‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 3 sur 45 · CARNAVAL · texte numérisé non relu

CARNAVAL

Ce repos, cette régularité d’existence , qui invitentla dissipation même à la culture de l’es-

prit et au perfectionnement des facultés intellectuelles, ce calme général s’interrompt tout à coup au moment où, affiché en tous lieux, un édit émané du Quirinal déclare permettre les réjouissances et tolérer la gaieté. La folie interrompt son sommeil annuel , et se réveille en sursaut au bruit des grelots. La religion catholique soupire à la vue de ses temples déserts et de tout le cortège du paganisme qui rentre comme en triomphe dans son ancien patrimoine, et auquel elle cède à regret un empire de quelques jours.

Les flots populaires sont agités comme la mer sous l’halcine des vents; chacun fait à la hâte ses préparatifs du carnaval. Les plus graves magistrats ne méditent plus que les plaisirs; la chaire et le barreau ajournent les affaires les, plus importantes; tous les procès pendent interrompus. On court chez les marchands , so munir d’un habit et d’une figure nouvelle. À l’aide de cette fausse enseigne, plus d’une beauté trouve fort commode d’immoler quelques victimes à ses charmes, qu’on croirait presque contemporains des antiquités romaines. Voyez!

elle étouffera sous le masque plutôt que de con^ sentir aux instances de l’indiscret qui veut contempler à nu scs traits gracieux : tandis qu’à l’écart une jeune et jolie Lucrèce, Itère de la fraîcheur de son teint , le dévoile à un jeune abbé , qui lui donna des conseils salutaires;

ils prennent tous, deux des arrangemens pleins de sagesse pour se voir durant le carême dans mainte église , et sanctifier ainsi leur penchant mutuel. Une grêle de dragées vient interrompre leur conversation animée, et les avertit de se perdre dans la foule.

De pieux personnages quittent leurs travestissemens annuels pour prendre ceux du carnaval, et desservir les autels de la Folie; ils échangent le noir et l’écarlate contre des habits d’Àrlequin , et substituent une fourrure de chat à une fourrure d’hermine. La plupart s'efforcent en vain de se masquer aussi bien qu’ils le sont par la nature.el leur état, et plusieurs ajoutent innocemment aux douces erreurs dont ils doivent peu de jours après entendre le dénombrement.

Benoît XIV, qui , peu de temps avant son élection, disait aux cardinaux : Scegliete mi, avre te un buon coglione, se déguisa en empirique, certain jour de carnaval ; le bonnet do docteur remplaça sur sa tête le chapeau de cardinal ; il joua son rôle de charlatan avec tant d’esprit, qu’il semblait que ce talent fût inné chez lui. Cela lui porta bonheur : il fut fait pape.

Quelque chose qui arrive pendant le carnaval , personne ne s’en scandalise : un péché do ce temps est un péché privilégie auquel on no peut refuser un passe -port. Un époux minu-

lieux s’avise-t-il île chicaner sa moitié sur un chrétien naissant? si clic lui prouve que cet enfant a été conçu dans le carnaval, il sé tait , accablé par cet argument victorieux. En elTet , la femme la plus chaste n’est pas à l’abri d’une méprise , et elle peut sans crime , en dirigeant son intention , prendre un bel homme masqué pour son mari.

Le carnaval est comme le fameux bouc émissaire : il se charge de toiftes les erreurs de cette époque. On m’a conté que , dans la semaine distante de neuf mois du Mardi-Gras, il naît plus de Romains qu’en aucune autre semaine.

Vers le milieu de la journée, on voit par degrés se grossir les torreus populaires , qui , de tous les quartiers de la Viile, viennent aboutir à la rue du Cours.

S’il était permis à quelque ancien Romain , mort depuis deux mille ans , de prendre pour une heure le masque de l’existence , et de se mêler à cette foule oublieuse du passé, insouciante de l’avenir, et dans l’ivresse de la joie du moment, que penserait- il de tout ce mouvement? 11 se croirait au milieu des lupcrcales ou des bacchanales, et abuse sur la gloiie de la ville par l’apparence de ses anciens plaisirs , il retournerait dire aux Pompeo , aux César , que leurs dieux sont toujours fêtés, et que leur Rome existe encore.

Plus la fin dçi jour approche, plus l'affluence

augmente. Deux files parallèles île voitures occupent toute la longueur ilu Cours, et ont à peine assez de place pour aller au pas. L’espace du milieu est réservé aux ambassadeurs, aux gouverneurs et aux sénateurs de Rome.

Des pluies de dragées tombent de toutes parts sur les voitures , sur les passans , et plus d’un combattant sort de la mêlée avec de douces blessures. Toutes les fenêtres, tous les balcons, sout tendus de tapis de soie écarlate. On croit être à la Fête-Dieu, à Paris.

Mais. déjà le soleil s’incline à son couchant ; il ne rougit plus que les sommets du Colisée et les ruines des palais des Césars. Un coup de canon se fait entendre : les voitures abandonnent le Cours ; des soldats alignent la multitude sur les deux côtés de la rue ; des pelotons de cavalerie parcourent au pas, puis au trot, puis au galop , l’espace compris entre les deux haies de spectateurs , dont les têtes s’allongent avec une avide curiosité entre les fusils des soldats. Ceux-ci réitèrent mille fois l’invitation de ne pas sortir de l'alignement , mais sans jamais employer ni menaces ni bourrades. J’ai vu, an moment où l’attente de cent •mille personnes était le plus impatiente , un ambassadeur d’Autriche retarder le spectacle pour se pavaner au milieu du Cours avec ses laquais et sa voiture ; il semblait se donner à lui-même les honneurs du triomphe, ou au moins de l’ovation, comme

s'il était bien intéressant pour la ville qui enfanta les Brutus de voir l’esclave d’un roi , suivi d’esclaves subalternes, faire retentir les pavés de la voie Flaminienne.

Enfin , un second coup de canon donne le signal du départ aux chevaux qui s’élancent de la place du Peuple , et franchissent , en trois minutes et demie , la longueur du Cours, qui est de deux tiers de mille.

Une femme illustre dans la littérature , mais qui , dans ses voyages, a observé le monde physique et moral à travers le prisme de son imaginaiion , M mc de Staël s’étonne de la jalouse émulation que ces chevaux, sans guide, et livrés à eux'-mêmes , font éclater pour remporter le prix de la course, « Cela fait peur , dit-elle ; il semble que ce soit une pensée sous cette formé d’ animal. *

Si l’auteur de Corine se fût approchée de cette forme d’animal , elle eût découvert que messieurs les chevaux brûlent d’ardeur pour la gloire au moyen d’une mèche qu’on leur insinue entre cuir et chair, et à laquelle on met le feu à l’instant de leur départ; ils sont, en outre , bardés de plaques de ferblanc retentissantes qui leur tiennent lieu de fouet et d’éperon.

Autrefois ce n’était pas des animaux à quatre pieds , mais à deux pieds , qui couraient afin d’amuser le peuple’. On forçait , au nom du compelle intrare , les Israélites à entrer dans des

Digiti;

sacs , et la multitude se réjouissait fort des culbutes qu’ils faisaient à chaque pas. Les Juifs, fatigués de cet exercice , ont demandé et obtenu qu’on leur substituât des chevaux , en se chargeant de payer les prix de la course et les autres menus frais. C’est ce qui a lieu aujourd’hui sous le gouvernement de Pie VII. Les Juifs ont le bon esprit dé ne pas se plaindre de cet impôt : s’ils avaient cette audace , on leur rappellerait leur conduite au temps .de Pilate ; on leur rappellerait qu’en plusieurs pays , notamment en Dalmatie, depuis leVendredi-Saint jusqu’à Pâques , le peuple brise leurs boutiques et les lapide lorsqu’ils mettent le nez dans la rue.

Si les chrétiens , parce que leur premier père fut un désobéissant frugivore, sont passibles d’une éternité de supplices , il est bien juste et naturel qu’on assomme ceux qui furent déicides , et ne veulent pas être théophages.

L’avide curiosité pour les plaisirs du carnaVaî est telle, qu’on a vu quelquefois des prêtres en surplis, allant administrer les derniers sacre mens aux malades, ou chercher quelque convoi avec la croix et la bannière , se ranger le long des maisons du Cours , avec tout leur bagage pieux , pour jouir du spectacle de la course des chevaux.

Le Mardi -Gras se termine d’une manière singulière. Dès qu’il fait nuit , chacun s’arme d’un faisceau de petites bougies allumées , appelées moccolcUi. Si les Voitures qui passent n’en sont

pas pourvues, elles sont arrêtées ; la foule obi ge les personnes, de quelque rang quelles soient, d’allumer les moccolctti. On se poursuit a 1 ce vivacité pour les faire évanouir ou les ranimer.

A l’apparition subite de ces milliers de pelits astres parsemant les ténèbres de leurs clî rtés vacillantes , accompagnées d’un murmi re joyeux , on dirait que d’innombrables moucl es phosphoriques ont fait une irruption et boi.rdonnnent dans les airs. Mais, hélas! tous ces jets de lumière sont les dernières étincelles lu flambeau du plaisir ! Ces bruits oonfus sont es derniers soupirs de la joie expirante.! À un signal donné par la police, tous ces météores de la folie s’éteignent à la fois comme les vapeurs qui dardent leurs flèches enflammées dans l’atmosphère, et meurent dans leur course. Le carnaval est fini....

Le jeu des moccolctti offre encore un. intérêt historique. C’est un legs fait à Rome moderne par l’ancienne Rome, qui institua ce divertissement en mémoire des courses de Cércs cherchant sa fille Proserpine sur le mont Etna : allégorie philosophique de la propagation de la vie. Les Romains de jadis , pensant que le spectacle d’une joie innocente devait plaire aux dieux , faisaient de la piété avec du plaisir ; toutes leurs fêtes religieuses étaient des réjouissances. Les Romains d’aujourd’hui sons bien plus respectables: ils chantent des litanies et disent des chapelets !

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