‹ Tablettes romaines, contenant des faits, des anecdotes et des observations sur les moeurs, les usages, les ceremonies, le gouvernement de Rome. Par un francais qui a recemmement sejourne dans cette villeChapitre 5 sur 45 · CONCERT · texte numérisé non relu

CONCERT

Traité durement par les coqs , avec dédain par les poules , privé de tous les appétits qui ont rapport à la reproduction, il est non seulement exclu de la société de ses semblables , il est encore, pour ainsi dire , séparé de son espece : c’est un être isolé, hors d’œuvre, dont toutes les facultés te replient sur lui-même, et n’ont pour but que sa conservation individuelle; manger, dormir ét s'engraisser, voilà toute son existence.

, Burro».

Comme dans les improvisations d’apparat , et même dans les conversations familières des cercles romains, je n’ai presque entendu que des sous harmonieux , je nje suis dit : Si , quand je demande des pensées on me donne de la musique , en cherchant de la musique je rencontrerai peut-être des pensées.

J’ai donc prié que l’on me conduisît à un concert de société. Le général des Carmélites déchaussés , le révérend père Giuseppe del cuov di Gesù, voulut bien être mon introducteur chez un Romain de distinction qui donne souvent des soirées musicales. La société était nombreuse ; mais au lieu de ce murmure assourdissant de cent propos croisés , au lieu de cette impatience à se saisir de la parole pour étaler ce qu’on croit savoir, au lieu de cette application P n’écouter que sa pensée sans répondre à celle

de celui qui vous parle, inconvéniens assez ordinaires de nos salons français , le plus grand calme et Te plus grand silence régnaient dans 1 assemblée jusqu’au moment ou l’on se prépara à faire de la musique. Les jeux alors prennent de l’expression, le sang circule plus rapide , l’attente du plaisir électrise toutes ces physionomies qui paraissaient frappées d’immobilité; on croit voir se renouveler les prodiges attribués aux Amphion, aux Orphée. La musique donne une àmc aux Italiens, ce qui n’est peut-être pas un don superflu.

M. TARQUINIO.

Quel est cet homme si grand , si gras , si gros ? dis-je à la maîtresse de maison. — C’est un musico. — Qu’est-ce qu’un musico , s’il vous plaît? — C’est un homme qui n’en est plus un. — Y en a-t-il beaucoup de ce genre à Rome ? — Autant qu’il en faut pour le service de l’autel et du trône. Celui-ci arrive [de Naples, il s’appelle Tarquinio , il a environ trente ans.

J'étais très-curieux d’entendre M. Tarquinio; je ne .cessais de le considérer. Il est vêtu avec, élégance, bien fait, la taille élevée, les traits réguliers, niais sans expression ; ses yeiix grands , bien fendus , à demi éteints , répandent si peu de lumière sur sa figure arrondie, qu’elle a l’air d’un corps opaque. On devine à son maintien qu’il a l’habitude du monde. Il passe pour in-.

struit, parle peu, et garde dans la conversation une sorte de neutralité. Mon œil le parcourait des pieds jusqu’à la tête.; j’explorais tous ses gestes : le voilà qui me regarde à son tour; il semble s’apercevoir qu’il est le premier individu de ce genre que j’aie vu. C’est vrai, car j’arrive à peine à Rome , cette ménagerie générale de ses semblables.

Les rayons visuels de toutes les femmes , de toutes les filles, sont dirigés furtivement sur M. Tarquinio. La rougeur cfileurc fleurs joues, et le sourire leurs lèvres. Celui-ci n’a pas l'air de s’apercevoir de leur existence. Il s’assied enfin au piano-forté. Qu’entends-je? bon Dieu!

les sons les plus flûtes , les accens les plus fémi nins , s’exhalent de ce colosse : c’est la montagne accouchant d’une souris. Je le savais d’un talent des plus renommés ; mais il ne produisit en moi aucune sensation agréable: sa voix était à mon oreillb , ' comme à mes yeux ces fruits qu’on obtient par des moyens artificiels en faisant violence àla nature; sa mélodie , dépourvue de cette rnorbidezza qui -fait tressaillir les nerfs, de cette fluidité qui s’insinue dans tous les sens, mourait sans prolonger ses derniers accens , et sans laisser dans l’âme de voluptueuses vibrations. Lisons mieux : c’était un instrument plutôt qu’une voix humaine, et quand il promut çait le mot amorc, il y avait de quoi dégoûter de la chose. Enfin , cc virtuose me pénétra d’un

sentiment de tristesse nullement partagé par les autres auditeurs , plus familiarisés que moi avec cette espèce d’individus. On applaudit beaucoup M. Tarquinio. Sa morne gravité n’en fut pas dérangée; toute communication semblait rompue entre lui et nous; il était dans l’assemblée comme un oiseau étranger parmi ceux du pays , comme une plante exotique parmi les plantes indigènes. Scs tendres père et mère lui ont fait subir le destin deNarsès à l’àgc de huit ans. Les plus jeunes filles, et il y en avait de quatorze à quinze ans , savaient à quoi s’en tenir sur son compte. Leur initiation dans l’histoire naturelle est fort précoce à Rome : aucune d’elles, comme l’Agnès de Molière, n’aurait demandé ,

Avec une innocence à nulle autre pareille ,

Si les enfans qu’on fait te faisaient par l’oreille.

Qu’on eût employé cette méthode pour enseigner la musique au jeune Tarquin, amant de Lucrèce , me disais-je , en pensant au talent de M. Tarquinio, les rois n’eussent pas été chassés de Rome : ce qui prouve combien a raison le maître à chanter du Bourgeois gentilhomme , lorsqu’il soutient que la musique peut avoir la plus immédiate influence sur le sort des empires.

Mo,n imagination sc plaisait aussi à transplan-r ter M. Tarquinio en France, dans une ville de

province. Je voyais , aux premiers acccns de sa voix, toutes les mères s’esquiver avec leurs filles, le% jeunes femmes couvrir d’un voile la rougeur de leurs visages , toute la ville scandalisée ; j’entendais tous les confessionnaux retentir de cet événement. Mais en Italie, et surtout à Rome, les femmes ne s’alarment pas si facilement : rien ne donne alitant d’intrépidité à la pudeur que d’être dans le centre de. la catholicité.

J’ai entendu une seconde fois M. Tarquinio :

il a chanté à la messe de la chapelle papale. Si j 'avais trouvé une dissonance physique dans le concert profane, produite par les acccns de ce musicien , j’ai été frappé d’une dissonance morale plus insoutenable dans le concert spirituel : il avait heurté mes sensations, il a blessé mes sentimens. Le malheureux ! comment peut - il adresser des hymnes à l’Eternel pour le remercier de scs bienfaits? Ne semble-t-il pas que chaque pensée soit une épigramme ? chaque parole une ironie ? Ce n’est pas lui qui a porté sur sa personne une .main meurtrière et .sacrilège j ce n’est pas lui qui s’est condamné , vivant, à habiter avec la mort ; ce ne sont ni ses fautes , ni ses délits, ni ses crimes, qui l’ont jeté hors du cercle de la création. S’il est vrai que rien ne se fait ici-bas sans la permission divine , sa voix ne peut exhaler vers le Ciel que des plaintes et des reproches. Cet appareil religieux , cet

autel , ces flambeaux , tout doit lui rappeler que c’est aux ministres de cette religion qu’il doit son perpétuel supplice. •

Faire chanter les louanges du Créateur des hommes et de la nature par des individus qù’on a dégradés de l’humanité, en qui on a interrompu le cours de la nature , est une idée bien digne de ceux qui ont imaginé la vente des indulgences, les interdits , l’inquisition ; et ils sont descendus, par une conséquence légitime , de la mutilation de la pensée à la mutilation du corps !

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