ce n’est pas le remplir.
La sainte ablution à peine achevée , je fus entraîné par la multitude vers la chapelle Pauline, où se célèbre la Cène. Pressé comme dané un étau , je regardai autour de moi , et m’aperçus que le torrent qui m’emportait était composé d’Anglais et d’Anglaises. Celles-ci , d’une pâleur livide, tant elles étaient fortement comprimées, auraient perdu connaissance si lesentimentde la* curiosité ne leur eût donpé des forces. C’est une chose extraordinaire que la passion cfiréuée de ces hérétiques d’Anglais pour les cérémonies d’une religion qiti les- damne sans appel. Enfin , au
milieu des gcmissemens des dames britanniques aplaties dans la foule, je parvins assez près de la table où les apôtres , sans se laisser déconcerter par le» spectateurs , mangèrent et burent avec énergie , comme jadis devaient le faire leurs commettans , car le métier de pêcheur donne de l’appétit. Le Saint-Père , aidé de son maître d<? chambre, présentait lui-même aux convives des verres remplis de vin. 11 était dans nu exercice continuel, quoiqu’il ne prit point part an festin. Cependant Jésus-Chris^ , la Veille de sa mort , but et mangea avec ses disciples. Ainsi , dans la cérémonie du lavement des pieds et dans celle-ci , son vicaire tantôt va au delà et tantôt reste en arrière du divin Maître.
Les apôtres , bien repus , se retirèrent , era i portant avec eux les restes du repas , la serviette qui avait essuyé leurs pieds , leurs habits de laine blanche , et-, de plus, une médaille d’argent de peu de valeur. Autrefois on leur permettait de mettre aussi dans leur poche le gobelet d’argent,mais le Pape a pensé que c’était trop imiter Lucullus , de profane mémoire : maintenant ces . coupes restent sur la table , au grand déplaisir de MM. les apôtres. Le. bon curé des Lucquois, •fort satisfait d’ailleurs de la cérémonie , poussa de profonds soupirs en me parlant du gobelet.
Si, pour me servir de l'expression de Henri iv, mes n gards eussent été affamés de voir un roi , j’aurais pu-, pendant la Cène , lesjrossasiér sur la
roi de Naples. Je l’ai vu pendant une heure face à face. Il a environ 5 pieds io pouces de taille, les épaules très-élevées ; la tète grosse , oblongue , ombragée de beaucoup dç cheveux blancs, tout plats , tout pen^ans sur un front pointu et sur
un visage qui Mais à quoi bon finir ce
portrait ? Un roi peut-il jamais être laid ?
La dévotion s’arrangeait très-bien sur sa physionomie. 11 murmurait entre ses lèvres je ne sais quelles prières qui avaient sans doute pour objet le bonheur de son peuple. On disait qu’il s’arrêterait à Rome pour divers exercices de piété , et surtout pour se faire relever par le pape , de ses derniers sermens de fidélité à la constitution , sermens prononcés suri’Evangile.
Pie vu , quoique très-occupé de ses saintes fonctions , considérait souvent le gracieux souverain des Deux-Siciles , et ses regards semblaient lui dire : « J’approuve votre air de fer-
* veur et de componction ; mais je vous loue- ' « rais davantage si vous me présentiez la
« haquenée et le tribut que vous me devez et
• que j’attends en vain depuis plusieurs années.
« Point de haquenée , point d’absolution. •