CERCLES ROMAINS
C’csl donc ainsi, troupe ingrate et frivole.
Que vous usez de ce temps qui s’envole;
C’est donc ainsi que vous passez des jours Longs pour les sots, pour qui pense, si courts!
Voltaire.
Les Romains appellent conversazioni leurs réunions dans des maisons particulières. Jamais expression plus impropre ! Ils y traînent une instruction matérielle , alourdie par le ton le plus pédantesque et par d’impitoyables citations dont leur mémoire est chargée. Dans une langue où ils sont poursuivis par la rime , ils vous poursuivent de vers etde sonnets où rien n’est oublié, excepté les sentimens et les pensées. Leur poésie ne s’adresse qu’à l’oreille.
Pour apprécier jusqu’à quel point ils sont esclaves de la seule harmonie , écoutez leurs improvisateurs. Jamais leurs physionomies n’expriment le désordre de l’inspiration; jamais une pensée neuve du sublime ne s’élance de leurs chants , comme le jet de l’onde à laquelle la compression a donné une nouvelle énergie. Leur enthousiasme toujours régulier et flegmatique est accompagné de gestes sans noblesse et du débit le plus monotone; lors même qu’ils parlent
de liberté, leur langage est empreint de la double servitude politique et religieuse qui pèse sur leurs personnes. Ils prodiguent les images et les comparaisons , non pour ennoblir un aperçu ingénieux , non pour saisir des rapports et des contrastes nouveaux , mais afin de varier le rhytlime musical , et de colorer pour ainsi dire des sons. Ajoutez à cela un petit charlatanisme dont la plupart des étrangers sont dupes. Les improvisateurs ont dans la tête un assortiment d’exordes , d’épisodes et de péroraisons qu’ils adaptent au sujet imposé, et entre lesquels ils intercalent des vers pleins de concetti et de lieux communs , fabriqués avec le marteau de la cadence. Aussi l’improvisateur le plus célèbre vous semble moins un poète qu’une statue de Memnon .
L’art de la conversation , ce fruit si délicat de la civilisation , est totalement ignoré à Rome comme à Naples. Entrez dans les salons les plus distingués, vous n’entendrez point ces observations qui , glissant à la surface des objets, en saisissent le côté piquant et philosophique ; point cette adresse à suivre une pensée primitive et dominante dans ses diverses modifications , et à la reconnaître sous tous ses déguise mens ; point ces traits ingénieux qui , jetés dans le discours, étendent, élargissent le cercle des idées ; jamais de ces aperçus inattendus qui , réveillant les esprits paresseux , provoquent cet échange de réflexions , ce commerce intellectuel
par lequel plus on dépense, plus on s’enrichit.
Dans les conrerscizioni, la chose dont on parle le moins, dont on s’occupe le moins, qui n’a place que parmi les derniers détails de la vie, qu’on assimile à toutes les insignifiances Sociales , est le culte. A Rome , un illustre abbé pourrait féconder ses idées sur X indifférence en matière de religion : c’est là que , son thème devenant inépuisable , il enfanterait volumes sur. «valu mes. Malheureusement il serait encore moins lu qu’en France : car de toutes les nourritures, c’est, sans contredit, la spirituelle dont les Romains sont le moins avides. Demandent-ils à un étranger s’il a vu les objets les plus curieux de la ville, les statues, les monumens, et<^ , Us comprennent toujours le pape dans l'énumération : Avctc veduto il campo Vaccina , il Museo, il Papa? Ils rangentle Saint-Père parmi les antiquités et les chefs-d’œuvre des beaux arts, parce que tout cela attire à Rome les étrangers, qui seuls y répandent un peu d’argent et donnent quelque activité à la mince industrie des habitaus : aussi les Romains ont-ils gémi sur l’enlèvement du Pape, comme sur l’enlèvement de l’Apollon du Belvédère et du Laocoon , et ils l’ont vu rentrer dans leurs murailles avec les mêmes transports de joie dont ils ont salué le retour du Laocoon et de l’Apollon.
Toute la cour pontificale, tous les abbés qui àspircnt.à la prélature , tous les prélats qui bri-
gucnl le chapeau , gêna qui assaisonnent la flatterie de la double onction du trône et de l’autel , n’ont pas manqué d’assurer Sa Sainte Majesté qu’il n’entrait dans l’allégresse de ses sujets qu’un sentiment pur d’amour pour sa personne sacrée. Pie vn aurait-il ajouté foi à ces discours? Oui , peut-être : car un souverain trouve plus facile de croire à l’amour do ses peuples que de le mériter.
Si on parle du souverain pontife fle ce ton laconique ; en l’assimilant aux objets qui alimentent le commerce , que peut-on dire d’un cardinal? Rien pendant sa vie : on ne s’en occupe qu’à sa mort, pour assister au spectacle de scs Htnérailles , célébrées avec uue pompe extravagante et tout l’orgueil du néant. Car à Rome tout est spectacle ; tout est fait pour amuser les yeux et les oreilles. Vous ne pouvez vous dispenser, dit-on à un voyageur, de voir le carnaval et les fonctions de la semaine sainte , comme s’il ne s’agissait, dans l’un et l’autre cas, que de mascarades. En eflêt, il semble que les cérémonies de la religion ultramontaine, par les distractions qu’elles causent, aient pour but de détourncrrâmede'pieuses méditations etdel’attacher à la terre. De toute cette immense population réunie dans l’intérieur et à l’extérieur de l’église de Saint-Pierre, il ne se dirige aucun sentiment intime et reconnaissant vers le Créa leur des mondes: tous les yeux sont fixés sur le- Pape , et
les pensées ne s’élèvent pas plus haut que sa triple couronne..
( Pour savoir jusqu’à quel degré peut être rapetissé l’homme moral , il faut voir Rome à l’époque où la religion déploie tontes ses solennités.
La première fois que je fus admis dans un cercle romain, je crus parler de choses à l’ordre du jour en demandant aux vieilles femmes des nouvelles des abbés les plus saints , les plus édilians de la ville et des faubourgs : les vieilles se regardèrent comme pour se demander si j’étais tin idiot. Sans me déconcerter, je raconte alors les exploits des pieux missionnaires de France; je m’extasie sur les plantations de croix , sur les millions qu’elles ont coûtés. Ou me répond par des souris sardoniques et des bâillemeus. Heureusement un jeune Romain , prenant pitié de ma déconvenue , me tira à l’écart et me lit observer que les sermons , les allocutions pastorales, ne trouvaient point d’échos hors des églises, où on laissait en sortant tout son bagage pieux. On a, me dit-il, de la religion moins pour soi que pour le monde; on va à la messe,- aux vêpres , connue on rend des visites d’étiquette à des gens ennuyeux ou indifFérens ; il y a même beaucoup de personnes qui, ne paraissant dans les lieux saints que tout juste pour être vues, se font, pour ainsi dire, écrire chez le bon Dieu comme chez messieurs tels et tels. Ces pratiques servent, dans l’occasion, de passeports aux petites '
licences de conduite, et de médecine de précanftion aux maladies morales imprévues.
Qu’il en soit ainsi, répondisse, pour la noblesse et le haut clergé : du moins le peuple...— Ah ! ah ! le peuple ! lui aussi devient raisonneur. — Cependant tous les soirs, au coin de certaines rues , plusieurs décroteurS et portefaix récitent des chapelets' et chantent des litanies , et les pas- Sans s’arrêtent pour faire chorus. — Il est vrai ; mais ces rapsodes d’un nouveau genre sont salariés par la police. Le gouvernement pense que plus le peuple est hébété , plus il est facile à conduire; et il ne néglige rien pour obtenir ce* heureux résultat.