‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 30 sur 45 · LÉ VENDREDI-SAINT · texte numérisé non relu

LÉ VENDREDI-SAINT

Ce qu’il y a de plus remarquable dans les cérémonies du Vendredi-Saint , c’est le fameux Miserere qui se chante à la chapelle Sixtiue.

J’avais rencontré sur la place de Saint-Pierre un dominicain grand , sec’, maigre , mais d’une physionomie très-line et très-caustique. Il avait trouvé , je pense , le secret d’être partout : je l avais vu à toutes les promenades , à tous les cercles, à tonies les cérémonies , dans la chapelle du Pape, au Qnirinal , à Saint-Pierre et dans mainte autre église. Je l’apercevais de très-loin , connue un grand peuplier parmi des arbrisseaux. Je me reprochai de ne lui a.voirpas encore parlé , et m’imaginant qu’il devait y avoir quelque chose sous son grand froc blauc , je l’accoste : il m’accueille avec civilité , en dominicain qui a du monde. J’entre en propos sur les cérémonies de la semaine sainte. Tout en devisant , nous arrivons au pied de l’escalier du V utican. « — Quel magnifique escalier! dis-je. « i — Aussi e répond le dominicain , l’appclle- * t-on l’escalier royal. — Et pourquoi - royal? « Cette dénomination n’est pas assez relevée : « papal serait plus noble. — Vraiment, reprend « le moine , eu lui donnant le litre de royal, il « semble qu’on ait voulu l’avilir. »

Nous entrons dans la chapelle qui précède la chapelle Sixtine. Nous passons près du tableau qui représente le Massacre de la Saint-Barthélemy. J'aurais bien désiré .arrêter mon dominicain devant cc tableau : quelles observations -curieuses j’aurais entendues ! Mais il n’y eut pas moyen , tant il était impatient d’entrer

dans la chapelle Slxtinc , tant il craignait de perdre un mot du Miserere.

Il avait raison : rien de plus mélodieux * de plus suave que cette musique 'ébranlant avec mollesse tout le système nerveux. Les passages les plus voluptueux de l’opéra d ’ Armidê sont arides en comparaison de ce chant pieux ,'qui rappelle ce vers :

La volupté la suit avec des yeux dévots.

Les yeux de mou dominicain pétillaient de plaisir et de béatitude. Les sons pénétraient tousses jjores , le mettaient dans un étal de transfiguration. 11 me prêta son livre pour me mettre à xneme de suivre les, pensées dans le chant , car la musique ne forme aucune alliance avec les paroles. La pitié de Dieu, malgré sort extrême miséricorde , ne peut pas plus s’émouvoir, sur .nos fautes aux gracieux et fluides accens de ce Miserere j que -l’homme le plus philanthrope ne s’attendrirait sur les iufirmités des jambes d’individus qui feraient en sa présence des pirouettes et des entrechats.

Je conseille aux au^cilrs d’opéras dont le but est dç faire oscilller nos tunes entre la vivacité et la langueur des plus tendres passions, jeleur conseille d’étudier, de méditer, d’imiter le style du Miserere. Saiut Augustin s’accuse , dans ses confessions , d’avoir souvent pris trop de plaisir

aux chants de l’Eglise. Depuis que j’âi entendu la musique de la chapelle Sixtine , je comprends fort bien l’espèce de péché que pouvait faire l’évêque d’Hipporic , et je crois que le moine enfant de saint Dominique le comprenait aussi bien que moi. • •»

Ile Pape évita ces influences sonores , dont songrandâgc n.e l’aurait peut-être pas garanti. Son trône l’attendit vaipement, soit qu’il fût fatigué de tous les exercices de la veille , soit qu’il ne jugeât pas cette cérémonie nécessaire à sa sanctification. Eu vérité , malgré ma disposition à admirer tout ce qui •concerne la religion de Rome, je suis obligé de convenir que la chapelle Sixtine offrait un spectacle bien profane le jour de ce Vendiedi-Saint : une multitude de castrats chantant une musique efféminée et sensuelle , en présence du grand tabloau de Michel-Ange, représentant le Jugement dernier et les tourmens éternels réservés à une seule pensée du genre de celles dont ces chants étaient l’éloquente expression; une foule de femmes romaines , françaises , anglaises , vêtues avec élégance , s’énivrantde cette harmonie passionée , tandis qu’qlles ‘jetaient sur ces instrumens vivans des regards furtifs et rêveurs qui semblaient chercher un homme ; dès moines noirs , blancs et pies causant entre eux, jouant avec leurs cordons ^ la luxure dans les yeux , et paraissant

occupés (le toute autre chose que du grand mystère de la rédemption. Je sortis de la chapelle Sixtine peu édifié de la cérémonie ; et , gémissant de tant de scandales , j’ullai sur le mont Palatin , parmi les ruines du palais des Césars , rêver à la perpétuité du culte papiste.

CAVALLETTO.

N’aycz -vous jamais vu donner la question?

— Non; et ne le verrai , que je crois, de ma vie.

— Venez, je vous en veux faire passer l’envie.

— H<!! Monsieur! peut-on voir. souffrir des malheureux , Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Kxcihe.

Qu est-ce que le cavalleito ? C’est uneespèce de cheval fort à la mode dans la ville sainte, et qui , malgré sa petite taille , peut lé disputer au fameux cheval de Troie. Celui-ci ne s’empara que d une capitale d Asie : sur celui-là ou peut faire la conquête du ciel. Il suffit que le cavalier le monte avec des sentimens religieux , et qu’il fassehommage à son Dieu de l’épreuve à laquelle il est soumis. Le lecteur va peut-être imaginer que le cheval en question hondit , se cabre, lance des ruades. Pas du tout : il est aussi paisible quç le coursier sur lequel don Quichotte croyait parcourir , dans l’air , les régions du feu. Donnons le mot de cette énigme.

Deux planches en dos d’àne, soutenues par quatre pieds de bois , dont les deux de devant sont plus bas que ceux de derrière : voilà le cavalletto. Le cavalier , fait non de bois , mais de chair, est conduit par deux gendarmes qui lui tiennent l’étrier. S’il fait quelque difficulté, on

le force à monter : c’est une conséquence dû compelle intrare.

Dès que le Romain est en selle , on le couche sur sa monture, de façon que sa tête occupe la partie la plus Lasse du cavalletto. Alors l’exécuteur des hautes-œuvres , ayant fait lesigtfG de la croix , administre au cavalier des conps de nerf de bœuf sur toute la longueur de son dos mis à nu, sans préjudice d’une amende pour payer le bourreau et autres menus frais.

Le premier individu que j’aie vu fustiger ainsi était un maître de café'* en punition d’aryoir , dans le Carême , servi à un Anglais des œufs frais et du laitage pour déjeuner. « — Vingt- « cinq coups de nerf de bœuf pour avoir servi « du lait ! cela ne se peut, diront maints leç- « teurs:vous abusez du privilège des voyageurs. « Nous savons bien que le gouvernement ponti- « fical commet des injustices révoltantes , des « actes arbitraires atroces ; mais celui que vous

« signalez dépasse — Arrêtez : je puis vous

« fournirla preuve matérielle de ce que j’avance. « J’ai emporté avec moi l’édit du vicaire .géné- « ral , dont on trouvera le texte à la fm de cet « ouvrage. Un des imprimés originaux, est en-. • tre mes mains. »

Voici une partie de la teneur de ce décret , que je traduis :

Nos prédécesseurs ont, chaque' année , par des édits , recommandé l’exacte observation

tlli jeûne et du maigre pendant le Carême, Ils ont infligé les peines les plus sévères à tous ceux qui se permettent la moindre infraction à celte loi. Le présent avis est rendu public pour réitérer cette injonction , et tous les contrevenons seront punis du châtiment irrémissible:

de vingt-cinq coups de bâton à cavalletto dans Ja rue et devant leurs restaurons ou cafés respectifs. Seront passibles de la même peine tous ceux quin’ afficheront pas le présent avis dans l’endroit le plus apparent des lieux où ils donnent à manger.

Donné au palais dç. notre résidence.

Annibale, titulaire de Sainte - Marie- Transtibèrine , de la sainte religion . catholique , prêtre cardinal de la

Genga *, vicaire général de la sainteté de Notre Seigneur.

Antonio Argenti , substitut.

Si I’on réfléchit que la cour de Rome brûlait les hérétiques par les mains de la Sainte-Inquisition , ou doit trouver les coups de bâton , pour l’ihfraction du jeûne , conformes à la gradation des délits et des ppines. Après avoir perdu la grande branche d’impôt des auto-da-fés , le gouvernement s’en indemnise un peu par la recette indirecte du cavalletto : c’est bien, naturel. Qu’auraient dit les Camille , les Horace , si quel-

* Ce cardinal est le Pape Léon xn , nouvellement élu.

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que devin leur avait annoncé que leurs deseendans recevraient la bastonnade à cheval , pour avoir bu ou laissé boire un peu de lait ?

Le cavalletto ne voit pas scs attributions restreintes à punir ceux qui n’observent parle Carême : il est comme un gendarme de faction partûutoù il y ades réunions un peu nombreuses, et surtout à la porte des spectacles. C’est là qu’il attend les personnes qui sifflent les acteurs ou les auteurs , moyen sûr de faire réussir les plus mauvaises pièces.

Le cavalletto est la plus petite torture do Rome , la torture de circulation : il y eu a une autre inamovible.

Sur un échafaud élevé au milieu de la plaça Navonne est une espèce de prie-dieu avec deul trous où le dévot malgré lui , je veux dire le patient , passe ses deux bras que des vis tiennent immobiles. Alors le bourreau lui appliqua sur le bas des reins un nombre indéterminé de coups dé foüet , selon le bon plaisir de l’agent de police , qui est d’autant plus sévère qu’on lui a moins graissé la main.

Dans les temps ordinaires , et quand les plaisirs et les réjouissances sont rares , l’échafaud n’est dressé que lorsque le cas le requiert $ mais dans la saison des fêtes , et surtout durant le Carnaval, le théâtre de la torture est en permanence sur la place INavoune, et près le Cours, rendez-vous de tous les masques. Le bourreau se

promène près des échafauds en attendant pratique. . ». . . ,

La troisième torture et la plus cruelle est l'estrapade. Le patient , les mains liées sur le dos , élevé en l’air par une corde attachée à ses bras retombe avec roideur à un pied de terre. La secousse est telle , que ses bras sont déboîtés et disloqués. Heureusement ce genre de supplice . a lieu rarement ; mais n’est-il pas horrible qu’on , puisse en faire usage ? On m’a assuré qu’à l’époque de la réintégration de Pie vu , uii malheureux fut condamné à l’estrapade parce qu’il ne criait pas vive le Pape !

La torture, bannie de tous les Etats civilisés , a trouvé un asile dans Rome. A combien de fléaux cette ville ne sert-elle pas de refuge ! Elle les a produits , elle les protège. G’ est ainsi que Ja poule recueille et abrite sous ses ailes les poussins à qui elle a donné naissance.

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