‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 31 sur 45 · EXÉCUTION CRIMINELLE · texte numérisé non relu

EXÉCUTION CRIMINELLE

To be or not to be , that U tbe question.

Après avoir trace quelques esquisses rapides de la manière dont le gouvernement papal administre, bénit et torture les Romains actuels, je dois dire comment il les tue. On procède à leur mort avec autant de lenteur qu’on met de ' promptitude à les juger. Toutes les formalités dont on entoure les derniers moraens d’un condamné sont autant de tortures morales qui multiplient son supplice. Le malheureux reste plusieurs jours apres son jugement dans l’ignorance de son sort , et enterré dans le plus horrible des cachots-; enfin , une espèce de greffier descend par une échelle dans ce sépulcre des vivans, et fait au patient la lecture de l’arrêt qui le condamne àla peine capitale. Cette visite inattendue excite chez ce malheureux une telle commotion , qu’il se jette quelquefois comme un enragé sur la grille de fer qui le sépare du messager de la Justice. Celui-ci, sans cette précaution , ne s’en retournerait pas sain et sauf. Pendant que le condamné est en proie à la fureur ou à l’abattement du désespoir, la confrérie de la Mort vient lui faire des exhortations. S’il se résigne à les écouter, s’il se confesse , s’il communie , s’il crie

•vive Jésus ! vive Marie ! lorsqu’il est conduit ù une petite chapelle tendue de noir voisine de l’échafaud , il peut être exécute après trois jours. Mais qu’étant juif ou protestant il veuille rester fidèle à sa croyance; que même, né catholique r il persiste à ne pas se soumettre à toutes les cérémonies romaines , la justice temporise deux et trois mois ; enfin la confrérie de la Mort déployant des bannières noires où sont peints des squelettes et des têtes de morts , accompagne le patient à la chapelle située sur la ptace du Peuple , où est élevée la guillotine. Là on s'efforce d’ébranler son obstination par tous les moyen» possibles. Tient-il ferme dans sa résolution ? on ne peut encore le mettre à mort sans en avoir obtenu la permission expresse du Pape, à qui on dépêche un courrier au Quirinal , à l’autre extrémité de Rome.

Voici ce qui est arrivé au mois de janvier dernier, quelques jours après mon arrivée. Un homme était depuis long-temps condamné à mort pour des délits qui n’auraient pas entraîné en France la peine capitale ; il s’écria : « Je ne « veux pas de prêtre; je n’ai rien à lui dire : c’est » mon irrévocable détermination. Qu’on me ■ * mène à la mort sans délai. » Pour réponse on lui envoie un confesseur qui prêche dans le désert. Le patient ne lui répond que par des épigrammes sur la dissolution du clergé, et implore comme une faveur l’exécution de son jugement.

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Les moines se succèdent auprès de cet impénitent : célestins , sylvcstrins , bénédictins, girolinins , certosinins , dominicains , mineurs capucins, franciscains, augustins, Carmélitains chaussés, carméli tains déchaux, tous perdent leur latin; les jésuites même, qu’on avait gardés pour le corps de réserve , ne peuvent vaincre son endurcissement. On le conduit enfin à la place. du Peuple ; on l’entraîne à la chapelle ; on lui lait entendre la messe : il y assiste comme un calviniste , saus que la chair et le sang de Jésus- Christ fassent sur lui la moindre impression. 11 accuse de cruauté le gouvernement qui lui fait subir mille morts au lieu d’une , et le prive de nourriture depuis vingt-quatre heures, pour all'aiblir son moral. On ne savait plus que faire pour le toücher, lorsque le commandant de la troupe rangée en bataille autour de 1 échafaud s’avance vers le patient qui avait servi autrefois sous §cs ordres ; et croyant avoir trouvé pour l’émouvoir un argument sans réplique : * Songe, « lui dit-il , que tous mes soldats sont depuis « plusieurs heures sous les armes , et qu’ils n’ont « pas encore déjeuné. » Quel trait ! Malgré celte pathétique observation , le patient ne voulut pas se confesser. On envoya un courrier vers le Pape, pour obtenir l’ordre de l’exécuter, et on le traîna au supplice , à demi-mort de faim.

La confrérie de la Mort-, chargée d exhorter les condamnés , de les conduire à l'échafaud

dans le plus lugubre appareil , puis de les enterrer, jouit, à titre d’indemnité, du privilège , " de délivrer, à certaines époques , un condamné à son choix. ■ , - v

Un Français , M. Lemoine , habile sculpteur, m’a dit avoir vu promener dans Rome, comme en triomphe , un scélérat qui , entre autres cri- • mes , avait égorgé sa femme, La confrérie de la Mort l’avait élu pour le faire jouir de son droit de délivrance. Ce monstre , vêtu d’habits de satin blanc , se pavanait aux acclamations de la populace de Rome. Un coupable ordinaire ne peut prétendre à jouir de ce privilège, qui tom be toujours sur ceux qui ont montré du génie dans leurs forfaits, et sont des scélérats consommés. La confrérie de la Mort , à l’exemple des Juifs , délivre Barrabas.

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